Mais aux choses qui se disent en commun, ou entre autres, pour fauces et absurdes que je les juge, je ne me jette jamais a la traverse, ny de parole ny de signe. Au demeurant rien ne me despite tant en la sottise, que, dequoy elle se plaist plus, que aucune raison ne se peut raisonnablement plaire.
C'est mal'heur, que la prudence vous deffend de vous satisfaire et fier de vous, et vous en envoye tousjours mal content et craintif: la ou l'opiniastrete et la temerite, remplissent leurs hostes d'esjouissance et d'asseurance. C'est au plus mal habiles de regarder les autres hommes par dessus l'espaule, s'en retournans tousjours du combat, pleins de gloire et d'allegresse. Et le plus souvent encore cette outrecuidance de langage et gayete de visage, leur donne gaigne, a l'endroit de l'assistance, qui est communement foible et incapable de bien juger, et discerner les vrays advantages. L'obstination et ardeur d'opinion, est la plus seure preuve de bestise. Est il rien certain, resolu, dedeigneux, contemplatif, serieux, grave, comme l'asne?
Pouvons nous pas mesler au tiltre de la conference et communication, les devis poinctus et coupez que l'alegresse et la privaute introduit entre les amis, gaussans et gaudissans plaisamment et vifvement les uns les autres? Exercice auquel ma gayete naturelle me rend assez propre: Et s'il n'est aussi tendu et serieux que cet autre exercice que je viens de dire, il n'est pas moins aigu et ingenieux, ny moins profitable, comme il sembloit a Lycurgus. Pour mon regard j'y apporte plus de liberte que d'esprit, et y ay plus d'heur que d'invention: mais je suis parfaict en la souffrance: car j'endure la revenche, non seulement aspre, mais indiscrete aussi, sans alteration. Et a la charge qu'on me fait, si je n'ay dequoy repartir brusquement sur le champ, je ne vay pas m'amusant a suivre cette poincte, d'une contestation ennuyeuse et lasche, tirant a l'opiniastrete: Je la laisse passer, et baissant joyeusement les oreilles, remets d'en avoir ma raison a quelque heure meilleure: Il n'est pas marchant qui tousjours gaigne. La plus part changent de visage, et de voix, ou la force leur faut: et par une importune cholere, au lieu de se venger, accusent leur foiblesse, ensemble et leur impatience. En cette gaillardise nous pincons par fois des cordes secrettes de nos imperfections, lesquelles, rassis, nous ne pouvons toucher sans offence: et nous entradvertissons utilement de nos deffauts.
Il y a d'autres jeux de main, indiscrets et aspres, a la Francoise: que je hay mortellement: J'ay la peau tendre et sensible: J'en ay veu en ma vie, enterrer deux Princes de nostre sang royal. Il fait laid se battre en s'esbatant.
Au reste, quand je veux juger de quelqu'un, je luy demande, combien il se contente de soy: jusques ou son parler ou sa besongne luy plaist. Je veux eviter ces belles excuses, Je le fis en me jouant:
je n'y fus pas une heure: je ne l'ay reveu depuis. Or dis-je, laissons donc ces pieces, donnez m'en une qui vous represente bien entier, par laquelle il vous plaise qu'on vous mesure. Et puis: que trouvez vous le plus beau en vostre ouvrage? est-ce ou cette partie, ou cette cy? la grace, ou la matiere, ou l'invention, ou le jugement, ou la science. Car ordinairement je m'appercoy, qu'on faut autant a juger de sa propre besongne, que de celle d'autruy: Non seulement pour l'affection qu'on y mesle: mais pour n'avoir la suffisance de la cognoistre et distinguer. L'ouvrage de sa propre force, et fortune peult seconder l'ouvrier et le devancer outre son invention, et cognoissance. Pour moy, je ne juge la valeur d'autre besongne, plus obscurement que de la mienne: et loge les Essais tantost bas, tantost haut, fort inconstamment et doubteusement.
Il y a plusieurs livres utiles a raison de leurs subjects, desquels l'autheur ne tire aucune recommandation: Et des bons livres, comme des bons ouvrages, qui font honte a l'ouvrier. J'escriray la facon de nos convives, et de nos vestemens: et l'escriray de mauvaise grace: je publieray les edicts de mon temps, et les lettres des Princes qui passent es mains publiques: je feray un abbrege sur un bon livre (et tout abbrege sur un bon livre est un sot abbrege) lequel livre viendra a se perdre: et choses semblables. La posterite retirera utilite singuliere de telles compositions: moy quel honneur, si ce n'est de ma bonne fortune? Bonne part des livres fameux, sont de cette condition.
Quand je leuz Philippes de Comines, il y a plusieurs annees, tresbon autheur certes; j'y remarquay ce mot pour non vulgaire: Qu'il se faut bien garder de faire tant de service a son maistre, qu'on l'empesche d'en trouver la juste recompence. Je devois louer l'invention, non pas luy. Je la rencontray en Tacitus, il n'y a pas long temps:
Le subject selon qu'il est, peut faire trouver un homme scavant et memorieux: mais pour juger en luy les parties plus siennes, et plus dignes, la force et beaute de son ame: il faut scavoir ce qui est sien, et ce qui ne l'est point: et en ce qui n'est pas sien, combien on luy doibt en consideration du choix, disposition, ornement, et langage qu'il a forny. Quoy, s'il y a emprunte la matiere, et empire la forme? comme il advient souvent. Nous autres qui avons peu de practique avec les livres, sommes en cette peine: que quand nous voyons quelque belle invention en un poete nouveau, quelque fort argument en un prescheur, nous n'osons pourtant les en louer, que nous n'ayons prins instruction de quelque scavant, si cette piece leur est propre, ou si elle est estrangere. Jusques lors je me tiens tousjours sur mes gardes.
Je viens de courre d'un fil, l'histoire de Tacitus (ce qui ne m'advient guere, il y a vingt ans que je ne mis en livre, une heure de suite) et l'ay faict, a la suasion d'un gentil-homme que la France estime beaucoup: tant pour sa valeur propre, que pour une constante forme de suffisance, et bonte, qui se voit en plusieurs freres qu'ils sont. Je ne scache point d'autheur, qui mesle a un registre public, tant de consideration des moeurs, et inclinations particulieres. Et me semble le rebours, de ce qu'il luy semble a luy: qu'ayant specialement a suivre les vies des Empereurs de son temps, si diverses et extremes, en toute sorte de formes: tant de notables actions, que nommement leur cruaute produisit en leurs subjects: il avoit une matiere plus forte et attirante, a discourir et a narrer, que s'il eust eu a dire des batailles et agitations universelles. Si que souvent je le trouve sterile, courant par dessus ces belles morts, comme s'il craignoit nous fascher de leur multitude et longueur.
Cette forme d'Histoire, est de beaucoup la plus utile: Les mouvemens publics, dependent plus de la conduicte de la fortune, les privez de la nostre. C'est plustost un jugement, que deduction d'histoire: il y a plus de preceptes, que de contes: ce n'est pas un livre a lire, c'est un livre a estudier et apprendre: il est si plein de sentences, qu'il y en a a tort et a droict: c'est une pepiniere de discours ethiques, et politiques, pour la provision et ornement de ceux, qui tiennent quelque rang au maniement du monde. Il plaide tousjours par raisons solides et vigoureuses, d'une facon poinctue, et subtile: suyvant le stile affecte du siecle: Ils aymoyent tant a s'enfler, qu'ou ils ne trouvoyent de la poincte et subtilite aux choses, ils l'empruntoyent des parolles. Il ne retire pas mal a l'escrire de Seneque. Il me semble plus charnu, Seneque plus aigu. Son service est plus propre a un estat trouble et malade, comme est le nostre present: vous diriez souvent qu'il nous peinct et qu'il nous pinse. Ceux qui doubtent de sa foy, s'accusentassez de luy vouloir mal d'ailleurs. Il a les opinions saines, et pend du bon party aux affaires Romaines. Je me plains un peu toutesfois, dequoy il a juge de Pompeius plus aigrement, que ne porte l'advis des gens de bien, qui ont vescu et traicte avec luy: de l'avoir estime dutout pareil a Marius et a Sylla, sinon d'autant qu'il estoit plus couvert. On n'a pas exempte d'ambition, son intention au gouvernement des affaires, n'y de vengeance: et ont crainct ses amis mesmes, que la victoire l'eust emporte outre les bornes de la raison: mais non pas jusques a une mesure si effrenee: Il n'y a rien en sa vie, qui nous ayt menasse d'une si expresse cruaute et tyrannie. Encores ne faut-il pas contrepoiser le souspcon a l'evidence: ainsi je ne l'en crois pas. Que ses narrations soient naifves et droictes, il se pourroit a l'avanture argumenter de cecy mesme: Qu'elles ne s'appliquent pas tousjours exactement aux conclusions de ses jugements: lesquels il suit selon la pente qu'il y a prise, souvent outre la matiere qu'il nous montre: laquelle il n'a daigne incliner d'un seul air. Il n'a pas besoing d'excuse, d'avoir approuve la religion de son temps, selon les loix qui luy commandoient, et ignore la vraye. Cela, c'est son malheur, non pas son defaut.
J'ay principalement considere son jugement, et n'en suis pas bien esclaircy par tout. Comme ces mots de la lettre que Tibere vieil et malade, envoyoit au Senat: Que vous escririray-je messieurs, ou comment vous escriray-je, ou que ne vous escriray-je point, en ce temps? Les dieux, et les deesses me perdent pirement, que je ne me sens tous les jours perir, si je le scay. Je n'appercoy pas pourquoy il les applique si certainement, a un poignant remors qui tourmente la conscience de Tibere: Aumoins lors que j'estois a mesme, je ne le vis point.
Cela m'a semble aussi un peu lasche, qu'ayant eu a dire, qu'il avoit exerce certain honnorable magistrat a Rome, il s'aille excusant que ce n'est point par ostentation, qu'il l'a dict: Ce traict me semble bas de poil, pour une ame de sa sorte: Car le n'oser parler rondement de soy, accuse quelque faute de coeur: Un jugement roide et hautain, et qui juge sainement, et seurement: il use a toutes mains, des propres exemples, ainsi que de chose estrangere: et tesmoigne franchement de luy, comme de chose tierce: Il faut passer par dessus ces regles populaires, de la civilite, en faveur de la verite, et de la liberte. J'ose non seulement parler de moy: mais parler
