vehicule ne s'est pas volatilise, il s'est empaille.

Comme je ressors de la grange, la gueule d'un fusil de chasse s'applique contre mon front. Le canon de l'arme est suivi d'une crosse, elle-meme pourvue d'une detente sur laquelle un doigt est crispe. Ce doigt appartient a une main prolongeant un bras relie a un tronc assez logiquement surmonte d'une tete qui ne m'est pas inconnue.

— Bonsoir, Aime, articule-je.

— Vous, commissaire ?

— Moi.

Le contremaitre abaisse son arme et pousse un long soupir.

— C'est pas une heure pour visiter une ferme…

— Il n'y a pas d'heure pour ce genre de decouverte, dis-je en lui montrant la japonaiserie-quattro. Donnez-moi votre fusil.

Avant de me tendre sa carabine, Aime la casse pour me montrer qu'elle n'etait pas chargee. J'apprecie le detail a sa juste valeur.

— Je crois qu'une explication est necessaire, mon vieux. Que fait la voiture de Nicolas dissimulee sous ces tonnes de paille ?

N'importe quel mec accable, t'as remarque, baisse la tete. L'humain partage avec la bete de somme l'art de courber l'echine quand une force s'impose a lui.

— Monsieur Nicolas savait la verite…

— A propos de quoi ?

— De la mort de son oncle.

— Leonard ? Le mari de Mathilde ? le harcele-je.

Aime ne peut reprimer un sanglot.

— La balle qui l'a tue, c'est Martial qui l'a tiree ! Accidentellement, bien sur. Il m'avait chipe mon fusil. Il voulait participer a la battue…

Le type s'accroche a mon revers, le visage inonde de larmes.

— Martial est un garcon costaud. Il ignore que son mental n'est pas a la hauteur de ses muscles ! Si les flics avaient su… ils l'auraient fait interner. Je ne voulais pas qu'on me le prenne ! Sa mere nous a quittes le jour ou elle a appris qu'il n'etait pas tout a fait normal. Il est heureux avec moi, je vous assure !

D'un geste ferme mais courtois, je me degage du contremaitre.

— Calmez-vous, Aime. Personne ne vous retirera votre gosse, je vous le promets ! Seulement… il faut que vous m'aidiez !

— Je suis pret a tout pour garder mon fils, lache-t-il, la gorge nouee.

L'homme me regarde. Je sens qu'il est sincere.

— Apres avoir cache le 4 ? 4, vous avez prete votre voiture a Nicolas ?

Aime hoche son pauvre visage en signe d'assentiment.

— Quel type de vehicule ?

— Une Clio blanche.

— Je commence a comprendre… Nicolas vous tenait, et vous avez ete oblige de lui obeir.

L'insurgeance[26] du contremaitre est telle qu'il me saute a la gorge.

— Je vous interdis de proferer de pareilles ignominies ! hurle-t-il.

Je suis contraint de lui aligner une tarte pour le ramener a la raison. Il se confesse alors complet. Il est formel, je fais fausse route. Nicolas n'a jamais exerce de pression sur lui, bien au contraire. S'il avait denonce Martial, il se serait innocente aux yeux de Mathilde et ne l'aurait pas perdue pour toujours. Mais jamais ce jeune garcon n'a eu la tentation de trahir le secret. « Je le connais depuis qu'il est haut comme ca. C'est un garcon bien. »

— Il a quand meme tire sur un flic, objecte-je.

— Il etait terrorise a l'idee que son pere puisse decouvrir sa correspondance.

— C'est ce qu'il emportait dans sa grosse enveloppe ?

— Les lettres de Mathilde, oui. Personne ne les retrouvera jamais. Je les ai brulees moi-meme. Maintenant, vous pouvez m'arreter, commissaire, mais je vous jure que je n'ai jamais rien fait de mal. Et mon Martial encore moins, a part une maladresse avec mon fusil.

Sautant du coq a l'ane, je demande a Aime ou pourrait bien se trouver la hache manquant a la collection.

— Il y a longtemps que je l'ai pretee.

Il regrette aussitot d'avoir moufte trop vite.

— Pretee a qui ? insiste-je.

— A Nicolas, l'hiver dernier.

Un cri de jouissance eperdue traverse la cour, dechire, suppliquant, magistral, prolonge d'un rale interminable de goret egorge. Il ne fait pas dans la dentelle, mon Beru, quand il prend son panard.

* * *

C'est a bord du 4 ? 4 nippon-ni-mauvais de Nicolas que nous nous rendons au chateau de la Vieille-Nave, la limousine du Gravos ayant refuse de demarrer pour cause de froidure.

— Tu voyes, me dit Beru en s'etirant sur le siege passager, les deux victimesses sont des filles d' la campagne. A mon avis, on a z'affaire a un cereales killer[27].

— D'accord avec toi, opinel-je. Avec une nuance, cependant : les serial killers frappent une categorie de filles bien precise, mais au hasard. Ici, le meurtrier s'acharne sur un meme microcosme. Comme s'il voulait punir les femmes de son entourage.

— Pas d'accord ! refute le Mastard. Au cours durant la partie d'rave, le cereales killer repere la Melanie. Il la massac', mais il a egalement aussi flashe sur la Suzie. Y r'vient hier pour lu' faire sa joie d'viv ! Logique !

— Illogique ! laguiole-je, ce qui est le contraire d'opineller. Suzie se trouvait aux Seychelles le soir de la rave-party. Or, celui ou celle qui l'a tuee savait que le mercredi la rouquine allait faire son jogging vers le bois Gratte-Merde.

— Conclusion ?

— On va reveiller Jacquemart-Andre.

— L'dab a Nicolas ? questionne Beru. Tu penses que…

— Je pense qu'il sait peut-etre ou se trouve son fils.

— Et toi ? Tu sais au moinsse ou c' qu'y s'trouve, le tien ? fait cruellement l'Implacable.

* * *

Nous penetrons phares eteints dans la cour d'honneur gravillonnee du chateau. Tout est calme, sombre et serein. Il me semble apercevoir une lueur furtive faisant miroiter un instant l'une des lucarnes au dernier etage de la batisse.

— Tu as vu ? demande-je a Beru.

— Quoi t'est-ce ?

L'effet de mon imagination ? Un eclat de lune ou d'etoile polaire sur une vitre ?

— Rien, Gros, une vague impression.

On tambourine a la porte principale. Tu me feras remarquer qu'a trois plombes du mat', on se situe bien en deca et dela des heures legales. Mais la legalite de mes actes m'importe moins que leur legitimite.

D'ailleurs Jacquemart-Andre, en pyjama de soie, nous accueille a bras ouverts. Il degaine sur-le-champ une bouteille d'Armagnac d'un millesime remontant a Napoleon III. Inutile de te dire que Sa Majeste est sensible a cet honneur rendu tant a son ascendance[28] qu'a son alcoolisme chronique. Ca trinque tous azimuts. Mieux vaut donc poser les questions pendant qu'on peut encore esperer des reponses.

— Mon cher Godemiche, sais-tu que Suzie, la bonne de Mathilde est morte ?

— Sida ! pronostique le chatelain-fermier.

— Et le docteur Collot aussi.

— Cirrhose !

— Assassines ! Tous les deux ! Et peut-etre par ton fils.

Cette fois sa desinvolture s'effrite comme un mur belge. Il s'attrape la tete a deux mains.

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