« Je vous l’avais dit », haleta Robin.

L’ange montra sa colere et son impatience : « Bon, alors qu’est-ce que vous avez ?

— J’ai un peu d’argent. Vous pouvez tout prendre.

— Je ne pourrai rien en faire. Le seul endroit ou le depenser, c’est a l’asile, chez les Titanides. »

Robin s’assit puis avec les doigts ecarta les cheveux humides de son visage.

« Vous parlez bien l’anglais, remarqua-t-elle.

— Qu’est-ce que vous croyez. Ca sait dire de belles choses quand ca veut.

— Je suis desolee. Si j’ai blesse votre susceptibilite, c’etait sans intention de ma part. J’avais tellement d’autres soucis…

— Plus maintenant.

— Je l’apprecie. Vous m’avez sauve la vie, je vous en suis reconnaissante.

— C’est bon, c’est bon. J’ai appris l’anglais grace a ma grand-mere, au fait. Elle m’a appris egalement qu’on n’avait rien pour rien. Qu’avez-vous d’autre, hormis de l’argent ? »

Elle avait un anneau, un cadeau de sa mere. Elle l’offrit a l’ange. Celui-ci tendit la main puis l’examina, l’air morose.

« Je le prends. Quoi d’autre ?

— Je n’ai que ca. En dehors des vetements que je porte.

— Je vais les prendre egalement.

— Mais toutes mes affaires…

— … sont a l’hotel. C’est par la. Le temps est chaud. Bonne marche. »

Robin ota ses bottes, les vida de leur eau. La chemise vint sans difficulte mais ses pantalons lui collaient a la peau.

Il prit le tout, puis l’examina.

« Si seulement vous saviez a quel point j’aime les grosses femmes.

— Eh bien, vous n’aurez pas celle-ci. Et qu’est-ce a dire, grosse ? Je ne suis pas grosse. » Son regard la troublait. C’etait une sensation franchement nouvelle ; Robin n’avait pas plus de pudeur qu’une chatte.

« Vous avez vingt pour cent de graisse, plus peut-etre. Vous en etes tapissee. Ca deborde de partout. » Il soupira. « Et ces marquages. J’en ai jamais vu d’aussi terribles ! » Il fit une pause puis sourit lentement. « Enfin, je vous aurai toujours vue. Bon vent ! » Il lui relanca ses vetements et bondit dans les airs.

La force de ses ailes rejeta Robin en arriere, soulevant un epais nuage de feuilles et de poussiere. L’espace d’un instant, son envergure magnifique obscurcit le ciel puis il s’eleva, s’evanouit, silhouette filiforme dans une debauche de plumes.

Robin se rassit et s’abandonna a une effroyable crise de tremblements. Elle vit que son sac se tortillait avec vigueur tandis qu’un anaconda pas content du tout tentait de s’en echapper. Nasu devrait attendre. Elle ne mourrait d’ailleurs pas de faim, meme si son attaque devait durer des jours.

Robin parvint a se retourner, craignant de s’aveugler a fixer le soleil et bientot elle avait perdu tout controle de son corps. L’eternelle journee d’Hyperion se devidait tandis que, sous la lumiere ambree du soleil, elle se debattait, impuissante, attendant que l’ange revienne, pour la violer.

9. L’autonome

Debout sur l’eperon rocheux, Gaby Plauget attendait que retombe le bruit de l’enorme diastole. En temps normal, un cycle d’aspiration aglaeen provoquait le meme bruit que les chutes du Niagara. Aujourd’hui, le son etait plus proche du clapotis des bulles d’air s’echappant d’un goulot de bouteille tenue sous l’eau. Obturee par un arbre-Titan, la valve d’aspiration etait presque entierement submergee.

On appelait l’endroit Les Trois-Graces[7]. C’etait Gaby elle-meme qui l’avait baptise, bien des annees auparavant. A cette epoque, les rares Terriens a vivre dans Gaia avaient encore l’habitude d’attribuer aux choses des noms humains, appliquant en general la coutume originelle de puiser dans la mythologie grecque. Pleinement consciente de l’autre sens du terme, Gaby avait lu que les Graces assistaient Aphrodite a sa toilette. Elle voyait en l’Ophion, le fleuve circulaire, les toilettes de Gaia et s’en considerait comme le plombier : tout finissait dans la riviere. Lorsqu’elle etait obstruee, c’etait a elle de la deboucher.

« Donnez-moi une ventouse de la taille du dome de Pittsburgh et un point d’appui, avait-elle un jour confie a un ami, et je vidangerai le monde. » Faute d’un tel outil, elle se voyait contrainte a employer des methodes moins directes quoique aussi considerables.

Son point de vue etait a mi-hauteur de la paroi nord du Canyon de Confusion. A l’origine celui-ci possedait un trait bien caracteristique : le fleuve Ophion ne le descendait pas pour se deverser vers les plaines de l’ouest ; au contraire, il le remontait et cela grace a Aglae. Maintenant que la puissante valve d’aspiration etait obstruee, le bon sens avait repris ses droits face aux caprices de la Gaiagraphie. Sans exutoire, les eaux avaient transforme l’Ophion en un lac limpide et bleu qui emplissait les gorges et debordait jusqu’aux plaines d’Hyperion. Sur de nombreux kilometres, en remontant l’horizon incurve de Gaia, une nappe d’eau tranquille recouvrait tout, hormis la cime des plus grands arbres.

Aglae ressemblait a une grosse nappe de raisin noir longue de trois kilometres, coincee a l’entree de la gorge avec sa partie inferieure dans le lac et l’autre bout au niveau du plateau, sept cents metres plus haut. Elle et ses deux s?urs, Euphrosyne et Thalie, etaient des organismes unicellulaires dotes d’un cerveau pas plus grand qu’un poing d’enfant. Depuis trois millions d’annees elles chevauchaient l’Ophion, inconscientes, relevant ses eaux au-dessus du plateau ouest de Rhea. Elles se nourrissaient des epaves qui en permanence debouchaient dans leur vaste panse : elles etaient en effet capables d’ingerer pratiquement n’importe quoi, hormis les arbres-Titans, parties integrantes de la chair de Gaia et qui donc n’etaient pas censees se detacher.

Mais on etait entre dans une ere de decadence. Tout pouvait arriver et, en general, c’est bien ce qui se produisait. Et voila pourquoi, reflexion faite, un etre de la taille de Gaia avait besoin d’un factotum de la taille de Gaby.

La phase d’aspiration etait maintenant terminee. Aglae etait dilatee au maximum. Il faudrait encore quelques minutes avant que la valve ne commence a se refermer, un peu comme si Aglae retenait son souffle dans l’attente de son eruption horaire. Le silence retomba sur le crepuscule dore et tous les regards se tournerent vers Gaby. On attendait.

Elle mit un genou en terre et regarda par-dessus le rebord. Il n’y avait semblait-il plus grand-chose a faire. Le choix de la man?uvre a effectuer s’etait revele difficile. D’un cote, la valve, en se contractant, bloquerait le tronc plus fermement que jamais durant la phase de systole. De l’autre, la quantite d’eau absorbee par Aglae allait maintenant rejaillir avec force et donc exercer une poussee considerable susceptible de deloger l’obstacle. L’operation n’exigeait aucune delicatesse : Gaby comptait bien donner a l’arbre la plus grande secousse possible. On verrait ensuite.

Son equipe attendait le signal. Elle abaissa d’un geste brusque le drapeau rouge qu’elle brandissait au- dessus de sa tete.

Les cors des Titanides resonnerent sur chaque flanc de la gorge. Gaby se retourna pour escalader avec agilite les dix metres de roche situes derriere elle. Elle bondit sur la croupe de Psalterion, son contremaitre titanide. Psalterion fourra le cor dans sa poche et prit au galop le sentier sinueux qui redescendait vers la station de radio. Gaby chevauchait debout, ses pieds nus contre son garrot, les mains posees sur ses epaules. Elle etait protegee parce que les Titanides avaient coutume de courir en projetant leur torse humain vers l’avant, les bras ramenes en arriere comme ceux d’un enfant qui joue a faire l’avion. Elle pouvait se rattraper aux bras si jamais elle glissait, ce qui ne s’etait plus produit depuis de nombreuses annees.

Ils parvenaient a la station lorsque les effets de la systole commencerent a se faire sentir. L’eau etait dix metres en dessous d’eux et la valve d’aspiration bloquee cinq cents metres en amont ; pourtant, lorsque le torrent se mit a bouillonner en gonflant les eaux du lac et que le niveau se mit a monter, les Titanides fremirent nerveusement.

Le bruit s’amplifiait a nouveau, mais cette fois-ci, quelque chose d’autre s’y superposait. Au sommet du

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