Nous troublons la vie par le soing de la mort, et la mort par le soing de la vie. L'une nous ennuye, l'autre nous effraye. Ce n'est pas contre la mort, que nous nous preparons, c'est chose trop momentanee: Un quart d'heure de passion sans consequence, sans nuisance, ne merite pas des preceptes particuliers. A dire vray, nous nous preparons contre les preparations de la mort. La Philosophie nous ordonne, d'avoir la mort tousjours devant les yeux, de la prevoir et considerer avant le temps: et nous donne apres, les reigles et les precautions, pour prouvoir a ce, que ceste prevoyance, et ceste pensee ne nous blesse. Ainsi font les medecins qui nous jettent aux maladies, afin qu'ils ayent ou employer leurs drogues et leur art. Si nous n'avons sceu vivre, c'est injustice de nous apprendre a mourir, et difformer la fin de son total. Si nous avons sceu vivre, constamment et tranquillement, nous scaurons mourir de mesme. Ils s'en venteront tant qu'il leur plaira.
A les juger par l'utilite, et par la verite naifve, les lecons de la simplicite, ne cedent gueres a celles que nous presche la doctrine au contraire. Les hommes sont divers en sentiment et en force: il les faut mener a leur bien, selon eux: et par routes diverses.
Nous n'aurons pas faute de bons regens, interpretes de la simplicite naturelle. Socrates en sera l'un. Car de ce qu'il m'en souvient, il parle environ en ce sens, aux juges qui deliberent de sa vie: J'ay peur, messieurs, si je vous prie de ne me faire mourir, que je m'enferre en la delation de mes accusateurs; qui est. Que je fais plus l'entendu que les autres; comme ayant quelque cognoissance plus cachee, des choses qui sont au dessus et au dessous de nous. Je scay que je n'ay ni frequente, ny recogneu la mort, ni n'ay veu personne qui ait essaye ses qualitez, pour m'en instruire. Ceux qui la craignent presupposent la cognoistre: quant a moy, je ne scay ny quelle elle est, ny quel il faict en l'autre monde. A l'avanture est la mort chose indifferente, a l'avanture desirable. Il est a croire pourtant, si c'est une transmigration d'une place a autre, qu'il y a de l'amendement, d'aller vivre avec tant de grands personnages trespassez: et d'estre exempt d'avoir plus affaire a juges iniques et corrompus: Si c'est un aneantissement de nostre estre, c'est encore amendement d'entrer en une longue et paisible nuit. Nous ne sentons rien de plus doux en la vie, qu'un repos et sommeil tranquille, et profond sans songes. Les choses que je scay estre mauvaises, comme d'offencer son prochain, et desobeir au superieur, soit Dieu, soit homme, je les evite soigneusement: celles desquelles je ne scay, si elles sont bonnes ou mauvaises, je ne les scaurois craindre. Si je m'en vay mourir, et vous laisse en vie: les Dieux seuls voyent, a qui, de vous ou de moy, il en ira mieux. Parquoy pour mon regard, vous en ordonnerez, comme il vous plaira. Mais selon ma facon de conseiller les choses justes et utiles, je dy bien, que pour vostre conscience vous ferez mieux de m'eslargir, si vous ne voyez plus avant que moy en ma cause. Et jugeant selon mes actions passees, et publiques, et privees, selon mes intentions, et selon le profit, que tirent tous les jours de ma conversation tant de nos citoyens, jeunes et vieux, et le fruit, que je vous fay a tous, vous ne pouvez duement vous descharger envers mon merite, qu'en ordonnant, que je sois nourry, attendu ma pauvrete, au Prytanee, aux despens publiques: ce que souvent je vous ay veu a moindre raison, octroyer a d'autres. Ne prenez pas a obstination ou desdaing, que, suyvant la coustume, je n'aille vous suppliant et esmouvant a commiseration. J'ay des amis et des parents, n'estant, comme dict Homere, engendre ny de bois, ny de pierre non plus que les autres: capables de se presenter, avec des larmes, et le dueil: et ay trois enfans esplorez, dequoy vous tirer a pitie. Mais je feroy honte a nostre ville, en l'aage que je suis, et en telle reputation de sagesse, que m'en voyci en prevention, de m'aller desmettre a si lasches contenances. Que diroit-on des autres Atheniens? J'ay tousjours admonneste ceux qui m'ont ouy parler, de ne racheter leur vie, par une action deshonneste. Et aux guerres de mon pays a Amphipolis, a Potidee, a Delie, et autres ou je me suis trouve, j'ay montre par effect, combien j'estoy loing de garentir ma seurete par ma honte. D'avantage j'interesserois vostre devoir, et vous convierois a choses laydes: car ce n'est pas a mes prieres de vous persuader: c'est aux raisons pures et solides de la justice. Vous avez jure aux Dieux d'ainsi vous maintenir. Il sembleroit, que je vous vousisse soupconner et recriminer, de ne croire pas, qu'il y en aye. Et moy mesme tesmoigneroy contre moy, de ne croire point en eux, comme je doy: me deffiant de leur conduicte, et ne remettant purement en leurs mains mon affaire. Je m'y fie du tout: et tiens pour certain, qu'ils feront en cecy, selon qu'il sera plus propre a vous et a moy. Les gens de bien ny vivans, ny morts, n'ont aucunement a se craindre des Dieux.
Voyla pas un playdoye puerile, d'une hauteur inimaginable, et employe en quelle necessite? Vrayement ce fut raison, qu'il le preferast a celuy, que ce grand Orateur Lysias, avoit mis par escrit pour luy: excellemment faconne au stile judiciaire: mais indigne d'un si noble criminel: Eust on oui de la bouche de Socrates une voix suppliante? ceste superbe vertu, eust elle cale, au plus fort de sa montre? Et sa riche et puissante nature, eust elle commis a l'art sa defense: et en son plus haut essay, renonce a la verite et naivete, ornemens de son parler, pour se parer du fard, des figures, et feintes, d'une oraison apprinse? Il feit tressagement, et selon luy, de ne corrompre une teneur de vie incorruptible, et une si saincte image de l'humaine forme, pour allonger d'un an sa decrepitude: et trahir l'immortelle memoire de ceste fin glorieuse. Il devoit sa vie, non pas a soy, mais a l'exemple du monde. Seroit ce pas dommage publique, qu'il l'eust achevee d'une oysive et obscure facon?
Certes une si nonchallante et molle consideration de sa mort, meritoit que la posterite la considerast d'autant plus pour luy: Ce qu'elle fit. Et il n'y a rien en la justice si juste, que ce que la fortune ordonna pour sa recommandation. Car les Atheniens eurent en telle abomination ceux, qui en avoient este cause, qu'on les fuyoit comme personnes excommuniees: On tenoit pollu tout ce, a quoy ils avoient touche: personne a l'estuve ne lavoit avec eux, personne ne les saluoit ni accointoit: si qu'en fin ne pouvant plus porter ceste haine publique, ils se pendirent eux mesmes.
Si quelqu'un estime, que parmy tant d'autres exemples que j'avois a choisir pour le service de mon propos, es dits de Socrates, j'aye mal trie cestuy-cy: et qu'il juge, ce discours estre esleve au dessus des opinions communes: Je l'ay faict a escient: car je juge autrement: Et tiens que c'est un discours, en rang, et en naifvete bien plus arriere, et plus bas, que les opinions communes. Il represente en une hardiesse inartificielle et securite enfantine la pure et premiere impression et ignorance de nature. Car il est croyable, que nous avons naturellement crainte de la douleur; mais non de la mort, a cause d'elle. C'est une partie de nostre estre, non moins essentielle que le vivre. A quoy faire, nous en auroit nature engendre la haine et l'horreur, veu qu'elle luy tient rang de tres-grande utilite, pour nourrir la succession et vicissitude de ses ouvrages? Et qu'en cette republique universelle, elle sert plus de naissance et d'augmentation, que de perte ou ruyne:
La deffaillance d'une vie, est le passage a mille autres vies. Nature a empreint aux bestes, le soing d'elles et de leur conservation. Elles vont jusques-la, de craindre leur empirement: de se heurter et blesser: que nous les enchevestrions et battions, accidents subjects a leur sens et experience: Mais que nous les tuions, elles ne le peuvent craindre, ny n'ont la faculte d'imaginer et conclurre la mort. Si dit-on encore qu'on les void, non seulement la souffrir gayement: la plus-part des chevaux hannissent en mourant, les cygnes la chantent: Mais de plus, la rechercher a leur besoing; comme portent plusieurs exemples des elephans.
Outre ce, la facon d'argumenter, de laquelle se sert icy Socrates, est-elle pas admirable esgallement, en simplicite et en vehemence? Vrayment il est bien plus aise, de parler comme Aristote, et vivre comme C?sar, qu'il n'est aise de parler et vivre comme Socrates. La, loge l'extreme degre de perfection et de difficulte: l'art n'y peut joindre. Or nos facultez ne sont pas ainsi dressees. Nous ne les essayons, ny ne les cognoissons: nous nous
