Et ainsi que sans elle je ne puis rien, il est peu de choses, que je ne puisse avec elle. Elle me donna moyen d'esveiller toutes mes provisions, et de porter la main au devant de la playe, qui eust passe volontiers plus outre: Et esprouvay en ma patience, que j'avois quelque tenue contre la fortune: et qu'a me faire perdre mes arcons, il falloit un grand heurt. Je ne le dis pas, pour l'irriter a me faire une charge plus vigoureuse. Je suis son serviteur: je luy tends les mains. Pour Dieu qu'elle se contente. Si je sens ses assaux? si fais. Comme ceux que la tristesse accable et possede, se laissent pourtant par intervalles tastonner a quelque plaisir, et leur eschappe un sousrire: je puis aussi assez sur moy, pour rendre mon estat ordinaire, paisible, et descharge d'ennuyeuse imagination: mais je me laisse pourtant a boutades, surprendre des morsures de ces malplaisantes pensees, qui me batent, pendant que je m'arme pour les chasser, ou pour les luicter.

Voicy un autre rengregement de mal, qui m'arriva a la suitte du reste. Et dehors et dedans ma maison, je fus accueilly d'une peste, vehemente au prix de toute autre. Car comme les corps sains sont subjects a plus griefves maladies, d'autant qu'ils ne peuvent estre forcez que par celles-la: aussi mon air tressalubre, ou d'aucune memoire, la contagion, bien que voisine, n'avoit sceu prendre pied: venant a s'empoisonner, produisit des effects estranges.

Mista senum et juvenum densantur funera, nullum

S?va caput Proserpina fugit.

J'euz a souffrir ceste plaisante condition, que la veue de ma maison m'estoit effroyable. Tout ce qui y estoit, estoit sans garde, et a l'abandon de qui en avoit envie. Moy qui suis si hospitalier, fus en trespenible queste de retraicte, pour ma famille. Une famille esgaree, faisant peur a ses amis, et a soy-mesme, et horreur ou qu'elle cherchast a se placer: ayant a changer de demeure, soudain qu'un de la trouppe commencoit a se douloir du bout du doigt. Toutes maladies sont alors prises pour peste: on ne se donne pas le loysir de les recognoistre. Et c'est le bon: que selon les reigles de l'art, a tout danger qu'on approche, il faut estre quarante jours en transe de ce mal: l'imagination vous exerceant cependant a sa mode, et enfievrant vostre sante mesme.

Tout cela m'eust beaucoup moins touche, si je n'eusse eu a me ressentir de la peine d'autruy, et servir six mois miserablement, de guide a ceste caravane. Car je porte en moy mes preservatifs, qui sont, resolution et souffrance. L'apprehension ne me presse guere: laquelle on craint particulierement en ce mal. Et si estant seul, je l'eusse voulu prendre, c'eust este une fuitte, bien plus gaillarde et plus esloignee. C'est une mort, qui ne me semble des pires: Elle est communement courte, d'estourdissement, sans douleur, consolee par la condition publique: sans ceremonie, sans dueil, sans presse. Mais quant au monde des environs, la centiesme partie des ames ne se peult sauver.

videas desertaque regna

Pastorum, et longe saltus lateque vacantes :

En ce lieu, mon meilleur revenu est manuel: Ce que cent hommes travailloient pour moy, chauma pour long temps.

Or lors, quel exemple de resolution ne vismes nous, en la simplicite de tout ce peuple? Generalement, chacun renoncoit au soing de la vie. Les raisins demeurerent suspendus aux vignes, le bien principal du pays: tous indifferemment se preparans et attendans la mort, a ce soir, ou au lendemain: d'un visage et d'une voix si peu effroyee, qu'il sembloit qu'ils eussent compromis a ceste necessite, et que ce fust une condemnation universelle et inevitable. Elle est tousjours telle. Mais a combien peu, tient la resolution au mourir? La distance et difference de quelques heures: la seule consideration de la compagnie, nous en rend l'apprehension diverse. Voyez ceux-cy: pour ce qu'ils meurent en mesme mois: enfans, jeunes, vieillards, ils ne s'estonnent plus, ils ne se pleurent plus. J'en vis qui craignoient de demeurer derriere, comme en une horrible solitude: Et n'y cogneu communement, autre soing que des sepultures: il leur faschoit de voir les corps espars emmy les champs, a la mercy des bestes: qui y peuplerent incontinent. Comment les fantasies humaines se descouppent! Les Neorites, nation qu'Alexandre subjugua, jettent les corps des morts au plus profond de leurs bois, pour y estre mangez. Seule sepulture estimee entr'eux heureuse. Tel sain faisoit desja sa fosse: d'autres s'y couchoient encore vivans. Et un maneuvre des miens, avec ses mains, et ses pieds, attira sur soy la terre en mourant. Estoit ce pas s'abrier pour s'endormir plus a son aise? D'une entreprise en hauteur aucunement pareille a celle des soldats Romains, qu'on trouva apres la journee de Cannes, la teste plongee dans des trous, qu'ils avoient faicts et comblez de leurs mains, en s'y suffoquant. Somme toute une nation fut incontinent par usage, logee en une marche, qui ne cede en roideur a aucune resolution estudiee et consultee.

La plus part des instructions de la science, a nous encourager, ont plus de monstre que de force, et plus d'ornement que de fruict. Nous avons abandonne nature, et luy voulons apprendre sa lecon: elle, qui nous menoit si heureusement et si seurement: Et ce pendant, les traces de son instruction, et ce peu qui par le benefice de l'ignorance, reste de son image, empreint en la vie de ceste tourbe rustique d'hommes impollis: la science est contrainte, de l'aller tous les jours empruntant, pour en faire patron a ses disciples, de constance, d'innocence, et de tranquillite. Il fait beau voir, que ceux-cy plains de tant de belle cognoissance, ayent a imiter ceste sotte simplicite: et a l'imiter, aux premieres actions de la vertu. Et que nostre sapience, apprenne des bestes mesmes, les plus utiles enseignemens, aux plus grandes et necessaires parties de nostre vie. Comme il nous faut vivre et mourir, mesnager nos biens, aymer et eslever nos enfans, entretenir justice. Singulier tesmoignage de l'humaine maladie: et que ceste raison qui se manie a nostre poste; trouvant tousjours quelque diversite et nouvellete, ne laisse chez nous aucune trace apparente de la nature. Et en ont faict les hommes, comme les parfumiers de l'huile: ils l'ont sophistiquee de tant d'argumentations; et de discours appellez du dehors, qu'elle en est devenue variable, et particuliere a chacun: et a perdu son propre visage, constant, et universel. Et nous faut en chercher tesmoignage des bestes, non subject a faveur, corruption, ny a diversite d'opinions. Car il est bien vray, qu'elles mesmes ne vont pas tousjours exactement dans la route de nature, mais ce qu'elles en desvoyent, c'est si peu; que vous en appercevez tousjours l'orniere. Tout ainsi que les chevaux qu'on meine en main, font bien des bonds, et des escapades, mais c'est a la longueur de leurs longes: et suyvent neantmoins tousjours les pas de celuy qui les guide: et comme l'oiseau prend son vol, mais sous la bride de sa filiere.

Exilia, tormenta; bella; morbos; naufragia meditare, ut nullo sis malo tyro. A quoy nous sert ceste curiosite; de preoccuper tous les inconveniens de l'humaine nature, et nous preparer avec tant de peine a l'encontre de ceux mesme, qui n'ont a l'avanture point a nous toucher? (Parem passis tristitiam facit, pati posse. Non seulement le coup, mais le vent et le pet nous frappe.) Ou comme les plus fievreux, car certes c'est fievre, aller des a ceste heure vous faire donner le fouet, par ce qu'il peut advenir, que fortune vous le fera souffrir un jour: et prendre vostre robe fourree des la S. Jean, pour ce que vous en aurez besoing a Noel? Jettez vous en l'experience de tous les maux qui vous peuvent arriver, nommement des plus extremes: esprouvez vous la, disent-ils, asseurez vous la. Au rebours; le plus facile et plus naturel, seroit en descharger mesme sa pensee. Ils ne viendront pas assez tost, leur vray estre ne nous dure pas assez, il faut que nostre esprit les estende et les allonge, et qu'avant la main il les incorpore en soy, et s'en entretienne, comme s'ils ne poisoient pas raisonnablement a nos sens. Ils poiseront assez, quand ils y seront (dit un des maistres, non de quelque tendre secte, mais de la plus dure) cependant favorise toy: croy ce que tu aimes le mieux: que te sert il d'aller recueillant et prevenant ta male fortune: et de perdre le present, par la crainte du futur: et estre des ceste heure miserable, par ce que tu le dois estre avec le temps? Ce sont ses mots. La science nous faict volontiers un bon office, de nous instruire bien exactement des dimensions des maux,

Curis acuens mortalia corda.

Ce seroit dommage, si partie de leur grandeur eschappoit a nostre sentiment et cognoissance.

Il est certain, qu'a la plus part, la preparation a la mort, a donne plus de torment, que n'a faict la souffrance. Il fut jadis veritablement dict, et par un bien judicieux Autheur, Minus afficit sensus fatigatio, quam cogitatio.

Le sentiment de la mort presente, nous anime par fois de soy mesme, d'une prompte resolution, de ne plus eviter chose du tout inevitable. Plusieurs gladiateurs se sont veus au temps passe, apres avoir couardement combattu, avaller courageusement la mort; offrans leur gosier au fer de l'ennemy, et le convians. La veue esloignee de la mort advenir, a besoing d'une fermete lente, et difficile par consequent a fournir. Si vous ne scavez pas mourir, ne vous chaille, nature vous en informera sur le champ, plainement et suffisamment; elle fera exactement ceste besongne pour vous, n'en empeschez vostre soing.

Incertam frustra mortales funeris horam

Qu?ritis, Et qua sit mors aditura via:

Poena minor certam subito perferre ruinam,

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