coy, dans le train de vie, ou ils se sont eslevez et nourris. Le changement, quel qu'il soit, estonne et blesse. Allez croire que les chastaignes nuisent a un Perigourdin, ou a un Lucquois: et le laict et le fromage aux gens de la montaigne. On leur va ordonnant, une non seulement nouvelle, mais contraire forme de vie: Mutation qu'un sain ne pourroit souffrir. Ordonnez de l'eau a un Breton de soixante dix ans: enfermez dans une estuve un homme de marine: deffendez le promener a un laquay Basque: Ils les privent de mouvement, et en fin d'air et de lumiere.
S'ils ne font autre bien, ils font aumoins cecy, qu'ils preparent de bonne heure les patiens a la mort, leur sapant peu a peu et retranchant l'usage de la vie.
Et sain et malade, je me suis volontiers laisse aller aux appetits qui me pressoient. Je donne grande authorite a mes desirs et propensions. Je n'ayme point a guarir le mal par le mal. Je hay les remedes qui importunent plus que la maladie. D'estre subject a la colique, et subject a m'abstenir du plaisir de manger des huitres, ce sont deux maux pour un. Le mal nous pinse d'un coste, la regle de l'autre. Puis-qu'on est au hazard de se mesconter, hazardons nous plustost a la suitte du plaisir. Le monde faict au rebours, et ne pense rien utile, qui ne soit penible: La facilite luy est suspecte. Mon appetit en plusieurs choses, s'est assez heureusement accommode par soy-mesme, et range a la sante de mon estomach. L'acrimonie et la pointe des sauces m'agreerent estant jeune: mon estomach s'en ennuyant depuis, le goust l'a incontinent suyvy. Le vin nuit aux malades: c'est la premiere chose, dequoy ma bouche se desgouste, et d'un degoust invincible. Quoy que je recoive des-agreablement, me nuyt; et rien ne me nuyt, que je face avec faim, et allegresse: Je n'ay jamais receu nuysance d'action, qui m'eust este bien plaisante. Et si ay fait ceder a mon plaisir, bien largement, toute conclusion medicinalle. Et me suis jeune,
preste autant licentieusement et inconsiderement, qu'autre, au desir qui me tenoit saisi:
Plus toutesfois en continuation et en duree, qu'en saillie.
Il y a du malheur certes, et du miracle, a confesser, en quelle foiblesse d'ans, je me rencontray premierement en sa subjection. Ce fut bien rencontre: car ce fut long temps avant l'aage de choix et de cognoissance: Il ne me souvient point de moy de si loing. Et peut on marier ma fortune a celle de Quartilla, qui n'avoit point memoire de son fillage.
Les medecins ployent ordinairement avec utilite, leurs regles, a la violence des envies aspres, qui surviennent aux malades. Ce grand desir ne se peut imaginer, si estranger et vicieux, que nature ne s'y applique. Et puis, combien est-ce de contenter la fantasie? A mon opinion ceste piece la importe de tout: aumoins, au dela de toute autre. Les plus griefs et ordinaires maux, sont ceux que la fantasie nous charge. Ce mot Espagnol me plaist a plusieurs visages:
L'art de medecine, n'est pas si resolue, que nous soyons sans authorite, quoy que nous facions. Elle change selon les climats, et selon les Lunes: selon Fernel et selon l'Escale. Si vostre medecin ne trouve bon, que vous dormez, que vous usez de vin, ou de telle viande: Ne vous chaille: je vous en trouveray un autre qui ne sera pas de son advis. La diversite des arguments et opinions medicinales, embrasse toute sorte de formes. Je vis un miserable malade, crever et se pasmer d'alteration, pour se guarir: et estre moque depuis par un autre medecin: condamnant ce conseil comme nuisible. Avoit-il pas bien employe sa peine? Il est mort freschement de la pierre, un homme de ce mestier, qui s'estoit servy d'extreme abstinence a combattre son mal: ses compagnons disent, qu'au rebours, ce jeusne l'avoit asseche, et luy avoit cuit le sable dans les rongnons.
J'ay apperceu qu'aux blesseures, et aux maladies, le parler m'esmeut et me nuit, autant que desordre que je face. La voix me couste, et me lasse: car je l'ay haute et efforcee: Si que, quand je suis venu a entretenir l'oreille des grands, d'affaires de poix, je les ay mis souvent en soing de moderer ma voix. Ce compte merite de me divertir. Quelqu'un, en certaine eschole Grecque, parloit haut comme moy: le maistre des ceremonies luy manda qu'il parlast plus bas: Qu'il m'envoye, fit-il, le ton auquel il veut que je parle. L'autre luy repliqua, qu'il prinst son ton des oreilles de celuy a qui il parloit. C'estoit bien dit, pourveu qu'il s'entende: Parlez selon ce que vous avez affaire a vostre auditeur. Car si c'est a dire, suffise vous qu'il vous oye: ou, reglez vous par luy: je ne trouve pas que ce fust raison. Le ton et mouvement de la voix, a quelque expression, et signification de mon sens: c'est a moy a le conduire, pour me representer. Il y a voix pour instruire, voix pour flater, ou pour tancer. Je veux que ma voix non seulement arrive a luy, mais a l'avanture qu'elle le frappe, et qu'elle le perse. Quand je mastine mon laquay, d'un ton aigre et poignant: il seroit bon qu'il vinst a me dire: Mon maistre parlez plus doux, je vous oy bien.
L'experience m'a encores appris cecy, que nous nous perdons d'impatience. Les maux ont leur vie, et leurs bornes, leurs maladies et leur sante: La constitution des maladies, est formee au patron de la constitution des animaux. Elles ont leur fortune limitee des leur naissance: et leurs jours. Qui essaye de les abbreger imperieusement, par force, au travers de leur course, il les allonge et multiplie: et les harselle, au lieu de les appaiser. Je suis de l'advis de Crantor, qu'il ne faut ny obstineement s'opposer aux maux, et a l'estourdi: ny leur succomber de mollesse: mais qu'il leur faut ceder naturellement, selon leur condition et la nostre. On doit donner passage aux maladies: et je trouve qu'elles arrestent moins chez moy, qui les laisse faire. Et en ay perdu de celles qu'on estime plus opiniastres et tenaces, de leur propre decadence: sans ayde et sans art, et contre ses reigles. Laissons faire un peu a nature: elle entend mieux ses affaires que nous. Mais un tel en mourut. Si ferez vous: sinon de ce mal la, d'un autre. Et combien n'ont pas laisse d'en mourir, ayants trois medecins a leur cul? L'exemple est un mirouer vague, universel et a tout sens. Si c'est une medecine voluptueuse, acceptez la; c'est tousjours autant de bien present. Je ne m'arresteray ny au nom ny a la couleur, si elle est delicieuse et appetissante: Le plaisir est des principales especes du profit.
J'ay laisse envieillir et mourir en moy, de mort naturelle, des rheumes, defluxions goutteuses; relaxation; battement de coeur; micraines; et autres accidens, que j'ay perdu, quand je m'estois a demy forme a les nourrir. On les conjure mieux par courtoisie, que par braverie. Il faut souffrir doucement les loix de nostre condition: Nous sommes pour vieillir, pour affoiblir, pour estre malades, en despit de toute medecine. C'est la premiere lecon, que les Mexicains font a leurs enfans; quand au partir du ventre des meres, ils les vont saluant, ainsin: Enfant, tu es venu au monde pour endurer: endure, souffre, et tais toy.
C'est injustice de se douloir qu'il soit advenu a quelqu'un, ce qui peut advenir a chacun.
N'est-ce pas folie? sa condition ne le porte pas. La goutte, la gravelle, l'indigestion, sont symptomes des longues annees; comme des longs voyages, la chaleur, les pluyes, et les vents. Platon ne croit pas, qu'?sculape se mist en peine, de prouvoir par regimes, a faire durer la vie, en un corps gaste et imbecille: inutile a son pays, inutile a sa vacation: et a produire des enfants sains et robustes: et ne trouve pas, ce soing convenable a la justice et prudence divine, qui doit conduire toutes choses a l'utilite. Mon bon homme, c'est faict: on ne vous scauroit redresser: on vous plastrera pour le plus, et estanconnera un peu, et allongera-lon de quelque heure vostre misere.
