« Je voulais faire bruler ce salaud, dit Gaia. Je voulais le cauteriser definitivement. »
Cirocco toussa et tendit la main vers sa boisson delaissee. Les cubes de glace tinterent de facon inquietante dans l’obscurite silencieuse.
« Il etait trop profond mais je lui ai inculque la terreur de Dieu. Elle eut un petit gloussement. Je me suis brulee dans l’operation – les flammes ont endommage ma valve inferieure si bien que depuis je lui balance des tempetes et des hurlements tous les dix-sept jours. Ce bruit n’est pas ma Lamentation : c’est un avertissement. Mais je ne le regrette pas : il etait reste un tres bon garcon pendant des millenaires. Ne vous y trompez pas, il est impossible de diriger un monde avec une douzaine de dieux. Les Grecs connaissaient parfaitement leur affaire.
« Mais le hic, voyez-vous, est que son destin est lie au mien. Il n’est qu’une partie de mon esprit si bien que selon vos termes je suis folle. Une folie qui finira par nous detruire tous, bons et mauvais.
« Et encore, il etait dans une de ses bonnes periodes jusqu’a votre arrivee.
« J’avais prevu de vous contacter quelques jours avant. Mon intention etait de vous recueillir a l’aide des grappins exterieurs d’Hyperion. Je vous assure que j’aurais pu le faire avec delicatesse, sans demolir la vaisselle.
« Ocean exploita ma faiblesse : mes organes de transmission radio sur la couronne. J’en avais trois mais l’un d’eux etait tombe en panne depuis une eternite. Les deux restants sont situes dans Ocean et Crios. Ce dernier est mon allie mais Rhea et Tethys parvinrent a detruire son emetteur. Si bien que brusquement toutes mes communications se retrouvaient aux mains d’Ocean.
« Je decidai alors de ne pas vous repecher : en l’absence de tout contact avec moi, vous n’auriez pu que vous meprendre sur mes intentions.
« Seulement, Ocean vous voulait pour son propre compte. »
La bataille faisait rage sous la surface d’Ocean et d’Hyperion. Elle se deroulait dans les grandes conduites qui vehiculaient le fluide nutritif connu sous le nom de lait de Gaia.
Chacun des prisonniers humains se trouvait encapsule dans une gelee protectrice lorsque fut arrete leur destin. Leur metabolisme fut ralenti. Medicalement parlant, ils etaient dans le coma, inconscients de leur environnement.
Les armes employees etaient les pompes qui faisaient circuler nutriments et fluides refroidisseurs dans ce reseau souterrain. Chacun des combattants crea d’enormes differences de pression – au point que sur Mnemosyne un geyser de lait jaillit du sol jusqu’a cent metres d’altitude pour retomber sur le sable en creant un printemps fugace.
La bataille dura pres d’un an. En fin de compte, Ocean comprit qu’il allait perdre. Les captifs commencerent a deriver vers Hyperion sous la pression saccadee qu’exercait Gaia a partir de Japet, de Cronos et de Mnemosyne.
Ocean changea de tactique. Il entra en contact avec l’esprit de ses prisonniers et les eveilla.
« Des le debut c’etait ce que j’avais craint », leur expliqua Gaia tandis que l’eclairage de la piece menacait de s’eteindre definitivement. « Il avait une liaison avec vos cerveaux. Il devenait imperieux que je la rompe. Je dus mettre en ?uvre des tactiques dont je doute que vous puissiez les comprendre. Au cours de l’operation l’une d’entre vous m’echappa. Lorsque je pus la recuperer, elle avait deja ete changee.
« Il essayait de vous detruire tous avant que je ne vous atteigne – de detruire votre esprit, pas votre corps. Une tache qui n’aurait pas ete bien difficile. Il vous satura d’informations : chez l’un il implanta le langage siffle, chez deux autres le chant des Titanides. Que certains d’entre vous aient pu y survivre tout en conservant leur raison reste encore pour moi une source d’emerveillement.
— Ce ne fut pas le cas pour tous, remarqua Cirocco.
— Certes, et j’en suis desolee. J’essaierai d’une maniere ou de l’autre d’y remedier. »
Tandis que Cirocco se demandait comment elle pourrait bien s’y prendre pour remettre les choses en place, Gaby prit la parole.
« Je me rappelle encore avoir gravi un gigantesque escalier, dit-elle. Je franchissais des portes dorees pour me retrouver aux pieds de Dieu. Et puis, il y a seulement quelques heures, j’ai eu l’impression de revivre la meme scene. Pouvez-vous l’expliquer ?
— Je vous ai parle a tous, dit Gaia. Et dans l’etat ou vous etiez, psychiquement malleables apres des jours entiers de privation sensorielle, vous y avez surimpose votre propre interpretation.
— Je ne me rappelle rien de semblable, remarqua Cirocco.
— Vous l’avez censure. Et votre ami Bill est alle plus loin, en effacant la plus grande partie de ses souvenirs.
« Apres vous avoir interviewes par l’intermediaire d’Hyperion, je decidai de ce qu’il fallait faire. April etait deja trop endoctrinee avec la culture et les coutumes des anges. Tenter de lui faire retrouver sa personnalite anterieure l’aurait surement detruite. Je la transportai donc dans le rayon pour qu’elle y emerge et trouve son propre destin.
« Gene avait l’esprit malade. Je l’emportai jusqu’a Rhea en esperant qu’il resterait separe de vous. J’aurais du le detruire. »
Cirocco soupira.
« Non. Je l’ai laisse vivre alors que moi aussi j’aurais pu le detruire.
— Voila qui me rassure, dit Gaia. Quant au reste d’entre vous, il devenait imperieux de vous faire reprendre conscience au plus tot. Je n’avais meme plus le temps de vous rassembler. J’esperais que vous parviendriez a vous debrouiller a la surface et finalement c’est bien ce qui s’est produit. Et maintenant, vous pouvez retourner chez vous. »
Cirocco leva brusquement les yeux.
« Oui, le vaisseau de secours est arrive. Il est sous le commandement du capitaine Wally Svensen et…
— Wally ! s’exclamerent simultanement Gaby et Cirocco.
— C’est un ami ? Vous ne tarderez pas a le voir. Votre ami Bill est en pourparlers avec lui depuis maintenant deux semaines. » Gaia semblait mal a l’aise et lorsqu’elle reparla sa voix etait legerement pressante. « En fait, ce n’est pas uniquement une mission de sauvetage.
— Je m’en doutais.
— Oui. Le capitaine Svensen est equipe pour entreprendre une guerre contre moi. Il dispose d’un grand nombre de tetes nucleaires et sa presence dans les parages me rend nerveuse. C’est d’ailleurs l’une des choses que je desirais vous demander. Pourriez-vous lui en toucher un mot ? Je ne puis en aucun cas representer une menace pour la Terre, vous le savez. »
Cirocco hesita un moment et ce fut au tour de Gaia de sembler inquiete.
« Oui, je crois que je peux arranger ca.
— Merci de tout c?ur. Il n’a pas franchement dit qu’il allait me bombarder, et lorsqu’il eut decouvert qu’il y avait des survivants du
Cirocco l’approuva puis resta silencieuse un bon moment, attendant qu’elle poursuive. Mais Gaia ne poursuivit pas et Cirocco se sentit obligee de parler.
« Comment savoir si nous, nous devons vous croire ?
— Je ne puis vous offrir aucune garantie. Je ne peux que vous demander de croire a l’histoire telle que je vous l’ai contee. »
Cirocco opina encore puis se leva. Elle tenta de prendre un air degage mais son geste etait inattendu. Gaby parut perplexe mais elle se leva egalement.
— Eh bien, c’etait tres interessant, dit Cirocco. Et merci pour la coke.
— Rien ne nous presse, dit enfin Gaia apres un instant d’etonnement. Une fois que je vous aurai retournees sur l’anneau, je ne pourrai plus vous parler directement.
— Vous pourrez toujours m’envoyer une carte postale.
— Est-ce que je ne decelerais pas en vous un soupcon de colere ?
