— Vous n’y pensez pas !

Moi, San-Antonio, vous me connaissez, hein ? Faut pas jouer a ce petit jeu avec Bibi, sinon le temps se couvre comme un vieux monsieur fragile des bronches a un enterrement.

— Ecoutez, camarade, je tonitrue avec une telle violence qu’il se jette en arriere comme si j’avais une lampe a souder a la place des levres, j’y pense tellement que si vous ne m’annoncez pas illico je fais cerner votre masure a des?uvres par une escouade de flics ! Et ils seront en uniforme, histoire de rivaliser avec vos esclaves.

Mon coup de gueule fait rappliquer Beru. Envolee sa timidite. Il redevient instinctivement le gros chienchien dont il ne faut pas chahuter le maimaitre.

— Y a ramonage de pif ? il demande sechement en reniflant avec fureur.

— C’est pas loin, reponds-je. Pour peu que Mossieur se prenne encore pendant trente secondes pour queque chose de considerable, il risque de deguster son encrier de bronze.

— Mais, messieurs, voyons ! Gardez votre calme ! Je n’ai pas voulu faire d’obstruction ! Je…

Il est blanc comme une croisiere au Spitzberg, le receptionnaire. Affole. Un tel esclandre, jamais il ne s’en est produit ici. Quand on cause dans sa creche, c’est a mi-ton. Les clients se font antiparasiter les cordes avant de descendre au Seigneurial Palace.

— Alors le directeur, et en vitesse ! lui lache-je a travers mes dents crispees.

Il va decrocher un combine telephonique gaine de satin grenat. Il parle onctueusement, en vieux prelat papelard. Il dit a son interlocuteur respecte qu’il y a la deux messieurs de la police qui insistent pour le voir, ayant, suppose-t-il en louchant dans notre direction (qui vaut mieux que la sienne), des choses importantes a lui dire ou a lui demander. A la fin, il raccroche en sucotant des « parfaitement, monsieur le directeurqui fileraient la godanche a un adjudant de C.R.S.

— Quelques instants ! nous dit-il en grimacant un projet d’ebauche de sourire.

— C’est-a-dire ? fais-je brutalement, car, une fois que je suis sorti de mes gonds, c’est tout un travail de patience pour me rajuster le caractere.

— Une dizaine de minutes. M. le directeur est en conference.

— Doit bien y avoir un bar dans votre taule ? demande Beru, sans perdre le nord.

D’un geste fremissant d’apprehension, le redingote nous designe un bref perron de trois marches livrant acces a une piece boisee Louis XV.

A cette heure de l’apres-midi, le bar est presque vide. Deux vieilleries sud-americaines boivent du the, et un maharadjah enturbanne et barbufrise chambre une jeune personne lourde de pierreries, en lui chatouillant le lobe de ses moustaches passees au petit fer.

— M’sieurs-dames ! lance poliment le Gravos en marchant vers le somptueux comptoir d’acajou surmonte d’un dais de velours bleu fleurdelyse.

Il se croit chez son bougnat, Beru. Y a gros effarement dans la gent barmaniere en voyant debouler ce taureau mal fagote. Le first barman, un supergalonne, blanchi sous le harnois, a le regard indecis du monsieur ivre mort devant une cuvette de ouatere qui se demande s’il va se liberer par le haut ou par le bas. Lui, il hesite entre virer cet olibrius ou se sauver soi-meme.

Beru se juche sur un haut tabouret, pose son ignoble bitos sur un gros shaker d’argent et declare :

— Pour moi, ce sera un grand beaujolais avec un sandwich au saucisson. Et toi, Mec ?

Il a largue ses complexes une fois pour toutes. Cet excedent de bagages l’incommodait trop, decidement. Un Beru, c’est fait pour avoir ses aises, pour affronter la vie en pleine possession de ses facultes, sans contrainte ni moderation.

— Scotch ! rectifie-je, maniere de tenir un langage plus adequat.

— Nous n’avons pas de vin rouge au bar, bredouille le chef loufiat.

— Alors appelez pas ca un bar, sermonne mon ami. Et naturliche, vous allez aussi me dire que vous n’avez pas de sandwich, hein ?

— En effet, monsieur, lugubre l’employe. Des olives, si vous voulez…

Bon gre, maugree, Beru agree. Il siffle son whisky d’une seule lampee et se met a croquer ses olives. L’olive lui pose toujours un probleme a propos de son noyau. Sa Majeste gloutonne n’a pas la patience de recracher celui-ci au fur et a mesure. Il attend d’en avoir une douzaine dans un coin de sa bouche avant de les expulser, violemment, bruyamment, a la facon d’un pistolet-mitrailleur depourvu de silencieux. Generalement, il choisit toujours une cible avant de tirer ces petites salves innocentes. Deformation professionnelle sans doute ?

En l’occurrence, le turban du maharadjah lui parait tout indique. Il gonfle ses joues, arrondit sa bouche et la pointe savamment, comme un mitrailleur de D.C.A. oriente le noir museau de sa seringue.

« Pouf, pouf, pouf, pouf, pouf, pouf, pouf, pouf. Et « pouf » car il en avait oublie un ! Les points d’impact sont visibles dans le turban eclatant de blancheur. Il ne pige pas ce qui lui arrive, le maharadjah. Il se palpe le couvre-chef. Il regarde autour de lui. Il leve les yeux pour s’assurer que le plaftard commence pas de s’effondrer. Son anxiete amuse Beru. Bon zig, le Gros saute de son perchoir et va a l’Hindou.

— Faites excuse, dit-il. C’est plus fort que moi… Je vas recuperer mes projectiles, que vous risquiez pas de crever un ?il a votre souris quand vous vous pencherez sur elle pour lui geographer le decollete.

Heureusement, le maharadjah ne parle pas francais. Il regarde Beru en souriant vaguement. Pour lors, Pepere se met a farfouiller dans les plis du turban pour retrouver les noyaux. Effare, l’autre a un geste de recul, le turban commence alors a se devider.

— Chahutez pas, mon vieux, votre ruche va se faire la valise ! glapit Beru en tentant de maintenir le savant edifice.

Le maharadjah se croit attaque. Il degaine de son pourpoint un poignard d’or a la lame recourbee comme un ergot de coq. Beru s’estime en etat de legitime defense et lui met un petit crocheton tres sec et tres precis a la pointe du menton. Ca calme l’Hindou instantanement et il se met a dodeliner.

— Sage ! dit ma Pomme d’api en achevant de detortiller le turban.

Les noyaux emprisonnes choient sur le parquet. La fille empierree pousse des cris qui sont d’autant plus d’orfraie qu’elle les pousse en anglais. Imperturbable et consciencieux, Alexandre-Benoit se met en devoir de rentortiller le turban autour de la tete de sa victime.

Il y parvient mal. Il a beau s’appliquer, le rouleau de soie glisse, se devide.

— Tu parles d’un turbin, ce turban, grommelle-t-il.

Le chef loufiat veut lui faire lacher prise, Beru l’eloigne d’une ruade qui l’atteint au siege de sa ci-devant virilite. Ca remue dans la creche. Je suis oblige d’intervenir, de produire ma carte, d’arroser de pourliches pour endiguer ce debut d’emeute. Lorsque le calme est retabli, Berurier a fini sa besogne. Le prince hindou ressemble a l’Homme Invisible. C’est tout juste s’il lui reste un ?il disponible pour pouvoir mater son desastre de Pavie[38] personnel dans la glace a trumeau. Sa bergere endiamantee se cintre, c’est plus fort qu’elle. Une Americaine, fatalement, elle ne peut garder son serieux. Les deux vioques qui theierent ensemble se frappent sur les jambonneaux. Et puis c’est au tour du personnel, quoique style, de se gondoler. Une marrade monstrueuse retentit dans le bar du Seigneurial, enfle, demesure, se repand, inonde, attire. On voit radiner des chasseurs, des clients, des liftiers, des portiers, des receptionnaires, des telephonistes, des garcons d’etage, des femmes de chambre, des cuisiniers, des maitres d’hotel, des maitres de balais, des maitres de ballet, des maitres d’armes, des maitres de forges, des chefs de rang, des sommeliers, des cavistes, des ecaillers, des repasseuses, des cireuses, des chauffeurs, des patissiers, des sauciers, des apprentis sauciers. Ca court, ca veut voir, ca se bouscule, ca coude a coude, ca pietine, ca s’exclame, ca s’esclaffe, ca rit, ca fourire… Il est pas payable, le maharadjah ! Faut vous dire que sur le crane il a la pelade. On voit son dome ovoide, rase, rose, cloque, plaqueux, qui depasse l’enturbannage. Ca ressemble a un ?uf coque teinte a l’occasion des fetes de Paques. Et lui, par-dessous, bandelette, momifie, avec, emergeant de ce malfagotage, un ?il vaseux et un bout de barbe. C’est irresistible.

Berurier est triomphant, radieux, souverain. Il vide le verre du maharadjah, il pince les joues arriere-sud de sa compagne. Il est detendu. Il bat la mesure des rires.

Enfin, le redingote s’avance, au moment ou les rates suractivees n’en peuvent plus et, d’une voix, d’une bouche, d’un air et d’un anus pinces, il nous annonce que M. le directeur (ouvrez le ban !) est enfin dispose a nous recevoir.

Belle et noble figure que celle du dirlo. Il ressemble a un bull-dog blanc. Meme facies aplati et rogue,

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