seulement de moy. Je fourvoye quand j'escry d'autre chose, et me desrobe a mon subject. Je ne m'ayme pas si indiscretement, et ne suis si attache et mesle a moy, que je ne me puisse distinguer et considerer a quartier: comme un voysin, comme un arbre. C'est pareillement faillir, de ne veoir pas jusques ou on vaut, ou d'en dire plus qu'on n'en void. Nous devons plus d'amour a Dieu, qu'a nous, et le cognoissons moins, et si en parlons tout nostre saoul.
Si ses escrits rapportent aucune chose de ses conditions: c'estoit un grand personnage, droicturier, et courageux, non d'une vertu superstitieuse, mais philosophique et genereuse. On le pourra trouver hardy en ses tesmoignages: Comme ou il tient, qu'un soldat portant un fais de bois, ses mains se roidirent de froid, et se collerent a sa charge, si qu'elles y demeurerent attachees et mortes, s'estants departies des bras. J'ay accoustume en telles choses, de plier soubs l'authorite de si grands tesmoings.
Ce qu'il dit aussi, que Vespasian, par la faveur du Dieu Serapis, guarit en Alexandrie une femme aveugle, en luy oignant les yeux de sa salive: et je ne scay quel autre miracle: il le fait par l'exemple et devoir de tous bons historiens. Ils tiennent registres des evenements d'importance: Parmy les accidens publics, sont aussi les bruits et opinions populaires. C'est leur rolle, de reciter les communes creances, non pas de les regler. Cette part touche les Theologiens, et les Philosophes directeurs des consciences. Pourtant tressagement, ce sien compagnon et grand homme comme luy:
Voyla ce que la memoire m'en presente en gros, et assez incertainement. Tous jugemens en gros, sont lasches et imparfaicts.
CHAPITRE IX De la vanite
IL n'en est a l'avanture aucune plus expresse, que d'en escrire si vainement. Ce que la divinite nous en a si divinement exprime, debvroit estre soigneusement et continuellement medite, par les gens d'entendement.
Qui ne voit, que j'ay pris une route, par laquelle sans cesse et sans travail, j'iray autant, qu'il y aura d'ancre et de papier au monde? Je ne puis tenir registre de ma vie, par mes actions: fortune les met trop bas: je le tiens par mes fantasies. Si ay-je veu un gentil-homme, qui ne communiquoit sa vie, que par les operations de son ventre: Vous voyiez chez luy, en montre, un ordre de bassins de sept ou huict jours: C'estoit son estude, ses discours: Tout autre propos luy puoit. Ce sont icy, un peu plus civilement, des excremens d'un vieil esprit: dur tantost, tantost lasche: et tousjours indigeste. Et quand seray-je a bout de representer une continuelle agitation et mutation de mes pensees, en quelque matiere qu'elles tombent, puisque Diomedes remplit six mille livres, du seul subject de la grammaire? Que doit produire le babil, puisque le begaiement et desnouement de la langue, estouffa le monde d'une si horrible charge de volumes? Tant de paroles, pour les paroles seules. O Pythagoras, que n'esconjuras-tu cette tempeste!
On accusoit un Galba du temps passe, de ce qu'il vivoit oyseusement: Il respondit, que chacun devoit rendre raison de ses actions, non pas de son sejour. Il se trompoit: car la justice a cognoissance et animadversion aussi, sur ceux qui chaument.
Mais il y devroit avoir quelque coerction des loix, contre les escrivains ineptes et inutiles, comme il y a contre les vagabons et faineants: On banniroit des mains de nostre peuple, et moy, et cent autres. Ce n'est pas moquerie: L'escrivallerie semble estre quelque symptome d'un siecle desborde: Quand escrivismes nous tant, que depuis que nous sommes en trouble? quand les Romains tant, que lors de leur ruyne? Outre-ce que l'affinement des esprits, ce n'en est pas l'assagissement, en une police: cet embesongnement oisif, naist de ce que chacun se prent laschement a l'office de sa vacation, et s'en desbauche. La corruption du siecle se fait, par la contribution particuliere de chacun de nous: Les uns y conferent la trahison, les autres l'injustice, l'irreligion, la tyrannie, l'avarice, la cruaute, selon qu'ils sont plus puissans: les plus foibles y apportent la sottise, la vanite, l'oisivete: desquels je suis. Il semble que ce soit la saison des choses vaines, quand les dommageables nous pressent. En un temps, ou le meschamment faire est si commun, de ne faire qu'inutilement, il est comme louable. Je me console que je seray des derniers, sur qui il faudra mettre la main: Ce pendant qu'on pourvoira aux plus pressans, j'auray loy de m'amender: Car il me semble que ce seroit contre raison, de poursuyvre les menus inconvenients, quand les grands nous infestent. Et le medecin Philotimus, a un qui luy presentoit le doigt a penser, auquel il recognoissoit au visage, et a l'haleine, un ulcere aux poulmons: Mon amy, fit-il, ce n'est pas a cette heure le temps de t'amuser a tes ongles.
Je vis pourtant sur ce propos, il y a quelques annees, qu'un personnage, de qui j'ay la memoire en recommandation singuliere, au milieu de nos grands maux, qu'il n'y avoit ny loy, ny justice, ny magistrat, qui fist son office: non plus qu'a cette heure: alla publier je ne scay quelles chetives reformations, sur les habillemens, la cuisine et la chicane. Ce sont amusoires dequoy on paist un peuple mal-mene, pour dire qu'on ne l'a pas du tout mis en oubly. Ces autres font de mesme, qui s'arrestent a deffendre a toute instance, des formes de parler, les dances, et les jeux, a un peuple abandonne a toute sorte de vices execrables. Il n'est pas temps de se laver et decrasser, quand on est atteint d'une bonne fievre. C'est a faire aux seuls Spartiates, de se mettre a se peigner et testonner, sur le poinct qu'ils se vont precipiter a quelque extreme hazard de leur vie.
Quant a moy, j'ay cette autre pire coustume, que si j'ay un escarpin de travers, je laisse encores de travers, et ma chemise et ma cappe: je desdaigne de m'amender a demy: Quand je suis en mauvais estat, je m'acharne au mal: Je m'abandonne par desespoir, et me laisse aller vers la cheute, et jette, comme lon dit, le manche apres la coignee. Je m'obstine a l'empirement: et ne m'estime plus digne de mon soing: Ou tout bien ou tout mal.
Ce m'est faveur, que la desolation de cet estat; se rencontre a la desolation de mon aage: Je souffre plus volontiers, que mes maux en soient rechargez, que si mes biens en eussent este troublez. Les paroles que j'exprime au mal-heur, sont paroles de despit. Mon courage se herisse au lieu de s'applatir. Et au rebours des autres, je me trouve plus devost, en la bonne, qu'en la mauvaise fortune: suyvant le precepte de Xenophon, sinon suyvant sa raison. Et fais plus volontiers les doux yeux au ciel, pour le remercier, que pour le requerir: J'ay plus de soing d'augmenter la sante, quand elle me rit, que je n'ay de la remettre, quand je l'ay escartee. Les prosperitez me servent de discipline et d'instruction, comme aux autres, les adversitez et les verges. Comme si la bonne fortune estoit incompatible avec la bonne conscience: les hommes ne se rendent gents de bien, qu'en la mauvaise. Le bon heur m'est un singulier aiguillon, a la moderation, et modestie. La priere me gaigne, la menace me rebute, la faveur me ploye, la crainte me roydit.
Parmy les conditions humaines, cette-cy est assez commune, de nous plaire plus des choses estrangeres que des nostres, et d'aymer le remuement et le changement.
J'en tiens ma part. Ceux qui suyvent l'autre extremite, de s'aggreer en eux-mesmes: d'estimer ce qu'ils tiennent au dessus du reste: et de ne recognoistre aucune forme plus belle, que celle qu'ils voyent: s'ils ne sont plus advisez que nous, ils sont a la verite plus heureux. Je n'envie point leur sagesse, mais ouy leur bonne fortune.
Cette humeur avide des choses nouvelles et incognues, ayde bien a nourrir en moy, le desir de voyager: mais assez d'autres circonstances y conferent. Je me destourne volontiers du gouvernement de ma maison. Il y a quelque commodite a commander, fust ce dans une grange, et a estre obey des siens. Mais c'est un plaisir trop uniforme et languissant. Et puis il est par necessite mesle de plusieurs pensements fascheux. Tantost l'indigence et l'oppression de vostre peuple: tantost la querelle d'entre vos voysins: tantost l'usurpation qu'ils font sur vous, vous afflige:
