pied a mon ame, ne la remettroit jamais droicte en sa place. Elle se retaste et recherche trop vifvement et profondement: Et pourtant, ne lairroit jamais ressoudre et consolider la playe qui l'auroit percee. Il m'a bien pris qu'aucune maladie ne me l'ayt encore desmise. A chasque charge qui me vient, je me presente et oppose, en mon haut appareil. Ainsi la premiere qui m'emporteroit, me mettroit sans resource. Je n'en fais point a deux. Par quelque endroict que le ravage faucast ma levee, me voyla ouvert, et noye sans remede. Epicurus dit, que le sage ne peut jamais passer a un estat contraire. J'ay quelque opinion de l'envers de cette sentence; que qui aura este une fois bien fol, ne sera nulle autre fois bien sage.

Dieu me donne le froid selon la robe, et me donne les passions selon le moyen que j'ay de les soustenir. Nature m'ayant descouvert d'un coste, m'a couvert de l'autre: M'ayant desarme de force, m'a arme d'insensibilite, et d'une apprehension reiglee, ou mousse.

Or je ne puis souffrir long temps (et les souffrois plus difficilement en jeunesse) ny coche, ny littiere, ny bateau, et hay toute autre voiture que de cheval, et en la ville, et aux champs: Mais je puis souffrir la lictiere, moins qu'un coche: et par mesme raison, plus aisement une agitation rude sur l'eau, d'ou se produict la peur, que le mouvement qui se senten temps calme. Par cette legere secousse, que les avirons donnent, desrobant le vaisseau soubs nous, je me sens brouiller, je ne scay comment, la teste et l'estomach: comme je ne puis souffrir soubs moy un siege tremblant. Quand la voile, ou le cours de l'eau, nous emporte esgallement, ou qu'on nous toue, cette agitation unie, ne me blesse aucunement. C'est un remuement interrompu, qui m'offence: et plus, quand il est languissant. Je ne scaurois autrement peindre sa forme. Les medecins m'ont ordonne de me presser et sangler d'une serviette le bas du ventre, pour remedier a cet accident: ce que je n'ay point essaye, ayant accoustume de lucter les deffauts qui sont en moy, et les dompter par moy-mesme.

Si j'en avoy la memoire suffisamment informee, je ne pleindroy mon temps a dire icy l'infinie variete, que les histoires nous presentent de l'usage des coches, au service de la guerre: divers selon les nations, selon les siecles: de grand effect, ce me semble, et necessite. Si que c'est merveille, que nous en ayons perdu toute cognoissance. J'en diray seulement cecy, que tout freschement, du temps de nos peres, les Hongres les mirent tres-utilement en besongne contre les Turcs: en chacun y ayant un rondellier et un mousquetaire, et nombre de harquebuzes rengees, prestes et chargees: le tout couvert d'une pavesade, a la mode d'une galliotte. Ils faisoient front a leur bataille de trois mille tels coches: et apres que le canon avoit joue, les faisoient tirer, et avaller aux ennemys cette salue, avant que de taster le reste: qui n'estoit pas un leger avancement: ou descochoient lesdits coches dans leurs escadrons, pour les rompre et y faire jour: Outre le secours qu'ils en pouvoient prendre, pour flanquer en lieu chatouilleux, les trouppes marchants en la campagne: ou a couvrir un logis a la haste, et le fortifier. De mon temps, un gentil-homme, en l'une de nos frontieres, impost de sa personne, et ne trouvant cheval capable de son poids, ayant une querelle, marchoit par pais en coche, de mesme cette peinture, et s'en trouvoit tres-bien. Mais laissons ces coches guerriers. Comme si leur neantise n'estoit assez cognue a meilleures enseignes, les derniers Roys de nostre premiere race marchoient par pais en un chariot mene de quatre boeufs.

Marc Antoine fut le premier, qui se fit trainer a Rome, et une garse menestriere quand et luy, par des lyons attelez a un coche. Heliogabalus en fit depuis autant, se disant Cibele la mere des Dieux: et aussi par des tigres, contrefaisant le Dieu Bacchus: il attela aussi par fois deux cerfs a son coche: et une autrefois quatre chiens: et encore quatre garses nues, se faisant trainer par elles, en pompe, tout nud. L'Empereur Firmus fit mener son coche, a des Autruches de merveilleuse grandeur, de maniere qu'il sembloit plus voler que rouler. L'estrangete de ces inventions, me met en teste cett'autre fantasie: Que c'est une espece de pusillanimite, aux monarques, et un tesmoignage de ne sentir point assez, ce qu'ils sont, de travailler a se faire valloir et paroistre, par despences excessives. Ce seroit chose excusable en pays estranger: mais parmy ses subjects, ou il peut tout, il tire de sa dignite, le plus extreme degre d'honneur, ou il puisse arriver. Comme a un gentil-homme, il me semble, qu'il est superflu de se vestir curieusement en son prive: sa maison, son train, sa cuysine respondent assez de luy.

Le conseil qu'Isocrates donne a son Roy, ne me semble sans raison: Qu'il soit splendide en meubles et utensiles: d'autant que c'est une despense de duree, qui passe jusques a ses successeurs: Et qu'il fuye toutes magnificences, qui s'escoulent incontinent et de l'usage et de la memoire.

J'aymois a me parer quand j'estoy cadet, a faute d'autre parure: et me seoit bien: Il en est sur qui les belles robes pleurent Nous avons des comtes merveilleux de la frugalite de nos Roys au tour de leurs personnes, et en leurs dons: grands Roys en credit, en valeur, et en fortune. Demosthenes combat a outrance, la loy de sa ville, qui assignoit les deniers publics aux pompes des jeux, et de leurs festes: Il veut que leur grandeur se montre, en quantite de vaisseaux bien equippez, et bonnes armees bien fournies.

Et a lon raison d'accuser Theophrastus, qui establit en son livre Des richesses, un advis contraire: et maintient telle nature de despense, estre le vray fruit de l'opulence. Ce sont plaisirs, dit Aristote, qui ne touchent que la plus basse commune: qui s'evanouissent de la souvenance aussi tost qu'on en est rassasie: et desquels nul homme judicieux et grave ne peut faire estime. L'emploitte me sembleroit bien plus royale, comme plus utile, juste et durable, en ports, en haures, fortifications et murs: en bastiment sumptueux, en Eglises, hospitaux, colleges, reformation de rues et chemins: en quoy le Pape Gregoire treziesme lairra sa memoire recommandable a long temps: et en quoy nostre Royne Catherine tesmoigneroit a longues annees sa liberalite naturelle et munificence, si ses moyens suffisoient a son affection. La fortune m'a faict grand desplaisir d'interrompre la belle structure du Pont neuf, de nostre grand'ville, et m'oster l'espoir avant mourir d'en veoir en train le service.

Outre ce, il semble aux subjects spectateurs de ces triomphes, qu'on leur fait montre de leurs propres richesses, et qu'on les festoye a leurs despens. Car les peuples presument volontiers des Roys, comme nous faisons de nos valets: qu'ils doivent prendre soing de nous apprester en abondance tout ce qu'il nous faut, mais qu'ils n'y doivent aucunement toucher de leur part. Et pourtant L'Empereur Galba, ayant pris plaisir a un musicien pendant son souper, se fit porter sa boete, et luy donna en sa main une poignee d'escus, qu'il y pescha, avec ces paroles: Ce n'est pas du public, c'est du mien. Tant y a, qu'il advient le plus souvent, que le peuple a raison: et qu'on repaist ses yeux, de ce dequoy il avoit a paistre son ventre. La liberalite mesme n'est pas bien en son lustre en main souveraine: les privez y ont plus de droict. Car a le prendre exactement, un Roy n'a rien proprement sien; il se doibt soy-mesmes a autruy.

La jurisdiction ne se donne point en faveur du juridiciant: c'est en faveur du juridicie. On fait un superieur, non jamais pour son profit, ains pour le profit de l'inferieur: Et un medecin pour le malade, non pour soy. Toute magistrature, comme tout art, jette sa fin hors d'elle. Nulla ars in se versatur.

Parquoy les gouverneurs de l'enfance des Princes, qui se piquent a leur imprimer cette vertu de largesse: et les preschent de ne scavoir rien refuser, et n'estimer rien si bien employe, que ce qu'ils donront (instruction que j'ay veu en mon temps fort en credit) ou ils regardent plus a leur proufit, qu'a celuy de leur maistre: ou ils entendent mal a qui ils parlent. Il est trop ayse d'imprimer la liberalite, en celuy, qui a dequoy y fournir autant qu'il veut, aux despens d'autruy. Et son estimation se reglant, non a la mesure du present, mais a la mesure des moyens de celuy, qui l'exerce, elle vient a estre vaine en mains si puissantes. Ils se trouvent prodigues, avant qu'ils soyent liberaux. Pourtant est elle de peu de recommandation, au prix d'autres vertus royalles. Et la seule, comme disoit le tyran Dionysius, qui se comporte bien avec la tyrannie mesme. Je luy apprendroy plustost ce verset du laboureur ancien,

Qu'il faut a qui en veut retirer fruict, semer de la main, non pas verser du sac: Il faut espandre le grain, non pas le respandre: Et qu'ayant a donner, ou pour mieux dire, a payer, et rendre a tant de gens, selon qu'ils ont deservy, il en doibt estre loyal et avise dispensateur. Si la liberalite d'un Prince est sans discretion et sans mesure, je l'ayme mieux avare.

La vertu Royalle semble consister le plus en la justice: Et de toutes les parties de la justice, celle la remerque mieux les Roys, qui accompagne la liberalite: Car ils l'ont particulierement reservee a leur charge: la ou toute autre justice, ils l'exercent volontiers par l'entremise d'autruy. L'immoderee largesse, est un moyen foible a leur acquerir bien-vueillance: car elle rebute plus de gens, qu'elle n'en practique: Quo in plures usus sis; minus in multos uti possis. Quid autem est stultius, quam, quod libenter facias, curare ut id diutius facere non possis? Et si elle est employee sans respect du merite, fait vergongne a qui la recoit: et se recoit sans grace. Des tyrans ont este sacrifiez a la hayne du peuple, par les mains de ceux mesme, qu'ils avoyent iniquement avancez: telle maniere d'hommes, estimants asseurer la possession des biens indeuement receuz, s'ils montrent avoir a mespris et hayne, celuy duquel ils les tenoyent, et se r'allient au jugement et opinion commune en cela.

Les subjects d'un prince excessif en dons, se rendent excessifs en demandes: ils se taillent, non a la raison,

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