— De l'emmener faire l'amour dans ma voiture.
— Qu'a-t-elle repondu ?
— Qu'elle avait encore des potes a saluer et qu'elle me rejoindrait une heure apres.
— Ensuite ?
— J'ai continue a danser et un peu plus tard je me suis rendu a l'endroit convenu. J'ai patiente quelques minutes en marchant de long en large sur le talus. Et c'est la que j'ai decouvert le corps de Melanie. C'etait effroyable…
— Pourquoi vous etes-vous enfui ?
— J'ai vu un gendarme arriver dans ma direction. J'ai panique.
— Et vous avez perdu votre casquette dans votre fuite…
— Je ne m'en suis pas rendu compte tout de suite. C'est seulement le lendemain que j'ai realise.
— Vous etes rentre a Paris avec votre voiture ?
— Bien sur.
Annick Hatouva croise les bras sur son bureau.
— Vous aviez bu, ce soir-la ?
— Oui.
— Beaucoup ?
— Trop pour echapper a un controle d'alcoolemie, mais pas au point de perdre la raison.
— Vous aviez fume ?
— Du tabac, uniquement.
— Pas de pilules, pas de coke ?
Antoine remonte ses manches pour devoiler ses veines sans aucune trace de piqure.
— Et pas d'heroine non plus. Je ne me drogue pas, madame la juge, les tests sanguins le prouveront.
— Nous les ferons pratiquer.
Un long silence plane, juste trouble par la greffiere qui acheve de consigner l'interrogatoire sur son ordinateur.
— Quelque chose vous gene dans le temoignage d'Antoine, madame la juge ? questionne Roykeau. Il est le fils d'un policier de haut rang et policier lui-meme, depuis peu de temps, je vous l'accorde. Mais enfin… rien ne nous permet de douter de sa bonne foi. D'autant qu'il n'a aucun antecedent judiciaire.
Le juge feuillette un dossier et hoche la tete a plusieurs reprises.
— En effet. Pas d'antecedent.
Je lui sais gre de ne faire aucune allusion aux parents biologiques d'Antoine.
— Des tests genetiques sont en cours ? hasarde-je, maniere de relancer l'ambiance.
Roykeau opine de son ondulante toison grisonnante qui tant fait ruisseler les muqueuses australes des Chartraines.
— Le legiste a determine trois spermes differents sur la victime.
In petto, je me dis que cette Melanie etait un veritable shaker a foutre. Trois fourrettes et un bon coup de techno la-dessus, bonjour le cocktail !
— Nous allons les comparer aux marqueurs ADN des cheveux trouves dans le bonnet inca, precise le commissaire, et… dans la casquette.
Antoine ne peut s'empecher de reagir, se dressant d'un bond.
— Ne perdez pas votre temps a analyser mes cheveux ! Je n'ai pas couche avec Melanie, ce soir-la. Et si je l'avais fait, j'aurais utilise ca !
Il balance un preservatif sur la table de la jugeasse[15].
— Melanie me faisait bander, poursuit mon garnement, s'exaltant quelque trop, mais je ne suis pas debile au point de sauter une fille a risques, comme elle, sans protection !
Le couillon ! Il est en train de se pieger comme un bleu.
— Et vous pensez que ce fait peut servir votre defense ?
— Eh bien…
— Au contraire, enchaine la jugeonne[16], ca vous accable !
Mon Antoine se liquefie comme une glace a la vanille en vacances chez Kadhafi.
— Je ne vois pas en quoi…
— Reflechissez. Votre egerie copule avec trois hommes au cours de la soiree…
Egerie, copule… Ce sont vraiment des mots de vieille fille branleuse. Il va falloir qu'on la reeduque, cette jugeoune[17].
En attendant, elle n'est pas decidee a lacher mon fiston d'une semelle.
— Lorsque vous la retrouvez, continue-t-elle, Melanie se refuse a vous. L'affront est insupportable…
Cette fois, je decide d'intervenir.
— Alors Antoine, pour se venger, tue la fille, lui arrache uterus et ovaires et taillade les seins. Il est vraiment susceptible ! Mais enfin, madame la juge, regardez-le ! Ce garcon vous parait-il capable d'une telle monstruosite ? Alors qu'il vient de sortir major de l'ecole de Police ?
Annick Hatouva demeure imperturbable, tendance butee. Le commissaire Roykeau essaie a son tour de nous venir en aide.
— Je vous rappelle, madame, que mon collegue San-Antonio a recueilli les aveux d'un certain Paco Rodriguez, trafiquant de drogue notoire, qui se trouvait sur les lieux la nuit du crime, et qui a reconnu avoir assassine Melanie Godemiche parce qu'elle refusait de lui payer son du.
La jugeope[18] fait non de la tete.
— Ces aveux ne figurent pas sur le rapport du
— Parce que c'est a moi que Paco s'est confie.
— Vous pensez vraiment que je vais croire cette fable, commissaire ?
— Non. Mais c'est dommage pour la suite de votre enquete.
Pas impressionnee, Annick Hatouva frappe son bureau du plat de la main pour attirer l'attention de sa greffiere broutassiere.
— Je decide la mise en examen et l'incarceration immediate de M. Antoine San-Antonio.
— Junior, precise mon fils, San-Antonio Junior !
— Tu ne veux pas me laisser le volant ? demande Roykeau, plus blanc qu'un navet javellise egare sur un lit de Chantilly. Tu as l'air nerveux.
J'attaque un virage en epingle a cheveux a plus de cent trente a l'heure. Deux roues de ma bombe se soulevent et les deux autres mordent le talus.
— Non. Ca me detend, de conduire.
Je contrebraque, enraye un tete-a-queue et evite de justesse une betaillere qui tient la moitie de la chaussee. Nouveau virage serre et je leve le pied car nous arrivons aux abords du chateau de la Vieille-Nave. Mon collegue prend le temps de pisser un coup, sa grand-mere lui ayant explique qu'il fallait toujours uriner apres une grande emotion.
Nicolas Godemiche nous ouvre. Le jeune homme ne parait pas specialement joyce de me voir. Et pas davantage de se trouver en presence de Roykeau. De notre precedente rencontre, il conserve un sparadrap sur le tarbouif.
— Bonjour messieurs ?
— Inutile de faire les presentations, tu connais mon confrere de Chartres.
— Vous jouez de malchance, mon pere est a Paris pour toute la journee.
— Ca tombe bien, c'est justement toi qu'on vient voir.
Il s'efface comme un tag representant une grosse bite velue sur le mur d'un couvent de Benedictines.
— Bon, ben… entrez. Vous voulez boire quelque chose ? dit-il du bout des levres.
— C'est plus spontane quand c'est ton vieux qui offre. Merci quand meme, on n'a pas soif. En fait, c'est ta cagnotte qui nous interesse.
La gueule du mome se decompose comme une fillette en vacances chez Troudu, celebre pedophilosophe belge a qui l'on doit le fameux traite intitule « Le bonheur est dans le preau ».
— Quelle cagnotte ? Je ne vois pas de quoi vous parlez.
