On fit venir une turbulence diesel pour l'emmener a l'hopital. Aux urgences, un interne demanda d'un ton pete-sec qu'on retirat les menottes au blesse. On allongea Antoine sur un chariot et le laissa poireauter selon l'usage une demi-plombe dans un couloir fraichement repeint a la pisse de malades. Personne ne s'occupant de lui, Junior eut envie de se degourdir les guibolles et s'aventura sans boitiller la moindre dans la salle des ambulanciers.
Il enfila une blouse blanche qui trainait sur un siege et poursuivit sa deambulation.
Devant la porte des admissions, les policiers grillaient peinardement des clopes pour tuer le temps, comme si le temps ne nous tuait pas assez ! Ils n'avaient pas a s'inquieter : pour sortir des urgences, le prevenu etait oblige de passer devant eux.
C'est exactement ce qu'il fit, quelques instants plus tard, au volant d'une ambulance, pin-pon et girophare en batterie.
« Encore un carton sur l'autoroute A 10 ! » songea l'un des flicards moins intelligent que la moyenne des moyens.
Se referant aux panneaux indicateurs, Antoine se rendit a la gare de Chartres, rangea ostensiblement son vehicule en double file et courut acheter un billet pour Paris qu'il composta en toute hate car le train n'allait pas tarder a demarrer. Il grimpa dans un wagon desert, retira sa blouse, la fourra sous un siege en laissant depasser un long pan. Puis il ressortit par la porte cote voie et se fondit dans la nature.
Toute la volaille du cru penserait ainsi qu'il avait regagne la capitale. Ce n'etait pas dans ses projets. Il voulait retourner dans les plaines de Beauce ou son instinct l'attirait.
Comment se deplacer rapidement sans attirer l'attention ? Le train, le car, la location de voiture lui etaient interdits. Voler une bagnole ? Pourquoi pas ? Il avait parcouru en cachette le dossier de ses parents biologiques. Eux, n'auraient pas hesite a braquer une caisse. Mais Junior se voulait different. C'etait son obsession.
En passant devant un magasin de sports il eut la revelation.
Il est une plombe du mat' lorsqu'on arrive a la gendarmerie de Bourg-Moilogne, le Gravos et moi. Le lieutenant Deport nous accueille, prevenu qu'il etait par son chef, suivant l'admirable tournure mise au point par Thierry Toutafait. Le gars se fend d'un salut militaire que Beru, pas encore debeurre, lui rend en fourrant un doigt dans sa braguette.
Nous arrivons a point nomme car les mecs de l'Identite judiciaire sont en train de charger la victime dans un fourgon.
— Aucun papier, vetements anodins, visage, seins et ventre saccages, la fille ne va pas etre facile a identifier ! explique Deport.
— Le visage aussi ? m'etonne-je. Ce n'etait pas le cas de Melanie.
— Cette fille s'est debattue. L'assassin lui a ecrase la tete avec une grosse pierre.
Il se tourne vers ses sbires.
— C'est bon. Vous pouvez embarquer le corps.
— Un instant ! crie-je.
Crois-moi, le spectacle de ce cadavre atrocement mutile ne sera jamais monte au Casino de Paris. Je dois mobiliser tout mon courage et endiguer une gerbe vehemente pour le contempler. Un detail attire mon attention : la couleur des cheveux de la victime. Malgre l'obscurite ambiante, la boue et le sang qui la souillent, la chevelure de la fille s'impose dans des dominantes rousses. J'observe son visage. Un Picasso sanguinaire lui a refait le portrait. On ne sait plus ou se trouve l'?il gauche par rapport a la bouche, au nez et a l'autre ?il.
Surmontant ma repulsion, je fais basculer la morte sur le ventre et souleve les lambeaux de sa jupe pour decouvrir ses fesses. J'attrape la torche d'un des policiers et en braque le faisceau sur le haut de la cuisse droite.
« Bingo ! » m'exclame-je en aparte, ce qui ne fait guere de bruit.
Cette tache de vin ressemblant a l'Australie en miniature, je l'avais remarquee tandis que la gamine grugeait le mollusque de sa patronne.
La suppliciee n'est autre que Suzie, la petite bonne de la ferme du Pinson-Tournan. Mais cette info, je la garde pour ma pomme, jusqu'a nouvel ordre.
L'adjudant Delait nous a concocte un cafe de premiere bourre. Outre trois grains d'arabica, il a fait bouillir les chaussettes de la gendarmerie, plus un ou deux calecons, pour renforcer le cote robusta. On s'extasie. Beru, refaisant surface, reclame un coup de gnole. Panique a bord. L'alcool est theoriquement prohibe en ces murs. Mais un gendarme se rememore une saisie chez un bouilleur de cru pas trop franc du collier et fonce a la cave.
Dix minutes plus tard, le Mastard est a nouveau pete comme un coing et moi j'entreprends le lieutenant Deport. Parce que j'ai besoin de consigner les elements d'une enquete pour bien m'en penetrer, je les note de facon lapidaire sur l'un de mes petits carnets. Je t'ai deja parle de cet inepuisable stock qu'on a retrouve dans le grenier, Felicie et moi, apres la mort de papa. On n'a jamais su a quoi pouvaient lui servir ces calepins, surtout par caisses de cent ! Un jour ou l'autre, un journaliste plus naleux que les autres les decretera « culte », ces carnets ou j'aurai griffonne les bases de ma modeste prose. Aujourd'hui, ce qui survit plus de trois mois dans la memoire connective est baptise « culte ». Serie culte, chanson culte, film culte, tout est culte, memes les troudus.
— L'heure du crime ? bille-en-tete-je.
— Selon le toubib, lorsqu'il a decouvert le corps, la fille venait tout juste de mourir. Mais comme c'est un alcoolique notoire, il faudra attendre l'avis du legiste, recite Deport en flic consciencieux.
— L'heure de la decouverte ?
— 18 h 30.
— Donc bien apres que Nicolas eut tire sur votre patron et se fut enfui ?
— Sans vouloir me glorifier, commissaire, je me suis tenu le meme raisonnement.
— Aucune piste, de ce cote-la ?
Deport fait la moue.
— Rien ! Le 4 ? 4 du fuyard n'a ete signale nulle part. C'est comme s'il s'etait volatilise au milieu de la Beauce.
Centrer ! Toujours centrer ! Au foot, au rugby et dans une enquete. C'est dans le noyau que se trouvent les forces vives d'une cellule, d'un jeu, d'un etre.
— Revenons a hier soir, centre-je-t-il donc. Le medecin du village decouvre le cadavre de la fille dans un petit bois. Bien. Que faisait-il dans ce petit bois ?
— D'apres ses declarations, une envie pressante l'a pousse a s'arreter, precise Deport. Ce bosquet est le seul entre Chartres et Bourg-Moilogne. Il a ete baptise « gratte-merde » par les autochtones.
— Je vois. Le toubib s'arrete, degrafe son benouze… et apres ?
— Des phares l'aveuglent, surgissant du neant, poursuit le lieutenant avec un sens incontestable de la dramaturgie. Un vehicule qui deboulait de l'interieur du bois a oblige le medecin a plonger dans les broussailles.
— Vous avez releve des traces de pneus ?
— Rien de significatif. Le sol est gele et marque peu… A mon avis, c'est l'assassin que le docteur a croise.
Je hoche la tete, pensif.
— Oui. A moins que ce medecin ait menti. Ou est-il ?
— Chez lui, suppose le flic, commencant a deconfire.
— Vous l'avez laisse repartir ?
— Eh bien… Il a recu un bip d'urgence… Ce toubib exerce dans la region depuis vingt-cinq ans… Je lui ai demande de venir faire sa deposition demain matin au commissariat de Chartres.
— Vous avez bien fait, admeche, car il m'arrive parfois de ne point etre cruel.
Maniere de me certifier son allegeance, Deport m'aide a charger Beru a l'arriere de sa poubelle et me fournit l'adresse du medecin temoin. Tandis que je m'installe au volant du tas de boue, je pose au jeune flic la question qui me taraude.
— Dites-moi, lieutenant Deport, vous vous prenommez Franco, j'espere ?
