Les yeux de Gaby s’agrandirent.
« Elles ont la radio ? Rocky, explique-moi ce qui se passe.
— Elle vient de dire qu’elle appelait un medecin. Et que j’avais un nom monotone.
— Bill pourrait avoir besoin du medecin mais je doute qu’il soit inscrit au Conseil de l’ordre.
— Comme si je ne le savais pas, siffla-t-elle avec colere. Bill est vraiment mal en point, bon sang. Meme si ce toubib n’a rien d’autre a offrir que des formules magiques et des remedes de cheval, ca ne lui fera pas de mal de tenter le coup.
— Est-ce la votre langage ? demanda Do-Diese. Ou bien auriez-vous des problemes respiratoires ?
— C’est ainsi que nous parlons. Je…
— Je vous prie de me pardonner. Mon arriere-mere dit toujours que je devrais apprendre le tact. Je n’ai que… » Elle chanta le nombre vingt-sept suivi d’une unite de temps que Cirocco ne sut dechiffrer. « Et j’ai encore beaucoup a apprendre pour completer les lecons des entrailles.
— Je comprends », chanta Cirocco qui n’y comprenait rien du tout. « Nous devons vous paraitre etranges. Tout comme assurement vous l’etes pour nous.
— Le suis-je ? » La tonalite de sa question trahissait qu’il s’agissait la pour Do-Diese d’une idee entierement neuve.
« Pour celui qui n’a jamais vu de vos semblables.
— Ce doit etre comme vous le dites. Mais si vous n’avez jamais vu de Titanide, puis-je m’enquerir de quelle region de la vaste roue de l’univers vous provenez donc ? »
La facon dont son esprit traduisait le chant de Do-Diese avait rendu perplexe Cirocco. Mais ce n’est qu’en l’entendant chanter qu’elle realisa, en puisant dans les equivalents de ce terme en deux notes, que Do-Diese s’exprimait dans le mode formaliste et poli, usant d’alterations microtonales, reserve a la conversation des jeunes avec leurs aines. Elle revint a la gamme chromatique du mode informatif.
« Nous ne venons pas du tout de la roue. Par-dela les murs du monde, il existe un endroit plus vaste que vous ne pouvez pas voir…
— Oh ! Vous etes de la Terre ! »
Elle n’avait pas dit Terre, pas plus qu’elle ne s’etait baptisee Titanide. Mais l’impact du mot designant la troisieme planete du systeme solaire surprit Cirocco tout autant que si elle l’avait effectivement prononce. Do- Diese poursuivit et sa posture comme son attitude avaient change en accord avec son passage dans un mode d’elocution scolaire – accorde au ton emprunte par Cirocco. Elle s’anima et si ses oreilles avaient ete un rien plus larges, elle se serait mise a voleter dans les airs.
« Je suis confuse. Je croyais que la Terre etait une fable pour les enfants qu’on se raconte autour des feux de camp. Et je pensais que les creatures terriennes ressemblaient aux Titanides. »
L’oreille nouvellement accordee de Cirocco buta sur ce dernier terme : elle se demanda s’il ne fallait pas le traduire par « hommes ». Comme dans l’expression : « Nous sommes des hommes, vous etes des barbares. » Mais les sous-entendus chauvins etaient absents. Elle parlait des siens comme d’une espece parmi tant d’autres sur Gaia.
« Nous sommes les premiers a venir, chanta Cirocco. Je suis surprise que vous nous connaissez alors que nous ignorions tout de vous jusqu’a maintenant.
— Vous ne chantez donc pas nos exploits heroiques comme nous-memes chantons les votres ?
— Je crains que non. »
Do-Diese regarda derriere elle. Une autre Titanide etait apparue au sommet de l’escarpement. Elle ressemblait beaucoup a Do-Diese, a part une difference troublante.
« C’est Si-Bemol… », chanta-t-elle, puis, avec un air coupable, elle repassa dans le mode formel.
« Avant qu’il n’arrive, il est une question qui me brule l’ame depuis le premier instant ou je vous ai vues.
— Il est inutile de me traiter comme un aine, chanta Cirocco. Il se pourrait que vous soyez plus agee que moi.
— Oh, non. J’ai trois ans en mesure terrestre. Ce que je desirerais savoir, en esperant que ma question n’est pas impudente, c’est comment vous faites pour tenir debout si longtemps sans vous flanquer par terre ? »
Chapitre 14.
Lorsque la seconde creature les rejoignit, la difference troublante remarquee un peu plus tot par Cirocco apparut a l’evidence, et n’en fut que plus troublante. Entre ses jambes anterieures, la ou Do-Diese ne montrait qu’un triangle de poils, Si-Bemol arborait un penis absolument humain.
« Doux Jesus », murmura Gaby en gratifiant Cirocco d’une bourrade.
« Vas-tu te taire ? dit Cirocco. Je suis assez enervee comme ca.
— Toi, enervee ? Et moi, alors ? Je ne comprends pas une note de ce que tu chantonnes. Mais c’est charmant, Rocky. Tu as un joli filet de voix. »
Mis a part ses attributs virils, Si-Bemol etait pratiquement la replique de Do-Diese. L’une et l’autre possedaient des seins hauts et coniques, et une peau lisse et pale. Les deux visages etaient vaguement feminins, imberbes, la bouche large. Si-Bemol arborait encore plus de peintures sur le corps, encore plus de fleurs dans les cheveux. Hormis ce detail et le penis, il aurait ete difficile de les distinguer.
L’extremite d’une flute en bois depassait d’un repli charnu au niveau de son absence de nombril. C’etait apparemment une poche.
Si-Bemol fit un pas et tendit la main. Cirocco recula et Si-Bemol, d’un mouvement vif, lui posa une main sur chaque epaule. Son effroi ne fut que passager, puis elle comprit qu’il avait partage l’apprehension de Do-Diese. Il avait cru qu’elle tombait a la renverse et ne voulait simplement que la rattraper.
« Tout va bien, chanta-t-elle nerveusement. Je suis capable de tenir debout toute seule. » Les mains etaient larges mais parfaitement humaines. Le toucher lui faisait une impression des plus bizarres : voir une creature impossible etait autre chose que de sentir la chaleur de son corps. Ce qui lui rappela avec d’autant plus d’intensite qu’elle etait en train d’etablir le premier contact de l’humanite avec une intelligence etrangere. Il sentait la pomme et la cannelle.
« La guerisseuse ne va plus tarder. » Il lui chantait sur un ton d’egal a egal mais le mode restait formel. « Entre-temps, avez-vous mange ?
— Nous vous aurions volontiers offert nous-memes de la nourriture, chanta Cirocco, mais pour tout dire, nous avons epuise nos provisions.
— Et mon avant-s?ur ne vous a rien offert ? » Si-Bemol gratifia Do-Diese d’un regard desapprobateur et celle-ci baissa la tete. « Elle est impulsive et curieuse, mais guere reflechie. Je vous prie de la pardonner. » Les termes qu’il employait pour decrire ses rapports avec Do-Diese etaient complexes. Cirocco disposait du vocabulaire mais manquait de referentiel.
« Elle s’est montree des plus aimables.
— Son arriere-mere sera ravie de l’entendre. Vous joindrez-vous a nous ? J’ignore vers quel genre de nourriture vont vos preferences mais si vous trouvez quelque chose a votre gout, servez-vous. »
Il fouilla dans sa poche – celle-ci, en cuir, passee autour de sa taille, et non son appendice naturel – pour en extraire un gros objet brun-rouge, qui ressemblait a un jambon fume. Il le tenait comme un pilon de dinde. Les deux Titanides s’assirent, repliant leurs jambes avec aisance ; Cirocco et Gaby firent donc de meme, operation que les Titanides observerent avec le plus grand interet.
On fit circuler la piece de viande. Do-Diese sortit plusieurs douzaines de pommes vertes. Les Titanides les engouffraient entieres : un craquement, et elles avaient disparu.
Gaby fronca les sourcils en contemplant le fruit. Elle regarda Cirocco avec un air dubitatif tandis qu’elle en goutait une bouchee. Il avait un gout de pomme verte. L’interieur etait blanc et juteux, avec de petits pepins marron.
« Nous eclaircirons peut-etre tout ceci plus tard, dit Cirocco.
— J’aimerais autant avoir quelques explications tout de suite, retorqua Gaby. Personne n’ira jamais croire
