violence au repos de son pais, pour le guerir: et n'accepte pas l'amendement qui trouble et hazarde tout, et qui couste le sang et ruine des citoyens. Establissant l'office d'un homme de bien, en ce cas, de laisser tout la: seulement prier Dieu qu'il y porte sa main extraordinaire. Et semble scavoir mauvais gre a Dion son grand amy, d'y avoir un peu autrement procede.
J'estois Platonicien de ce coste la, avant que je sceusse qu'il y eust de Platon au monde. Et si ce personnage, doit purement estre refuse de nostre consorce: (luy, qui par la sincerite de sa conscience, merita envers la faveur divine, de penetrer si avant en la Chrestienne lumiere, au travers des tenebres publiques, du monde de son temps,) je ne pense pas, qu'il nous sie bien, de nous laisser instruire a un Payen, Combien c'est d'impiete, de n'atendre de Dieu, nul secours simplement sien, et sans nostre cooperation. Je doubte souvent, si entre tant de gens, qui se meslent de telle besoigne, nul s'est rencontre, d'entendement si imbecille, a qui on aye en bon escient persuade, qu'il alloit vers la reformation, par la derniere des difformations: qu'il tiroit vers son salut, par les plus expresses causes que nous ayons de trescertaine damnation: que renversant la police, le magistrat, et les loix, en la tutelle desquelles Dieu l'a colloque: remplissant de haines, parricides, les courages fraternels: appellant a son ayde, les diables et les furies: il puisse apporter secours a la sacrosaincte douceur et justice, de la loy divine. L'ambition, l'avarice, la cruaute, la vengeance, n'ont point assez de propre et naturelle impetuosite: amorcons-les et les attisons, par le glorieux titre de justice et devotion. Il ne se peut imaginer un pire estat des choses, qu'ou la meschancete vient a estre legitime: et prendre avec le conge du magistrat, le manteau de la vertu:
Le peuple y souffrit bien largement lors, non les dommages presens seulement,
mais les futurs aussi. Les vivans y eurent a patir, si eurent ceux qui n'estoient encore nays. On le pilla, et moy par consequent, jusques a l'esperance: luy ravissant tout ce quil avoit a s'apprester a vivre pour longues annees,
Outre ceste secousse, j'en souffris d'autres. J'encourus les inconveniens, que la moderation apporte en telles maladies. Je fus pelaude a toutes mains: Au Gibelin j'estois Guelphe, au Guelphe Gibelin: Quelqu'un de mes Poetes dict bien cela, mais je ne scay ou c'est. La situation de ma maison, et l'accointance des hommes de mon voisinage, me presentoient d'un visage: ma vie et mes actions d'un autre. Il ne s'en faisoit point des accusations formees: car il n'y avoit ou mordre. Je ne desempare jamais les loix: et qui m'eust recherche, m'en eust deu de reste. C'estoient suspicions muettes, qui couroient sous main, ausquelles il n'y a jamais faute d'apparence, en un meslange si confus, non plus que d'espris ou envieux ou ineptes. J'ayde ordinairement aux presomptions injurieuses, que la fortune seme contre moy: par une facon, que j'ay des tousjours, de fuyr a me justifier, excuser et interpreter: estimant que c'est mettre ma conscience en compromis, de playder pour elle.
Je n'ay soing quelconque d'acquerir.
Mais les pertes qui me viennent par l'injure d'autruy, soit larrecin, soit violence, me pincent, environ comme un homme malade et gehenne d'avarice. L'offence a sans mesure plus d'aigreur, que n'a la perte.
Mille diverses sortes de maux accoururent a moy a la file. Je les eusse plus gaillardement soufferts, a la foule. Je pensay desja, entre mes amis, a qui je pourrois commettre une vieillesse necessiteuse et disgratiee: Apres avoir rode les yeux par tout, je me trouvay en pourpoint. Pour se laisser tomber a plomb, et de si haut, il faut que ce soit entre les bras d'une affection solide, vigoureuse et fortunee. Elles sont rares, s'il y en a. En fin je cogneus que le plus seur, estoit de me fier a moy-mesme de moy, et de ma necessite. Et s'il m'advenoit d'estre froidement en la grace de la fortune, que je me recommandasse de plus fort a la mienne: m'attachasse, regardasse de plus pres a moy. En toutes choses les hommes se jettent aux appuis estrangers, pour espargner les propres: seuls certains et seuls puissans, qui scait s'en armer. Chacun court ailleurs, et a l'advenir, d'autant que nul n'est arrive a soy. Et me resolus, que c'estoient utiles inconveniens: d'autant premierement qu'il faut advertir a coups de foyt, les mauvais disciples, quand la raison n'y peut assez, comme par le feu et violence des coins, nous ramenons un bois tortu a sa droicteur. Je me presche, il y a si long temps, de me tenir a moy, et separer des choses estrangeres: toutesfois, je tourne encores tousjours les yeux a coste. L'inclination, un mot favorable d'un grand, un bon visage, me tente. Dieu scait s'il en est cherte en ce temps, et quel sens il porte. J'oys encore sans rider le front, les subornemens qu'on me faict, pour me tirer en place marchande: et m'en deffens si mollement, qu'il semble, que je souffrisse plus volontiers d'en estre vaincu. Or a un esprit si indocile, il faut des bastonnades: et faut rebattre et reserrer, a bons coups de mail, ce vaisseau qui se desprent, se descoust, qui s'eschappe et desrobe de soy.
Secondement, que cet accident me servoit d'exercitation, pour me preparer a pis: Si moy, qui et par le benefice de la fortune, et par la condition de mes moeurs, esperois estre des derniers, venois a estre des premiers attrappe de ceste tempeste. M'instruisant de bonne heure, a contraindre ma vie, et la renger pour un nouvel estat. La vraye liberte c'est pouvoir toute chose sur soy.
En un temps ordinaire et tranquille, on se prepare a des accidens moderez et communs: mais en ceste confusion: ou nous sommes depuis trente ans, tout homme Francois, soit en particulier, soit en general, se voit a chaque heure, sur le poinct de l'entier renversement de sa fortune. D'autant faut-il tenir son courage fourny de provisions plus fortes et vigoureuses. Scachons gre au sort, de nous avoir faict vivre en un siecle, non mol, languissant, ny oisif: Tel qui ne l'eust este par autre moyen, se rendra fameux par son malheur.
Comme je ne ly guere es histoires, ces confusion, des autres estats, sans regret de ne les avoir peu mieux considerer present. Ainsi faict ma curiosite, que je m'aggree aucunement, de veoir de mes yeux, ce notable spectacle de nostre mort publique, ses symptomes et sa forme. Et puis que je ne la scaurois retarder, suis content d'estre destine a y assister, et m'en instruire.
Si cherchons nous evidemment de recognoistre en ombre mesme, et en la fable des Theatres, la montre des jeux tragiques de l'humaine fortune.
Ce n'est pas sans compassion de ce que nous oyons: mais nous nous plaisons d'esveiller nostre desplaisir, par la rarete de ces pitoyables evenemens. Rien ne chatouille, qui ne pince. Et les bons historiens, fuyent comme une eaue dormante, et mer morte, des narrations calmes: pour regaigner les seditions, les guerres, ou ils scavent que nous les appellons. Je doute si je puis assez honnestement advouer, a combien vil prix du repos et tranquillite de ma vie, je l'ay plus de moitie passee en la ruine de mon pays. Je me donne un peu trop bon marche de patience, es accidens qui ne me faisissent au propre: et pour me plaindre a moy, regarde non tant ce qu'on m'oste, que ce qui me reste de sauve, et dedans et dehors Il y a de la consolation, a eschever tantost l'un tantost l'autre, des maux qui nous guignent de suitte, et assenent ailleurs, autour de nous. Aussi, qu'enmatiere d'interests publiques, a mesure, que mon affection est plus universellement espandue, elle en est plus foible. Joinct qu'il est vray a demy,
Ce croulement donq m'anima certes plus, qu'il ne m'atterra, a l'aide de ma conscience, qui se portoit non paisiblement seulement, mais fierement; et ne trouvois en quoy me plaindre de moy. Aussi, comme Dieu n'envoye jamais non plus les maux, que les biens tous purs aux hommes, ma sante tint bon ce temps-la, outre son ordinaire:
