l’arrangement cristallin de leurs branches regulieres. Les plus petites d’entre elles auraient pu servir de fibres optiques. Lorsque soufflait la brise, les branches les plus fragiles se brisaient. Une fois recuperees et l’une de leurs extremites emballee dans de la toile a parachute elles constituaient d’excellents couteaux. A cause de l’eclat de leurs filaments Gaby les baptisa « guirlandes de Noel ».
L’autre vegetation principale etait moins au gout de Cirocco : c’etait une plante – malgre sa taille il n’etait guere possible de parler d’arbre – qui ressemblait a ce qu’on peut trouver sur le sol de n’importe quelle etable. Bill les nomma des « arbrabousiers ». En approchant l’un d’entre eux ils purent y discerner une structure interne mais personne n’avait envie d’y voir de plus pres car leur odeur ne correspondait que trop bien a leur apparence.
Enfin, la troisieme espece faisait mieux que de la figuration. Ils ressemblaient a des cypres mais avec un soupcon de saule et croissaient en enchevetrements irreguliers festonnes de vignes qui semblaient s’acharner a les etouffer.
Ce paysage etait d’une etrangete bien plus deplaisante que les hauts plateaux. La jungle qu’ils avaient laissee derriere eux n’etait guere differente de l’Amazonie ou du Congo. En revanche ici, rien n’etait familier, tout etait difforme et menacant.
Il n’etait pas question de camper. Ils durent amarrer leur embarcation aux arbres et dormir a bord. Il pleuvait dix heures sur douze. Ils tendirent de la toile de parachute en travers du pont mais l’eau s’infiltrait sans cesse et s’accumulait au fond. Le temps etait chaud mais l’humidite telle que rien ne pouvait secher.
Avec la boue, la chaleur, l’humidite et la transpiration, ils devinrent irritables. Ils manquaient de sommeil car le plus souvent ils ne parvenaient qu’a somnoler entre leurs periodes de veille ; c’etait pire encore lorsqu’ils essayaient de dormir tous les trois en se battant pour se partager l’espace restreint de la cale inclinee du
Cirocco s’eveilla d’un cauchemar dans lequel elle etait en train d’etouffer. Elle s’assit et sentit le tissu de sa robe se decoller de sa peau. Elle se sentait gluante entre les doigts, les orteils, sous le cou, sur le ventre.
Gaby lui fit un signe de tete lorsqu’elle se leva puis reporta son attention vers le fleuve.
« Rocky, dit Bill, il y a quelque chose que…
— Non, l’interrompit-elle en levant les mains. Bordel, je voudrais un cafe. Je serais prete a tuer pour un cafe. »
Gaby se contraignit a sourire. Ils savaient depuis le temps que Cirocco etait dure a la detente.
« Ce n’est pas drole. C’est vrai. » Elle regarda sans le voir ce paysage aussi maussade et pourri que son humeur. « Laissez-moi donc une petite minute avant de commencer a m’assaillir de questions », leur dit-elle. Elle se debarrassa de ses vetements collants et sauta dans l’eau.
C’etait un peu mieux, mais sans plus.
Elle s’ebroua, debout dans l’eau, agrippee au rebord de l’embarcation et revant de savon lorsque son pied heurta quelque chose de glissant. Elle n’attendit pas de savoir de quoi il s’agissait et se hissa en vitesse par-dessus le plat-bord. Elle etait debout devant eux, ruisselante. « Bon. Maintenant, qu’est-ce que vous me vouliez ? »
Bill indiqua la rive nord.
« Nous avons vu de la fumee dans cette direction. Tu dois l’apercevoir maintenant, a gauche de ce bouquet d’arbres. »
Cirocco se pencha hors du bateau et la vit : un fin ruban gris qui se detachait sur l’arriere-plan lointain de la paroi septentrionale.
« On accoste et on va y jeter un ?il. »
Ce fut une corvee longue et epuisante, les genoux dans la vase au milieu des eaux stagnantes. Leur excitation monta lorsqu’ils eurent contourne le grand arbrabousier qui leur avait bouche la vue. Cirocco percut malgre la puanteur de l’arbre l’odeur de la fumee et pressa le pas sur le sol glissant.
Il commencait a pleuvoir lorsqu’ils atteignirent le feu. Ce n’etait pas une grosse pluie mais il faut dire que le feu n’etait pas gros non plus. Il leur semblait que tout ce qu’ils pourraient en tirer serait de la suie sur les jambes.
L’incendie formait sur un hectare une tache irreguliere dont la lisiere couvait capricieusement. Tandis qu’ils regardaient, la fumee vira du gris au blanc avec la pluie. Soudain, une langue de flamme lecha le pied d’un buisson a quelques metres de la.
« Trouvez-moi quelque chose de sec, commanda Cirocco. N’importe quoi. Un peu de cette herbe, quelques brindilles. Vite, on va le perdre. » Bill et Gaby s’egaillerent tandis que Cirocco s’agenouillait pres du buisson pour souffler dessus. Ignorant la fumee qui lui piquait les yeux elle continua de souffler jusqu’a en avoir le vertige.
Ils eurent tot fait d’avoir un fagot de bois relativement sec. Enfin elle put s’asseoir, certaine que le feu continuerait de bruler. Gaby poussa un cri et lanca une branche dans les airs, si haut qu’elle disparut presque a la vue avant de retomber. Cirocco souriait a belles dents lorsque Bill la gratifia d’une bourrade dans le dos. C’etait une petite victoire mais elle pouvait se reveler d’importance. Elle se sentait bien. Lorsque la pluie cessa, le feu brulait toujours.
Le probleme etait : comment l’entretenir ?
Ils discuterent pendant des heures, adoptant puis rejetant diverses solutions.
Il leur fallut le reste de la journee et la plus grande partie de la suivante pour mettre en ?uvre leur plan. Ils confectionnerent deux recipients a l’aide de l’argile humide qu’ils firent cuire avec precaution, puis firent secher une grande quantite du bois qui brulait le plus lentement. Une fois ceci realise, ils allumerent un foyer dans chaque bol. Il semblait plus prudent d’en avoir un de secours. Le plan necessitait qu’en permanence quelqu’un s’occupe du feu mais ils etaient prets a le faire en attendant de trouver une meilleure solution.
Quand ils en eurent termine c’etait bientot l’heure du sommeil. Cirocco voulait voir s’ils pourraient rejoindre la terre ferme car elle n’avait pas une confiance illimitee dans leurs dispositions pour le feu mais Bill suggera de tuer d’abord du gibier.
« Je commence a en avoir vraiment marre de ces melons, leur dit-il. Le dernier que j’ai goute etait rance.
— D’accord, mais il n’y a plus de sourieurs. Je n’en ai pas vu un depuis des jours.
— Alors on abattra quelque chose d’autre. Il nous faut de la viande. »
Il etait exact qu’ils ne mangeaient pas bien : les marais n’offraient pas a profusion les fruits qu’ils avaient pu trouver dans la foret. La seule plante locale qu’ils avaient essaye de gouter ressemblait a de la mangue et leur donnait la diarrhee. Ce qui, a bord, etait comparable au dernier cercle de l’enfer. Depuis lors ils s’etaient rabattus sur leurs provisions.
Ils deciderent que les gros poissons de vase formaient une proie de choix. Comme tous les autres animaux qu’ils avaient rencontres, ces poissons ne leur pretaient guere attention. Toutes les autres especes etaient soit trop petites et rapides, soit – a l’instar des anguilles geantes – trop grosses.
Le poisson de vase aimait reposer sur la vase, le nez enfoui, et se deplacait en battant de la queue.
A eux trois ils eurent tot fait d’en encercler un. C’etait la premiere fois qu’ils voyaient de pres cette creature. Cirocco n’en avait jamais vu d’aussi repugnante : Longue de trois metres, le ventre plat, le dessus renfle depuis le museau camard jusqu’a la bizarre queue de cetace horizontale. Le dos s’ornait d’une longue crete, flasque comme celle d’un coq mais couverte de mucosite. Elle se gonflait et s’aplatissait regulierement.
« Es-tu certaine de vouloir manger ca ?
— S’il reste tranquille assez longtemps. »
Cirocco se trouvait quatre metres devant le poisson de vase tandis que Bill et Gaby l’approchaient par les flancs. Chacun portait une epee taillee dans une branche de guirlande de Noel.
La bete avait un seul ?il, de la taille d’une tourtiere. Un coin de l’?il se souleva pour regarder dans la direction de Bill. Ce dernier se figea. Le poisson emit un reniflement.
« Bill, je n’aime pas ca.
— T’inquiete pas. Il a cligne, tu vois ? » Un flot de liquide s’ecoulait d’un orifice au-dessus de l’?il ; c’etait l’origine du reniflement entendu par Cirocco. « Il humidifie en permanence son globe oculaire : il est depourvu de paupiere.
— Si tu le dis. » Elle battit des bras et la creature detourna son regard obligeamment vers elle. Elle n’etait pas certaine que ce fut un progres, mais neanmoins elle s’approcha sur la pointe des pieds. Le poisson regarda ailleurs, d’un air de profond ennui.
