meme expression a la fois hargneuse et assoupie, meme distinction agressive. Il est courtaud, trapu, vieux mais actif ; decore en rond et en rouge, sape en bleu croise avec cravetouse gris perle. Il a tout vu, tout entendu, tout compris, tout encaisse. La gentry internationale n’a pas de secrets pour lui. Il connait a zero virgule cinq pres le compte en banque des rois de la Finance et, a deux adulteres pres, l’arbre genealogique des couronnes. Il a etouffe des scandales et evite des revolutions. Il a empeche des divorces princiers. Il connait les slips les plus celebres. Il sait les m?urs les plus inavouees des stars les plus publiques. Il a rachete des bijoux classes monuments historiques et allume ses cigares avec des cheques fantastiquement non provisionnes. Il sait comment vivent les plus glorieux, comment aiment les plus respectes et qui ils aiment d’irrespectable. Bref, c’est un de ces hommes places au centre geographique des grands destins pour lesquels les gens qui ne vivent qu’a l’abri du secret n’ont pas de secrets.

Il nous regarde entrer d’un ?il sans joie a travers la fumee de son havane.

Son bureau est Empire, car il est empereur dans son genre. Il nous salue d’un bref hochement de tete et nous designe deux fauteuils, inconfortables puisque egalement Empire.

Tout, dans son expression et son attitude, indique que son temps se subdivise en secondes negociables. Plus un homme est important, plus ses instants se vendent au detail. Ce sont les humbles ou les artistes qui vivent en gros, au forfait. Les riches sont payes a l’heure, souvent meme a la minute. Et vous estimez que c’est une promotion, vous ?

Ayant deja pige que dans ce palace la poulaille n’est pas en odeur de saintete, je decide de lui roucouler une romance de ma composition.

— M. le directeur, malgre nos cartes de police, nous appartenons en fait aux services de contre- espionnage. De nos jours, tout un chacun se prevalant d’appartenir a des polices dites paralleles, nous avons trouve plus simple de nous dissimuler sous le couvert de la vraie. On se mefie moins, a notre epoque, de deux flics officiels que d’un anonyme quidam couleur de muraille.

Il a legerement retrousse sa levre superieure, ce qui denote de sa part une marque certaine d’interet. Je continue.

— Des circonstances d’une gravite exceptionnelle nous ont amenes a nous interesser a l’un de vos clients de marque : le prince Kelbel Birouth.

J’attends l’effet. Il se produit. Mossieur le directeur souffle un nuage de fumee tellement dense qu’on a envie de s’armer d’une torche electrique antibrouillard pour partir a sa recherche. Il reste de marbre, comme son hotel. Le courageux San-Antonio, celui dont la langue et le nom sont sur toutes les levres (de preference feminines), repart a l’assaut de cette forteresse medaillee.

— A vrai dire, ca n’est pas la personne du prince qui requiert notre vigilance (le mot sonne bien, il met a l’aise tout en conservant son sens officiel a notre visite), mais certaines relations feminines que Son Altesse rarissime s’est imprudemment creees.

Ouf ! Je reprends six litres d’air confine que je divise en oxygene et en gaz carbonique avant de continuer, toujours tres en verve :

— Il est indispensable que vous cooperiez avec nous !

Pour la premiere fois, le bull-dog blanc se met a aboyer :

— N’y comptez pas !

Un fremissement berureen me fait craindre le pire, en pire, dans le bureau Empire.

Je flatte le genou de mon gros bourrin d’ami pour lui colmater la rogne.

— Cette opposition me surprend, monsieur le directeur, il est a craindre que si elle etait connue au ministere de l’Interieur et a celui des Affaires etranges elle provoquerait certaines reactions…

— Dont je n’ai que faire ! tranche le Big Boss.

Il se leve, jette adroitement quatre centimetres de cendre de cigare dans un cendrier de bronze representant Napoleon a Water l’eau, guettant a la lunette l’arrivee de Grouchy (mais ce fut plus cher), et declare :

— Qu’est-ce que le Seigneurial Palace, monsieur le contre-espion ? La residence des grands de ce monde. Une terre d’asile doree. Gibraltar et son rocher ! Les remous de la vie se brisent sur les marches de notre perron…

Il va a une table basse supportant un flacon de whisky et un verre, se verse une rasade qu’il deguste a notre sante et continue :

— Nous ne pouvons nous permettre de participer au moindre mouchardage, quand bien meme le sort du monde serait en jeu. Ce que font nos clients ne nous regarde pas. N’attendez aucun renseignement de mon personnel, que ce soit par la menace ou par les promesses.

Non, mais je vous jure, mes potes, on croit rever en entendant un langage pareil en plein Paname et en plein vingtieme siecle ! Et le plus fort, c’est qu’on le sent aussi inebranlable que le mari de lady Chatterley, ce tordu ! Notre Cinq paires le Pape, dans sa cite vaticane, est moins a l’abri que lui, moins certain de son infaillibilite.

Il est de plus en plus visible et previsible que le Gros va commencer de casser le mobilier dans un laps de temps variable entre deux et six secondes.

Je me leve.

— Puisque nous ne parlons pas le meme langage, directeur, je vais user des grands moyens. D’ici a pas une heure, je fais cerner votre hotel de mes deux par des cars de police. Il y aura cinquante flics en uniforme et chaussettes de laine tricotees main dans votre hall de reception, autant dans le grand salon d’apparat et au bar… Ca, mon bon monsieur, vous ne pourrez pas vous y opposer et ca n’ajoutera pas une etoile de plus a votre etablissement, croyez-le ! Vos grands de ce monde prefereront se rabattre sur l’hotel du Coq au Vinou sur celui du Dernier Verre plutot que de se voir investis par des cohortes de poulets !

J’en postillonne comme une pomme d’arrosoir. Le bull-dog au cigare a les yeux sanguinolents.

— Ah ! vous feriez ca ! jappe-t-il.

— Le temps d’aller telephoner ; si vous voulez prendre le pari, j’ai gagne d’avance.

Il en biche un malaise et son havane lui pend du bec comme une canalisation arrachee.

— Vous conduiriez les gens au suicide ! declare-t-il.

— En ce cas, suicidez-vous par inanition, ca vous laissera le temps de reflechir, impitoye-je.

— Mais qu’esperez-vous donc de moi ? cede-t-il.

— Je veux savoir comment vit le prince Kelbel et qui il recoit. J’ajoute que ces renseignements resteront confidentiels.

Ca le turlupaf[39] encore durement.

Il revient a son bureau, se debarrasse de son cigare en le filant dans le bitos de Napo et murmure :

— Son Altesse est orientale, ne l’oubliez pas. Elle a donc une compagnie feminine nombreuse…

A mon tour de ne pas moufter et d’attendre.

— Le prince Kelbel, continue le patron du Seigneurial, a loue la moitie d’un etage, a l’entresol, avec entree independante sur la rue Vincent-Dessudessout[40]. Il a son propre personnel et celui du palace n’intervient que lors des receptions qu’il lui arrive de donner dans nos salons. Il m’est donc absolument impossible, je dis bien im-pos-si-ble de vous renseigner a propos de ses visiteurs.

C’est net, clair, precis et indelebile.

— Voulez-vous me montrer le plan de l’entresol ? fais-je avec autorite.

Il semble surpris mais va ouvrir un classeur dans lequel il se met a farfouiller. Il revient, tenant un bleu.

— Indiquez-moi la-dessus les appartements du prince, je vous en prie.

Le dirlo, tres a contrec?ur (et a contresens de l’histoire), prend un crayon et me designe des rectangles accoles a des carres.

— Ici, son entree sur la rue… Un salon, une chambre, un bain, un dressing-room. Une autre chambre avec bain ; une autre encore, un cabinet de travail et une salle a manger.

Moi, San-Antonio, vous savez de quelle initiative je suis capable de faire preuve.

Je demande en montrant la salle a manger.

— Cette piece est limitrophe d’un autre appartement ?

— Oui.

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