poliment, la tete penchee de cote, qu’elle ait reprise son controle.

« Pardonnez-moi, finit par dire Cirocco, encore haletante, mais a vrai dire, j’ai du mal a vraiment compatir. Rien que 100 000 ans ! » Et elle rit de plus belle, rejointe cette fois par Gaia.

« Vous avez raison, dit cette derniere. Il reste amplement le temps de m’envoyer des fleurs. Je serais bien capable de survivre a toute votre race. » Elle s’eclaircit la gorge. « Mais revenons a nos moutons. Je suis mourante. Je me deglingue par mille bouts – certes je tiens encore debout, ne vous en deplaise, mais ce n’est plus ca.

« Imaginez un dinosaure : un cerveau dans la tete, un autre dans la queue. Une commande decentralisee pour un corps trop massif.

« Je fonctionne de maniere analogue. Lorsque j’etais jeune, mon cerveau auxiliaire travaillait de concert avec moi, de la meme facon que vos doigts vous obeissent. Depuis le dernier demi-million d’annees les choses ont change : j’ai perdu la plus grande partie du controle de mes zones peripheriques. Il existe douze intelligences distinctes sur ma couronne et je me fragmente en deux personnalites separees au sein meme de mon centre nerveux, dans le moyeu.

« En un sens, je reproduis cette theogonie grecque dont j’ai fait ma passion : mes enfants tendent a devenir insoumis, entetes, antagonistes. Je me bats contre eux en permanence. La-dessous on trouve de bonnes et de mauvaises regions. Hyperion est dans les bonnes. Je m’entends bien avec lui.

« Rhea est fantasque et n’a pas toute sa tete mais au moins j’arrive a force de cajoleries a lui faire suivre le droit chemin.

« Mais c’est Ocean le pire. Nous ne nous parlons meme plus. Je n’agis a Ocean que par le biais d’erreurs, de tromperies, de ruses.

« Et c’est Ocean qui s’est empare de votre vaisseau. »

Chapitre 25.

Ocean ruminait depuis dix mille ans lorsqu’il sentit se relacher l’etreinte de Gaia. Il y avait encore un risque qu’elle balaie les velleites d’independance qu’il lui cachait si soigneusement. Sa rancune ne fit que s’envenimer.

Pourquoi devait-il, lui, rester dans l’obscurite ? Lui, le plus puissant des oceans, demeurer eternellement recouvert par les glaces ! Sur son sol denude ne survivait qu’une vie chetive. La plupart de ses enfants mourraient s’ils affrontaient la pleine lumiere du jour. Qu’avait de plus que lui Hyperion pour parader ainsi, si plein de seve ?

Tranquillement, au rythme de quelques metres par jour, il etendit un nerf sous le sol afin de pouvoir dialoguer directement avec Rhea. Il avait discerne en elle le germe de la folie et jetait des regards vers l’ouest en quete d’un allie.

Mnemosyne ne pouvait convenir : elle etait desolee – au sens physique comme au sens emotionnel – plaignant sans cesse la perte de ses forets vivaces. Malgre le ressentiment qu’il pouvait nourrir envers Gaia, Ocean se sentait incapable de penetrer les profondeurs de la depression dont souffrait Mnemosyne. Il continua donc sa souterraine progression.

Au-dela de Mnemosyne s’etendait la zone obscure de Cronos. L’emprise de Gaia y etait forte ; le cerveau satellite qui avait la charge de ce territoire n’etait qu’un instrument du cerveau superieur et n’avait jusqu’a present pas developpe de personnalite propre.

Ocean continua donc vers l’ouest. Sans s’en rendre compte il etait en train d’etablir un reseau de communications qui reunirait les six territoires rebelles.

Ce fut en Japet qu’il trouva son plus sur allie. Si seulement il avait ete plus proche, ils auraient a eux deux renverse Gaia. Mais les tactiques qu’ils imaginerent reposaient sur une etroite cooperation physique si bien qu’ils durent se contenter de comploter. Il lui fallut donc se rabattre sur son alliance avec Rhea.

Il opera son mouvement a l’epoque ou sur Terre on batissait les pyramides. Sans prevenir, il stoppa la circulation du fluide refroidisseur au travers de son corps immense et des cables qu’il controlait. A l’extremite orientale de la mer qui dominait ses paysages desoles se trouvaient deux pompes fluviales qu’il commandait. C’etaient d’enormes muscles formes de trois compartiments qui soulevaient les eaux de l’Ophion pour alimenter l’ouest d’Hyperion. Il fit cesser leur prodigieux battement. A l’est, Rhea fit de meme avec les cinq pompes chargees d’elever l’eau au-dessus de sa chaine de montagnes orientale tout en accelerant le debit de celles qui etaient pres d’Hyperion. Coupe par l’ouest, asseche par l’est, Hyperion ne tarda pas a deperir.

En quelques jours l’Ophion avait cesse de couler.

« Tout ceci, je le tiens indirectement de Rhea, expliqua Gaia. Je savais que je perdais le controle de mes cerveaux peripheriques mais personne n’avait mentionne aucune doleance. Je ne pouvais m’imaginer qu’il put y en avoir. »

L’obscurite s’etait progressivement installee tandis que Gaia leur contait la rebellion d’Ocean. La plupart des panneaux luminescents du plancher s’etaient eteints et ceux qui restaient n’emettaient plus qu’un clignotement orange. Les murs de la salle disparaissaient dans la penombre.

« Je savais qu’il me fallait agir. Il etait sur le point de detruire des ecosystemes entiers ; il me faudrait peut-etre des millenaires pour les remettre en fonction.

— Qu’avez-vous fait ? » murmura Gaby. Cirocco sursauta : la voix calme de Gaia l’avait quasiment hypnotisee.

Elle tendit la main et referma lentement un poing qui ressemblait a un bloc de pierre.

« J’ai serre. »

Le vaste muscle circulaire etait reste au repos pendant trois millions d’annees. Il n’avait qu’une seule fonction : contracter le moyeu pour en faire jaillir les rayons immediatement apres la naissance du Titan. Le reseau de cables de Gaia s’y arrimait. Il etait le centre de son armature, l’ancre puissante qui maintenait toute la structure.

Il se contracta.

Des gigatonnes de glace et de roche jaillirent dans les airs.

Dix mille kilometres carres de la surface d’Ocean se souleverent comme un ascenseur express. La mer gelee se transforma en bourbier incruste de blocs de glace de la taille de pates de maisons. Tout autour de Gaia les brins de cable se rompirent comme des cordes pourries, s’emmelerent, s’enchevetrerent en balayant le sol sur leur passage.

Le muscle se detendit.

Pendant un vertigineux instant l’apesanteur regna sur Ocean. Des fragments de banquise larges d’un kilometre deriverent comme des flocons de neige en tournoyant dans l’ouragan qui s’etait mis a souffler du moyeu.

Lorsque Ocean retomba dans son lit, quinze cables vibrerent au son d’une musique meurtriere : celle de la vengeance de Gaia. A elle seule, l’energie sonore arracha sur dix metres d’epaisseur le sol des regions environnantes en provoquant des tornades de poussiere qui firent douze fois le tour de l’anneau avant que ne retombe leur furie.

Comme une main qui enserre une balle, le muscle du moyeu se contracta et se relacha au rythme d’une fois tous les deux jours, faisant vibrer Gaia comme un bracelet de caoutchouc tendu.

Elle gardait encore un tour dans son sac mais attendit d’abord que le cataclysme eut denude Ocean jusqu’a son substrat rocheux. Elle n’avait que six autres muscles. Alors elle fit jouer l’un d’eux.

Le rayon qui surmontait Ocean se contracta, reduisit de moitie son diametre. Prives d’eau depuis plus d’une semaine, les arbres etaient secs comme de l’amadou. Ils se briserent, relachant leur precaire etreinte sur la chair de Gaia et se mirent a tomber.

Dans leur chute, ils s’enflammerent.

Ocean devint un enfer.

Вы читаете Titan
Добавить отзыв
ВСЕ ОТЗЫВЫ О КНИГЕ В ИЗБРАННОЕ

0

Вы можете отметить интересные вам фрагменты текста, которые будут доступны по уникальной ссылке в адресной строке браузера.

Отметить Добавить цитату