Je me tourne vers Roykeau.
— Qu'est-ce que tu fais, Bernard, quand un de tes subalternes avoine un prevenu ?
— Je lui decerne un blame.
Je pivote sur mes talons et balance une tarte aussi soudaine que sonore sur la joue gauche de Nicolas.
— Et quand c'est un superieur ?
— Je trouve ca farce, se marre Roykeau.
— Vous n'avez pas le droit ! rouscaille le fils Godemiche. Je vais porter plainte.
— T'as raison, ricane-je-te-je, on va appeler la police, commissaire Roykeau, siouplait ?
— C'est a quel sujet ? demande mon collegue en cloquant une mandale de meme magnitude a Nicolas, mais sur la joue droite, question de symetrie.
Le type se laisse tomber en geignant sur un fauteuil.
— Je ne comprends pas du tout ce que vous me voulez…
— Combien t'a rapporte la rave-party de l'autre nuit, Nico ? questionne-je, le ton radouci. Surement plus de 500.000 pions, puisque c'est la somme que tu as payee cash a Paco pour lui acheter la came.
Cette fois, il vient de piger a qui il a affaire et il me regarde avec autant d'admiration que de crainte. Il hesite encore a parler. Je l'encourage d'une voix plus sucree qu'une patisserie libanaise.
— Roykeau et moi, c'est pas des oreilles qu'on a, mais des passoires. On ne retient que ce qui nous interesse. Tes petites combines et tes traficotages, on les oubliera si tu n'as rien a voir avec le meurtre de ta cousine. Mais en attendant, on veut tout savoir.
— Je n'ai pas tue Melanie ! Je vous le jure.
— Si tu le jures… On est obliges de te croire, fait mon Roykeau d'un ton badin en lui expediant une pichenette de gorille sur le pif.
Illico, le blair convalescent de Nicolas se met a pisser le raisin frais sous son bandage.
Compris la tactique de mon collegue. A partir de maintenant, c'est lui qui joue le mechant dans notre chaud et froid de volaille. A moi le role du gentil.
— Mollo, Bernard ! Ce n'est qu'un gamin, apres tout.
— Un gamin qui a eventre sa cousine, oui ! Tiens, petite saloperie, prends cui-la ! Et pis cui-la encore !
— C'est pas moi ! C'est pas moi ! hurle Nicolas panique sous la grele de coups (tres maitrises) qui s'abat sur lui.
Je fais mine de ceinturer Roykeau et de l'entrainer de force a l'ecart.
— Ca suffit ! On se calme ! Laisse-moi lui parler.
Mon collegue feint de se soumettre et va s'asseoir pres de la cheminee en ronchonnant. Je reviens vers Nicolas et lui tends mon mouchoir pour qu'il tamponne son tarbouif et ses ecchymoses.
— Je suis sur que tu n'es pour rien dans la mort de Melanie. Seulement faudrait que tu me donnes des preuves de ta bonne foi. En jouant franco a propos de la dope, par exemple.
Il me jette un regard implorant.
— Qu'est-ce que vous voulez savoir ?
— Tout ce qui concerne tes rapports avec Paco.
— C'est Melanie qui…
— Ne commence pas a renvoyer la balle a une morte. Sois un homme, Nicolas, assume tes responsabilites et je te promets de t'aider.
Ebranle par mon ton protecteur, le petit gars decide de vider son sac et me deballe le toutim. Depuis quelques mois, Melanie participait a l'organisation de rave-parties. L'ecstasy, le crack, la coke circulaient a tout-va, mais sa cousine n'engrangeait pas une thune, tout en prenant un max de risques. Le soir de la fiesta qui se deroulait sur leurs terres communes, elle s'est retrouvee avec une dette de 500.000 francs envers son fournisseur. Elle etait incapable de payer. Paco s'est fache et Melanie a demande a son grand cousin de lui venir en aide. Alors il a banque. Mais il jure ses grands dieux qu'il n'est pas un dealer. Il n'a fait aucun benefice, et a juste depanne Melanie. Il reaffirme n'avoir jamais vu ce Paco avant la nuit tragique (sic), ce que je suis tente d'admettre, vu que le Balafre semblait effectivement ne pas connaitre le cousin qui lui avait remis le fric…
— Et ou as-tu trouve une somme pareille en liquide, Tete-de-n?ud ? questionne Roykeau, reprenant du service.
— Ben… C'est pas facile a dire.
— Je sais, lui souffle-je, pensant fortement a mon Antoine sous les verrous, les conneries, c'est plus facile a faire qu'a raconter.
— En fait, j'ai pique le fric a mon pere.
— Ou ca ? gronde le commissaire de Chartres.
— Dans son coffre. Je savais qu'il avait un magot.
— Et ton pere ne s'est apercu de rien ?
Nicolas est plus mal a l'aise qu'un mec qui vient de chier dans son beau pantalon beige, gants beurre frais et bouquet a la main, juste au moment ou rapplique le pere de sa future fiancee.
— Si. Mais je lui ai fait croire a un cambriolage. Papa etait absent, ce soir-la.
— Raconte. On adore les details.
— J'ai casse un carreau de la porte-fenetre et abandonne le coffre entrouvert en laissant trainer un gant de chirurgien et un stethoscope.
Je tique fortissimo.
— Tu as souvent un gant de chirurgien et un stethoscope sur toi ?
— Melanie me les a fournis. Parait que c'est le materiel qu'utilisent les professionnels.
— Dans les bouquins d'Agatha Christie, peut-etre, objecte Roykeau.
Dans ma grosse tronche, je me dis que la mome Melanie avait bien prepare son coup pour faire carmer son cousin avec l'oseille de son oncle. Et ca signifie quoi, Eloi ? Qu'elle avait barre sur Nicolas. Qu'elle le tenait d'une maniere ou d'une autre. Mais ce n'est pas cet aspect des choses qui me preoccupe en priorite.
— Ton pere n'a pas porte plainte ? demande-je.
— Non, admet le jeune homme.
— Pourquoi ?
— Je n'en sais rien.
Ce serait interessant de poser la question a ce bon Jacquemart-Andre, qu'en penses-tu, Lulu ? Le sieur Godemiche se trouvant presentement au salon de la machine-a-bricole, porte de Versailles, le plus simple est de lui telephoner sur son portable. Ce que je, apres avoir soutire son numero a Nicolas. Je tombe sur sa menagerie vocable (expression signee Beru) et lui demande de me joindre au plus tot a la Vieille-Nave.
Je gamberge a toute vibure. On ne va pas se faire cuire une soupe en attendant que le vieux pequenot nous rappelle, non ? D'autant que je flaire son fiston mur a souhait pour de brillantes confessions.
— Bon ! On va faire une perquise ! decide-je tout a trac.
Je remarque dans les yeux de Nicolas un eclair de panique qui m'incite a pousser mon avantage. Je ne sais pas ce qu'il cherche a cacher, mais je te jure sur la vie de la concierge de la niece de ta belle-mere qu'il planque un truc dans cette casbah.
Cette certitude attise mon nez de pointeur.
— On fouille tout ! De la cave au grenier !
— Vous avez un mandat ? s'insurge le garnement.
— Tu ne prefererais pas une mandale ? reponds-je, en brandissant a son encontre une dextre vindicative, comme l'ecriraient certains de mes confreres que je ne denoncerai pas afin de leur epargner une election prematuree a l'Epidemie Francaise.
Roykeau qui a pige la man?uvre decroche le telephone, un drole de rictus aux levres.
— Bonne idee, la perquisition ! J'appelle des renforts.
Nicolas bondit et coupe la communication.
— Attendez ! Pas la peine d'ameuter la garde. Je sais pourquoi mon pere n'a pas porte plainte.
— Precise ! le harcele Bernard.
— C'est a cause des documents qu'il garde dans son coffre.
