Lorsque je le rejoins, Beru est dans tous ses Etretat (comme il se plait a le dire), Mohamed, le patron du couscous'house, vient de lui apporter le telephone sans fil de la Casbah et le Gros s'explique avec une Berthe dechainee. La Baleine ne lui reproche pas les treize bistrots visites pour l'aperitif, mais d'avoir effectue ce parcours du combattant sans meme la convier. Alexandre-Benoit retorque qu'elle devait aller au cinema avec Alfred, le coiffeur. Ce a quoi Berthe replique qu'apres une livraison Darty, on n'a plus besoin d'aller au cinoche. De bonne composition, Beru admet et s'excuse platement pour ce malentendu. N'empeche qu'il ne pige pas trop pourquoi Berthaga l'a traque jusqu'en ces ultimes retranchements berberes.
C'est la, vieille pomme, que ton San-Antonio reintegre le devant de la scene. Figure-toi que le commissaire Roykeau a tente de me joindre cent mille fois sur mon portable, mais mon Nokia, apres verification, est plus decharge que le dernier facteur qui s'est pointe chez Berthe. Flic jusqu'au bout des ongles de sa main valide, Nanard a fini par obtenir mon bigophone de Saint-Cloud ou on lui a conseille d'essayer chez les Berurier.
Big Pomme me tend le combine car sa rombiere veut me causer. La voix gluante de la Vorace s'insinue dans mes esgourdes.
— Je tenais a vous informer, commissaire, qu'aussitot apres votre depart, le petit maigre a retrouve la forme et qu'il m'a lime le derche tant et si mieux que j'ai joui du cul. V'voyez c'que vous avez rate ?
— J'ose esperer que ce n'est pas pour me narrer vos orgasmes anaux que vous vouliez me parler, tres chere Berthe ?
— Mechant ! susurre-t-elle. Tu sais bien que je suis toute a toi, de fond en comble, de la cave au grenier, du sol au plafond 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, 392 jours par an ! C'est quand tu veux ou tu veux…
— Qu'a dit le commissaire Roykeau ? m'impatiente-je.
— Que vous deviez le rejoindre de toute urgence a l'hopital de Chartres. Chambre 69, je pouvais pas oublier un tel numero.
— Merci.
— Je vais me toucher, la maintenant, tout d'suite, rien qu'en pensant a vous, Antoine.
— Lavez-vous les mains avant ! conseille-je en raccrochant.
Dans la serie scoumoune, mon Audi S3 bi-turbo mayonnaise que j'avais garee devant une porte casher (celle du rabbi du quartier), a ete enlevee par la fourriere. Pas le temps d'aller la dedouaner chez les racketteurs de la maison Bourdille. On embarque donc a bord de la Citron de Beru, une DS 21 flamboyant neuve qui vient tout juste de remplacer sa Onze legere et legendaire.
Minuit carillonne lorsqu'on deboule a l'hosto de Chartres. La nuit y est tranquille. On ne deplore que quelques accidents de la circulation, un reglement de comptes entre beaux-freres de vin, la fracture du bassin d'un mec ayant saute en parapente du dernier etage de son H.L.M. apres avoir fume les geraniums de sa voisine de palier. Le train-train, quoi.
Il faut montrer patte blanche pour arriver jusqu'a la piaule de Roykeau tant l'effervescence poulardine est vive en ce lieu repute calme, paisible, mortel a l'occasion.
La paluche bandee du commissaire a triple de volume et sans le goutte-a-goutte qui lui distille du sirop de bonheur, mon collegue jonglerait copieux. Il met quelques secondes a me reconnaitre et s'attarde sur Gradubide.
— Salut, Bernard. Je te presente mon second, l'inspecteur Berurier.
Roykeau vote au Gravos un regard admiratif.
— Alors c'est vous Queue d'ane ?
Alexandre rosit sous l'effet de la flatterie.
— Faut rien exagegerer… J'ai connu des anes qui me depassaient de queques centimetres. Pas la majorite des bourricots, j' le con-fesse.
Je decide de recentrer le debat.
— C'est pour mesurer nos bites que tu nous as fait venir en pleine noye ?
Roykeau a l'?il luisant et le front perle de sueur. M'est avis que pour l'instant l'infection mene deux a zero contre les antibiotiques, mais on n'est qu'au debut du match.
— Un nouveau crime, San-A ! souffle-t-il, extenue.
— Precise ! l'exhorte-je.
— Aussi horrible que celui de Melanie.
Ses paroles me font un drole d'effet. Un peu comme lorsque tu debarques en un lieu inconnu qui te semble etrangement familier.
Pour ne rien te cacher, je m'attendais a un truc de ce style. J'etais meme certain que d'autres meurtres identiques a celui de la petite Godemiche allaient se produire incessamment sous peu. Tu sais pourquoi ? Parce que ce genre de crimes sordides sont toujours le fait de serial killers. Et par definition, un tueur en serie ne frappe jamais qu'une seule fois.
— Raconte !
— Une jeune fille eventree, ablation des organes, les seins laceres, le meme rituel, quoi !
— Ou ca ?
— Dans un petit bois de la region. Pas tres loin de la ferme du Pinson-Tournan ou a eu lieu le premier meurtre. C'est le medecin de Bourg-Moilogne qui a decouvert la fille. Le corps a ete transporte a la gendarmerie de ce village. L'un de mes adjoints, le lieutenant Deport, se trouve encore sur place.
Mon ame est partagee entre deux sentiments. La detresse de n'avoir pu arreter le coupable avant qu'il ne recidive et la joie a l'idee que ce nouvel assassinat innocente mon Antoine puisqu'il est au ballon.
Je souhaiterais l'opinion de Beru sur ce coup de theatre, mais autant demander son avis a une platee de tripes a la mode de Caen. Le Goret s'est endormi sur le second lit, narines et sphincter beants, les unes et l'autre liberant le trop-plein de ses miasmes digestifs.
Je m'adresse donc a son voisin de grabat.
— Je vais m'occuper de cette nouvelle affaire, Bernard. Mais je compte sur toi pour demander au juge Hatouva la liberation de mon fils des les premieres lueurs de l'aube.
— Ce ne sera pas la peine, marmonne Roykeau sans gaiete de c?ur, Antoine s'est evade hier en debut d'apres-midi.
Deuxieme Partie
SUZIE
Chapitre sceptre
(ou Antoine se revele etre le roi de l'evasion)
Peu apres le depart de son pere du palais de justice, une fourgonnette de police vint prendre livraison d'Antoine pour le transferer a la prison de la rue des Lys.
Junior etait abattu. Il refusait ce sort qui s'acharnait contre lui. Tout en descendant l'escalier de marbre, encadre, menotte, infame[25], il realisa que l'esprit san-antonien circulait dans ses veines en lieu et place d'un sang dont il reniait l'origine. Il repera le seau et la serpilliere abandonnes par une personne de menage convoquee de toute urgence aux cagoinsses pour cause de melonite aigue, et se prit volontairement les pinceaux dedans.
Sa chute fut spectaculaire. Il deboula un demi-etage tete par-dessus cul, cul par-dessus tete.
« Ce serait un cas rare que sur ce marbre le prisonnier ne se fut pas rompu le cou… » songea l'un des flicards, plus intelligent que la moyenne des moyens.
Pas le cou, pas le nez, pas le bec, alouette, mais la cheville. C'etait un moindre mal. San-Junior souffrait d'une vive entorse et paraissait incapable de marcher.
