Il faut apprendre a souffrir, ce qu'on ne peut eviter. Nostre vie est composee, comme l'harmonie du monde, de choses contraires, aussi de divers tons, doux et aspres, aigus et plats, mols et graves: Le Musicien qui n'en aymeroit que les uns, que voudroit il dire? Il faut qu'il s'en scache servir en commun, et les mesler. Et nous aussi, les biens et les maux, qui sont consubstantiels a nostre vie. Nostre estre ne peut sans ce meslange; et y est l'une bande non moins necessaire que l'autre. D'essayer a regimber contre la necessite naturelle, c'est representer la folie de Ctesiphon, qui entreprenoit de faire a coups de pied avec sa mule.
Je consulte peu, des alterations, que je sens; Car ces gens icy sont avantageux, quand ils vous tiennent a leur misericorde. Ils vous gourmandent les oreilles, de leurs prognostiques; et me surprenant autrefois affoibly du mal, m'ont injurieusement traicte de leurs dogmes, et troigne magistrale: me menassent tantost de grandes douleurs, tantost de mort prochaine: Je n'en estois abbatu, ny desloge de ma place, mais j'en estois heurte et pousse: Si mon jugement n'en est ny change, ny trouble: au moins il en estoit empesche. C'est tousjours agitation et combat.
Or je traicte mon imagination le plus doucement que je puis; et la deschargerois si je pouvois, de toute peine et contestation. Il la faut secourir, et flatter, et pipper qui peut. Mon esprit est propre a cet office. Il n'a point faute d'apparences par tout. S'il persuadoit, comme il presche, il me secourroit heureusement.
Vous en plaist-il un exemple? Il dict, que c'est pour mon mieux, que j'ay la gravele. Que les bastimens de mon aage, ont naturellement a souffrir quelque gouttiere. Il est temps qu'ils commencent a se lascher et desmentir: C'est une commune necessite: Et n'eust on pas faict pour moy, un nouveau miracle. Je paye par la, le loyer deu a la vieillesse; et ne scaurois en avoir meilleur comte. Que la compagnie me doit consoler; estant tombe en l'accident le plus ordinaire des hommes de mon temps. J'en vois par tout d'affligez de mesme nature de mal. Et m'en est la societe honorable, d'autant qu'il se prend plus volontiers aux grands: son essence a de la noblesse et de la dignite. Que des hommes qui en sont frappez, il en est peu de quittes a meilleure raison: et si, il leur couste la peine d'un facheux regime, et la prise ennuieuse, et quotidienne, des drogues medecinales: La ou, je le doy purement a ma bonne fortune. Car quelques bouillons communs de l'eringium, et herbe du Turc, que deux ou trois fois j'ay avale, en faveur des dames, qui plus gracieusement que mon mal n'est aigre, m'en offroyent la moitie du leur: m'ont semble esgalement faciles a prendre, et inutiles en operation. Ils ont a payer mille voeux a ?sculape, et autant d'escus a leur medecin, de la profluvion de sable aisee et abondante, que je recoy souvent par le benefice de nature. La decence mesme de ma contenance en compagnie, n'en est pas troublee: et porte mon eau dix heures, et aussi long temps qu'un sain.
La crainte de ce mal, dit-il, t'effrayoit autresfois, quand il t'estoit incogneu: Les cris et le desespoir, de ceux qui l'aigrissent par leur impatience, t'en engendroient l'horreur. C'est un mal, qui te bat les membres, par lesquels tu as le plus failly: Tu es homme de conscience:
Regarde ce chastiement; il est bien doux au prix d'autres, et d'une faveur paternelle. Regarde sa tardifvete: il n'incommode et occupe, que la saison de ta vie, qui ainsi comme ainsin est mes-huy perdue et sterile; ayant faict place a la licence et plaisirs de ta jeunesse, comme par composition. La crainte et pitie, que le peuple a de ce mal, te sert de matiere de gloire. Qualite, de laquelle si tu as le jugement purge, et en as guery ton discours, tes amis pourtant en recognoissent encore quelque teinture en ta complexion. Il y a plaisir a ouyr dire de soy: Voyla bien de la force: voila bien de la patience. On te voit suer d'ahan, pallir, rougir, trembler, vomir jusques au sang, souffrir des contractions et convulsions estranges, degoutter par fois de grosses larmes des yeux, rendre les urines espesses, noires, et effroyables, ou les avoir arrestees par quelque pierre espineuse et herissee qui te poinct, et escorche cruellement le col de la verge, entretenant cependant les assistans, d'une contenance commune; bouffonant a pauses avec tes gens: tenant ta partie en un discours tendu: excusant de parolle ta douleur, et rabbatant de ta souffrance.
Te souvient-il, de ces gens du temps passe, qui recherchoyent les maux avec si grand faim, pour tenir leur vertu en haleine, et en exercice? mets le cas que nature te porte, et te pousse a cette glorieuse escole, en laquelle tu ne fusses jamais entre de ton gre. Si tu me dis, que c'est un mal dangereux et mortel: Quels autres ne le sont? Car c'est une pipperie medecinale, d'en excepter aucuns; qu'ils disent n'aller point de droict fil a la mort: Qu'importe, s'ils y vont par accident; et s'ils glissent, et gauchissent aisement, vers la voye qui nous y meine? Mais tu ne meurs pas de ce que tu es malade: tu meurs de ce que tu es vivant. La mort te tue bien, sans le secours de la maladie. Et a d'aucuns, les maladies ont esloigne la mort: qui ont plus vescu, de ce qu'il leur sembloit s'en aller mourants. Joint qu'il est, comme des playes, aussi des maladies medecinales et salutaires. La colique est souvent non moins vivace que vous. Il se voit des hommes, ausquels elle a continue depuis leur enfance jusques a leur extreme vieillesse; et s'ils ne luy eussent failly de compagnie, elle estoit pour les assister plus outre. Vous la tuez plus souvent qu'elle ne vous tue. Et quand elle te presenteroit l'image de la mort voisine, seroit-ce pas un bon office, a un homme de tel aage, de le ramener aux cogitations de sa fin? Et qui pis est, tu n'as plus pour quoy guerir: Ainsi comme ainsin, au premier jour la commune necessite t'appelle. Considere combien artificielement et doucement, elle te desgouste de la vie, et desprend du monde: non te forcant, d'une subjection tyrannique, comme tant d'autres maux, que tu vois aux vieillards, qui les tiennent continuellement entravez, et sans relasche de foiblesses et douleurs: mais par advertissemens, et instructions reprises a intervalles; entremeslant des longues pauses de repos, comme pour te donner moyen de mediter et repeter sa lecon a ton aise. Pour te donner moyen de juger sainement, et prendre party en homme de coeur, elle te presente l'estat de ta condition entiere, et en bien et en mal; et en mesme jour, une vie tres-alegre tantost, tantost insupportable. Si tu n'accoles la mort, au moins tu luy touches en paume, une fois le mois. Par ou tu as de plus a esperer, qu'elle t'attrappera un jour sans menace. Et qu'estant si souvent conduit jusques au port: te fiant d'estre encore aux termes accoustumez, on t'aura et ta fiance, passe l'eau un matin, inopinement. On n'a point a se plaindre des maladies, qui partagent loyallement le temps avec la sante.
Je suis oblige a la fortune, dequoi elle m'assaut si souvent de mesme sorte d'armes: Elle m'y faconne, et m'y dresse par usage, m'y durcit et habitue: je scay a peu pres mes-huy, en quoy j'en dois estre quitte. A faute de memoire naturelle, j'en forge de papier. Et comme quelque nouveau symptome survient a mon mal, je l'escris: d'ou il advient, qu'a cette heure, estant quasi passe par toute sorte d'exemples: si quelque estonnement me menace: feuilletant ces petits brevets descousus, comme des feuilles Sybillines, je ne faux plus de trouver ou me consoler, de quelque prognostique favorable, en mon experience passee. Me sert aussi l'accoustumance, a mieux esperer pour l'advenir. Car la conduicte de ce vuidange, ayant continue si long temps; il est a croire, que nature ne changera point ce train, et n'en adviendra autre pire accident, que celuy que je sens. En outre; la condition de cette maladie n'est point mal advenante a ma complexion prompte et soudaine. Quand elle m'assault mollement, elle me faict peur, car c'est pour long temps: Mais naturellement, elle a des excez vigoureux et gaillarts. Elle me secoue a outrance, pour un jour ou deux. Mes reins ont dure un aage, sans alteration; il y en a tantost un autre, qu'ils ont change d'estat. Les maux ont leur periode comme les biens: a l'advanture est cet accident a sa fin. L'aage affoiblit la chaleur de mon estomach; sa digestion en estant moins parfaicte, il renvoye cette matiere crue a mes reins. Pourquoy ne pourra estre a certaine revolution, affoiblie pareillement la chaleur de mes reins; si qu'ils ne puissent plus petrifier mon flegme; et nature s'acheminer a prendre quelque autre voye de purgation? Les ans m'ont evidemment faict tarir aucuns rheumes; Pourquoy non ces excremens, qui fournissent de matiere a la grave?
Mais est-il rien doux, au prix de cette soudaine mutation; quand d'une douleur extreme, je viens par le vuidange de ma pierre, a recouvrer, comme d'un esclair, la belle lumiere de la sante: si libre, et si pleine: comme il advient en noz soudaines et plus aspres coliques? Y a il rien en cette douleur soufferte, qu'on puisse contrepoiser au plaisir d'un si prompt amendement? De combien la sante me semble plus belle apres la maladie, si voisine et si contigue, que je les puis recognoistre en presence l'une de l'autre, en leur plus hault appareil: ou elles se mettent a l'envy, comme pour se faire teste et contrecarre! Tout ainsi que les Stoiciens disent, que les vices sont utilement introduicts, pour donner prix et faire espaule a la vertu: nous pouvons dire, avec meilleure raison, et conjecture moins hardie, que nature nous a preste la douleur, pour l'honneur et service de la volupte et indolence. Lors que Socrates apres qu'on l'eust descharge de ses fers, sentit la friandise de cette demangeaison, que leur pesanteur avoit cause en ses jambes: il se resjouit, a considerer l'estroitte alliance de la douleur a la volupte: comme elles sont associees d'une liaison necessaire: si qu'a tours, elles se suyvent, et entr'engendrent: Et s'escrioit au bon Esope, qu'il deust avoir pris, de cette consideration, un corps propre a une belle fable.
Le pis que je voye aux autres maladies, c'est qu'elles ne sont pas si griefves en leur effect, comme elles sont en leur yssue. On est un an a se ravoir, tousjours plein de foiblesse, et de crainte. Il y a tant de hazard, et tant de degrez, a se reconduire a sauvete, que ce n'est jamais faict. Avant qu'on vous aye deffuble d'un couvrechef, et puis d'une calote, avant qu'on vous aye rendu l'usage de l'air, et du vin, et de vostre femme, et des melons, c'est grand cas si vous n'estes recheu en quelque nouvelle misere. Cette-cy a ce privilege, qu'elle s'emporte tout net. La ou les
