Encore retient elle au tombeau des marques et image d'empire.
Je doibs beaucoup a la fortune, dequoy jusques a ceste heure, elle n'a rien fait contre moy d'outrageux au dela de ma portee. Seroit ce pas sa facon, de laisser en paix, ceux de qui elle n'est point importunee?
Si elle continue, elle me r'envoyera tres-content, et satisfaict,
Mais gare le heurt. Il en est mille qui rompent au port.
Je me console aiseement, de ce qui adviendra icy, quand je n'y seray plus. Les choses presentes m'embesongnent assez,
Aussi n'ay-je point ceste forte liaison, qu'on dit attacher les hommes a l'advenir, par les enfans qui portent leur nom, et leur honneur. Et en doibs desirer a l'anvanture d'autant moins, s'ils sont si desirables. Je ne tiens que trop au monde, et a ceste vie par moy-mesme: Je me contente d'estre en prise de la fortune, par les circonstances proprement necessaires a mon estre, sans luy alonger par ailleurs sa jurisdiction sur moy: Et n'ay jamais estime qu'estre sans enfans, fust un defaut qui deust rendre la vie moins complete, et moins contente. La vacation sterile, a bien aussi ses commoditez. Les enfans sont du nombre des choses, qui n'ont pas fort dequoy estre desirees, notamment a ceste heure, qu'il seroit si difficile de les rendre bons.
Celuy qui me laissa ma maison en charge, prognostiquoit que je la deusse ruyner, regardant a mon humeur, si peu casaniere. Il se trompa; me voicy comme j'y entray: sinon un peu mieux. Sans office pourtant et sans benefice.
Au demeurant, si la fortune ne m'a faict aucune offence violente, et extraordinaire, aussi n'a-elle pas de grace. Tout ce qu'il y a de ses dons chez nous, il y est avant moy, et au dela de cent ans. Je n'ay particulierement aucun bien essentiel, et solide, que je doive a sa liberalite: Elle m'a faict quelques faveurs venteuses, honnoraires, et titulaires, sans substance: Et me les a aussi a la verite, non pas accordees, mais offertes. Dieu scait, a moy: qui suis tout materiel, qui ne me paye que de la realite, encores bien massive: Et qui, si je l'osois confesser, ne trouverois l'avarice, guere moins excusable que l'ambition: ny la douleur, moins evitable que la honte: ny la sante, moins desirable que la doctrine: ou la richesse, que la noblesse.
Parmy ses faveurs vaines, je n'en ay point qui plaise tant a ceste niaise humeur, qui s'en paist chez moy, qu'une bulle authentique de bourgeoisie Romaine: qui me fut octroyee dernierement que j'y estois, pompeuse en seaux, et lettres dorees: et octroyee avec toute gratieuse liberalite. Et par ce qu'elles se donnent en divers stile, plus ou moins favorable: et qu'avant que j'en eusse veu, j'eusse este bien aise, qu'on m'en eust montre un formulaire: je veux, pour satisfaire a quelqu'un, s'il s'en trouve malade de pareille curiosite a la mienne, la transcrire icy en sa forme.
Quod Horatius Maximus, Martius Cecius, Alexander Mutus, alm? urbis conservatores de Illustrissimo viro Michaele Montano equite sancti Michaelis, et a Cubiculo Regis Christianissimi, Romana Civitate donando, ad Senatum retulerunt, S. P. Q. R. de ea re ita fieri censuit.
N'estant bourgeois d'aucune ville, je suis bien aise de l'estre de la plus noble qui fut et qui sera onques. Si les autres se regardoient attentivement, comme je fay, ils se trouveroient comme je fay, pleins d'inanite et de fadaise: De m'en deffaire, je ne puis, sans me deffaire moy-mesmes. Nous en sommes tous confits, tant les uns que les autres. Mais ceux qui le sentent, en ont un peu meilleur compte: encore ne scay-je.
Ceste opinion et usance commune, de regarder ailleurs qu'a nous, a bien pourveu a nostre affaire. C'est un object plein de mescontentement. Nous n'y voyons que misere et vanite. Pour ne nous desconforter, nature a rejette bien a propos, l'action de nostre veue, au dehors: Nous allons en avant a vau l'eau, mais de rebrousser vers nous, nostre course, c'est un mouvement penible: la mer se brouille et s'empesche ainsi, quand elle est repoussee a soy. Regardez, dict chacun, les branles du ciel: regardez au public: a la querelle de cestuy-la: au pouls d'un tel: au testament de cet autre: somme regardez tousjours haut ou bas, ou a coste, ou devant, ou derriere vous. C'estoit un commandement paradoxe, que nous faisoit anciennement ce Dieu a Delphes: Regardez dans vous, recognoissez vous, tenez vous a vous: Vostre esprit, et vostre volonte, qui se consomme ailleurs, ramenez la en soy: vous vous escoulez, vous vous respandez: appilez vous, soustenez vous: on vous trahit, on vous dissipe, on vous desrobe a vous. Voy tu pas, que ce monde tient toutes ses veues contraintes au dedans, et ses yeux ouverts a se contempler soy-mesme? C'est tousjours vanite pour toy, dedans et dehors: mais elle est moins vanite, quand elle est moins estendue. Sauf toy, o homme, disoit ce Dieu, chasque chose s'estudie la premiere, et a selon son besoin, des limites a ses travaux et desirs. Il n'en est une seule si vuide et necessiteuse que toy, qui embrasses l'univers: Tu es le scrutateur sans cognoissance: le magistrat sans jurisdiction: et apres tout, le badin de la farce.
CHAPITRE X De mesnager sa volonte
AU prix du commun des hommes, peu de choses me touchent: ou pour mieux dire, me tiennent. Car c'est raison qu'elles touchent, pourveu qu'elles ne nous possedent. J'ay grand soin d'augmenter par estude, et par discours, ce privilege d'insensibilite, qui est naturellement bien avance en moy. J'espouse, et et me passionne par consequent, de peu de choses. J'ay la veue clere: mais je l'attache a peu d'objects: Le sens delicat et mol: mais l'apprehension et l'application, je l'ay dure et sourde: Je m'engage difficilement. Autant que je puis je m'employe tout a moy: Et en ce subject mesme, je briderois pourtant et soustiendrois volontiers, mon affection, qu'elle ne s'y plonge trop entiere: puis que c'est un subject, que je possede a la mercy d'autruy, et sur lequel la fortune a plus de droict que je n'ay. De maniere, que jusques a la sante, que j'estime tant, il me seroit besoing, de ne la pas desirer, et m'y addonner si furieusement, que j'en trouve les maladies importables. On se doibt moderer, entre la haine de la douleur, et l'amour de la volupte. Et ordonne Platon une moyenne route de vie entre les deux.
Mais aux affections qui me distrayent de moy, et attachent ailleurs, a celles la certes m'oppose-je de toute ma force. Mon opinion est, qu'il se faut prester a autruy, et ne se donner qu'a soy-mesme. Si ma volonte se trouvoit aysee a s'hypothequer et a s'appliquer, je n'y durerois pas: Je suis trop tendre, et par nature et par usage,
