— Elle s’appretait a partir en voyage, m’a dit Berthe qui a assiste a des adieux de Fontainebleau entre elle et le prince…

— Nacht la Bochie, je suppose ? Mamzelle nazifiee a du rejoindre sa base.

— C’est egalement ce que je suppose, Beru.

Le Gravos pilote ma guinde et la drive vers mon domicile. Moi, je gamberge en profondeur a cette affaire. Admettez, mes z’enfants, qu’elle est pas piquee des hannetons ! Mieux que dans un roman d’espionnage, hein ? D’ailleurs y a pas de mal a faire mieux. Dans les bouquins d’espionnage, on cultive l’infantilisme. Lorsque deux messieurs doivent se filer rendez-vous, au lieu de se telephoner, comme on fait en pareil cas, ils louent deux barques au bois de Boulogne. Y en a un qui a mis son message dans une boite plombee peinte en rouge et qui la largue au mitan du lac, tandis que le second, nanti d’un appareillage de plongee, pique une tete dans la baille pour aller le recuperer. Et sur le message, y a ecrit (en code) : « Trouvez-vous demain a 14 heures a la terrasse du Fouquet’s.C’est ca, le roman d’espionnage. Une supercomplication des actions les plus banalement quotidiennes. La recette, je vous la donne pour si des fois le c?ur vous en dirait.

— A quoi t’est-ce tu songes, San-A. ?

— Le sais-je, mon ami ?

Moi, quand j’entreprends un bouquin d’espionnage, je vais jamais plus loin que la vingtieme page. Notez que lacher un livre a la page 20 c’est pas grave ; ce qui l’est c’est de le larguer a la page 180. Peut-etre que les miens vous les moulez a cette distance, non ? Trop farfelus ! Trop abracadabrants ? Vous y fiez pas, a mes outrances, passez outre mon argot de cuisine, mes amours, on a le droit de mettre son c?ur devant des miroirs deformants pour qu’il fasse moins c?ur et un peu plus con, non ?

— Ce qui me fout en renaud, c’est les avatars de mon pauvre oncle Prosper ! murmure le Dodu, dents crispes. Un brave homme, un peu radin, pris comme tete de pipe par ces sauvages, c’est demoralisant, tu ne trouves pas ? Je me demande s’il a vraiment ete refroidi, et par qui ?

On arrive a notre pavillon de Saint-Cloud. Tout est eteint. Felicie dort. Mais d’un sommeil si leger qu’elle allume avant que je sonne.

En me voyant dans cette blouse blanche, elle s’inquiete :

— Qu’est-ce qui t’est arrive, mon pauvre grand ?

Le pauvre grand la rassure, invente des pretextes apaisants. Il fait bon ici. On est en securite. Passe la grille du jardinet, c’est l’odeur de lessive et de cire fraiche, les gentils relents d’echalotes, la touffeur de la maison heureuse ou flotte une sagesse de mere attentive. La tendresse de Felicie a fini par se materialiser. On la sent comme on sent la brise, les soirs d’ete, quand la journee a ete chaude et que le jour meurt dans toute sa gloire. Felicie, son amour pour moi ressemble a une brise fraiche, faite pour calmer et pour endormir.

— Pendant que je prends mon bain, telephone a la Maison mere, Gros, des fois qu’ils auraient du nouveau de leur cote a propos de la mome. Tout a l’heure, j’ai refile son nom de famille pour qu’ils le transmettent a Hambourg…

— Puis-je vous faire un peu de cafe, monsieur Berurier ? s’inquiete M’man.

Mais le Gros dubitative :

— Trop p’aimable, Maame, mais si vous auriez un reste de soupe ou de viande froide, je prefererais, vu que je m’ai paye des travaux de maconnerie plutot fatigants.

Je suis immerge a quatre-vingt-dix-huit pour cent (seuls restent hors de l’eau mon nez et ma bouche) lorsque mon ami se met a tabasser la lourde. Quand on a les portugaises dans la flotte, les bruits sont decuples et caverneux. J’ai l’impression que le mont Blanc s’ecroule ou qu’un Boeing traverse un tunnel.

— San-A. ! Ca y est !

Je chique au triton jaillissant. Une flaque d’eau bascule de la baignoire avec un bruit de crepe ayant rate la poele.

— Ouais ?

— Ca y est. Ils ont l’adresse de la gonzesse, pres de Hambourg. Tiens-toi au bastingage, Gars, ton Hildegarde a un chateau !

Un avion-taxi frete d’urgence par les Services nous depose au petit matin sur l’aeroport de Hambourg. Il fait un temps gris et blanc. Y a de la neige et les arbres givres semblent etre fabriques avec de la pate de verre. On voit l’Elbe, noire, frangee de glace, avec de gros bateaux melancoliques qui deambulent au loin a travers la campagne souillee d’usines.

Une auto noire, pilotee par un grand gaillard blond, sangle dans un long cuir noir nous attend. Il sait ou nous nous rendons, car, apres avoir claque les talons et les portieres, il s’installe au volant et demarre sans un mot.

On franchit des faubourgs neufs, des ponts neufs… On avance lentement a cause du verglas. C’est plein de mecs emmitoufles qui roulent a moto, de Volkswagen aux vitres embuees… Le peuple du labeur va au turf sous le halo des lampadaires pas encore eteints.

Notre voyage dure une heure. Le Gros ronfle dans le fond de la bagnole. J’ai les yeux qui me picotent. Le jour est pleinement leve lorsque nous stoppons devant la monumentale grille d’une somptueuse propriete.

A notre coup de klaxon imperatif, un gardien unijambiste accourt. Il est coiffe d’une casquette a visiere de cuir noir et porte une canadienne a col de mouton. Le chauffeur parlemente avec lui. L’unijambiste delourde. Notre bagnole s’engage dans une majestueuse allee bordee de sapins. Je secoue Beru.

— Allons, Gros, on arrive dans le monde !

Il grogne, baille, mugit, s’etire, clape de la menteuse (une langue qui evoque irresistiblement une balayette (de gogues) et se fourbit les phares pour mieux deguster le paysage.

Le chateau est de style Louis XIII allemand, comme me disait naguere un antiquaire. Une fois sur l’esplanade, on decouvre une immense pelouse descendant en pente douce jusqu’a l’Elbe. Au loin, un kiosque a musique romantique se decoupe en sombres croisillons sur la blancheur ambiante. Ne serait-ce pas la propriete de l’ex-chef nazi dont Hildegarde avait parle a notre copain le tatoueur ? Elle decrivait les uniformes verts a parement rouges, la foule mondaine et terrible du Troisieme Reich…

L’auto stoppe devant le perron. Un maitre d’hotel, prevenu par le gardien, s’empresse. Notre pilote se met a lui baragouiner. J’ecoute, mais je pige trop mal l’allemand pour pouvoir suivre.

Nous penetrons dans un immense hall ou des armures bien fourbies montent une garde medievale.

— Que dit-il ? demande-je a notre convoyeur.

— Fraulein Hildegarde Heinstein est en voyage. Elle doit rentrer aujourd’hui…

Ils se remettent a bavasser.

Le Gros les ecoute, sourcils fronces.

— Quand deux Allemands causent, on dirait toujours qu’ils s’engueulent, remarque-t-il. C’est une langue qu’a ete inventee pour commander un peloton d’execution ou pour vendre du poisson a la criee !

J’opine. Je suis surpris par l’atmosphere du lieu. Ce chateau evoque plutot une clinique. J’apercois deux chariots d’infirme sous l’escalier. Et, au premier, un type en pyjama traverse la galerie en s’aidant de bequilles.

Je frappe le dos de cuir de mon collegue hambourgeois.

— Qu’est-ce que c’est que ces voitures orthopediques ?

Il pose la question. Le maitre d’hotel est un grand glabre, aux cheveux rares, aux traits creuses. Des rides profondes mettent sa bouche entre parentheses et son regard est calme. Il explique des trucs que, scrupuleusement, le flic allemand nous traduit :

— Mlle Heinstein a fait un proces au gouvernement allemand et l’a gagne. Elle est rentree en possession des biens dont on avait depouille sa famille a la chute du regime. Depuis lors, elle a transforme cette propriete en maison de repos ou sont recueillies les victimes necessiteuses des atrocites nazies.

On se regarde, meduses, Beru et moi. On croit etre les jouets d’un mauvais reve, comme on dit dans les romans bien chiades.

Hildegarde, en bonne dame secourable ! Cette meurtriere, cette prostituee, consacrant ses ressources a soulager ceux que son defunt pere mit a mal pendant la guerre !

— Dis donc, San-A., murmure Beru, tu crois pas qu’il y a confusionnement quant au sujet de la personne et que notre Hildegarde a nous a du usurper l’identite de celle-la !

— Je voudrais voir une photographie de Fraulein Heinstein ! dis-je a notre mentor.

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