convenable, c’est leur dada. Ils voudraient que je soye San-Antonio avec un beau langage dore au blanc d’?uf comme le pain dit de fantaisie : ca vous parait possible, vous, San-A., style Proust-proust ? J’aimerais mieux me coller ma plume dans le train pour me deguiser en canari. Ma prose revue et corrigee par un chirurgien esthetique, elle aurait la frime de ces bergeres roneotypees par le meme visagiste. Les gens sont salauds ! Et leur drame c’est qu’ils ont pas le courage de l’etre tout seuls. Faut qu’ils se fassent aider, qu’ils adeptionnent. Leurs devises ? Plus on est de salauds, plus on renie ! Plus on est de salauds, plus on ricane ! Plus on est de salauds, moins on risque ! Je les en veux pas, comme dit A.-B.
Retour du copain Beru
Il retombe le pardeuss, retrousse ses manches et va pour commencer son turf, mais le premier coup ebranle toute la piece. Rien que les vibrations, ca nous envoie valdinguer.
— On va rameuter tout l’hotel, Gros, desespere-je.
Il se gratte le cranibus.
— En effet, ca manque de discretion !
Il entortille la tete du ciseau dans un napperon et reitere. C’est un peu plus assourdi, mais tout aussi vibratoire.
Ah ! je vous jure, on a droit a tous les coups de semonce du destin dans cette fichue aventure. Y a des moments que je me demande si on devrait pas carrement changer de bouquin, vous et moi, se rabattre sur l’Avis des termites ou sur « Madame Beau varie », des fois meme carrement relire la Bible histoire de rigoler pour de bon, sans feu mes artifices.
— Mat cache Bonnot ! deplore Berurier. Si on se paie la seance de maconnerie, on va voir radiner la garde. Le marbre, c’est beau, mais c’est dur…
Il se tait. Un sourd accablement flotte dans le salon. La Toccata et Fugue de Monsieur Jean-Sebastien Bach s’acheve. L’os piqueur annonce la Cinquieme Symphonie de notre regrette camarade Beethoven (dit Lulu-les- portugaises-fanees). Les quatre coups brefs fortissimo debutant l’ouvrage qu’ils suffirent a rendre celebre, retentissent, ebranlant les vitres. Beru fait la grimace. Puis il se detend, ecoute la repetition de ce theme qui surprend l’eventail a libellules non habitue et sourit. Cet etre inculte serait-il sensible a Beethoven ? Il attend encore un instant, puis il demande :
— Ce morceau, tu sais comment t’est-ce qu’il s’appelle ?
— C’est la 5e de Beethoven, renseigne-je.
Il va au telephone pour mander d’urgence le personnel. Un garcon d’etage se presente, obsequieux.
— Je voudrais un tourne-disque, lui declare Berurier. Et faudrait m’apporter egalement un morceau de Beethoven, bien fort dans la cinquieme, compris ?
— Je vais faire le necessaire, monsieur. Par la Philharmonique de Berlin ?
— Faites-le-moi apporter par qui t’est-ce que vous voudrez, mais que ca saute !
Le garcon s’enfuit. Beru s’abandonne a la symphonie du Maitre. Il semble envoute.
— Tu as eu le coup de foudre ? je lui demande.
— Plutot le coup de marteau. Tu vas voir…
J’avoue ne pas comprendre. Comme il refuse de s’expliquer je prefere attendre sa demonstration. Au Seigneurial, il faut reconnaitre qu’il y a de la celerite. C’est la taule ou l’on peut demander n’importe quoi, on est servi dans la demi-plombe qui suit. Bientot, l’esclave revient avec l’electrophone et le disque.
— Il est en stereo, dit-il.
— Qu’il soye en stereo ou en matiere plastique je m’en tamponne, retorque le Quasimodo des Palaces.
Des que l’employe s’est retire, apres avoir empoche les cinq centimes (nouveaux) dont l’a gratifie Beru, ce dernier pose le disque sur le plateau et coupe la radio.
— Tu demarreras quand je serai pare pour la man?uvre ! m’avertit mon ingenieux collaborateur.
Il s’agenouille au pied du mur, le ciseau applique contre la cloison, le marteau dans l’autre main, pret a frapper.
— Mets toute la sauce, San-A. !
Je branche en donnant tout le volume et les quatre notes fatidiques eclatent, a vous faire peter la boite cranienne. Pom, pom, pom, pommm[42] !
Beru ? Un virtuose ! Sur les quatre notes il a frappe quatre fois la tete du ciseau. Un peu de poussiere blanche pleut sur la plinthe. Il attend la suite, l’utilise avec le meme brio. Chaque fois que le motif eclate il cogne avec un louable synchronisme. Pan, pan, pan, pannn ! Pan, pan, pan, pannn !
Cher Beru ! Genial Beru ! Le systeme « Dfait homme ! Peu de cervelle, mais ce peu est si bien employe !
« Pom, pom, pom, pommm !fait la Philharmonique de Berlin sous la direction d’Herbert von Karajan. Pan, pan, pan, pannn ! retorque en meme temps le ciseau a froid sous la baguette a tete d’acier du maestro Alexandro-Benito Beruriero. Et le mur se fore. Maintenant il y a deja un alveole de la capacite d’un de a coudre dans la cloison. Comme, apres son fracassant debut, Beethoven s’est perdu dans les meandres de son inspiration, Beru, crispe, ardent, murmure :
— Remets a zero, Mec !
Je remets et il remet ca. Pom, pan, pom, pannn !
Nouvelle rafale. Soudain on tambourine a notre lourde.
— Planque tes outils ! enjoins-je.
Je vais ouvrir et me trouve face a face avec un vieux monsieur vetu de noir, dont le crane deplume s’orne d’une couronne mousseuse de cheveux blancs qui lui tombent dans le cou. Il me semble reconnaitre ce personnage. J’ai deja vu — mais z’ou ? — ce regard bleu et distrait, ce nez crochu, cette bouche en accent circonflexe, cette cravate grise nouee comme une ficelle.
— Monsieur ? interroge-je.
Il se presente d’une voix seche teintee d’un fort accent germanique — ou issu de germain.
— Walter Klozeth.
J’en ai un chavirement admiratif dans le fondement et ses regions limitrophes.
Walter Klozeth, le fameux pianiste international (d’ailleurs un instrumentiste est toujours international). Celui qui remplit les plus grandes salles de concert du monde ! Celui dont les critiques ont ecrit qu’avant sa venue, le piano n’etait qu’un instrument a percussion auquel il a donne une repercussion ».
— C’est intolerable, declare le Maitre. Qui vous a permis de massacrer Beethoven ?
Il entre en m’ecartant d’une bourrade exasperee, fonce a l’electrophone et branche l’appareil.
Pom, pom, pom, pommm ! fait docilement ce dernier.
Le vieillard l’arrete et se retourne.
— Je n’ai pas reve, dit-il. Beethoven commence sa Cinquieme par trois sol et un mi bemol. J’occupe l’appartement voisin et je suis sur d’avoir entendu trois « do ! Or le disque est juste, alors ?
On le regarde. Il est enerve, inquiet.
— C’est l’epaisseur du mur qui aura deforme votre audition, Maitre, suggere-je.
Il secoue la tete.
—
On entend floc ! C’est le ciseau a froid qui, traversant la poche percee du Gros vient d’atterrir sur le parquet. Beru se baisse pour l’escamoter. Ce faisant, le marteau lui tombe de l’autre fouille.
Le Maitre eclate de rire.
— Tres drole, j’ai compris, vous frappiez en meme temps ?
On ne prend jamais Sa Grosseur au depourvu, ou alors faut se remuer le panier.
— Je percais un trou pour le telephone, explique-t-il. Et je ne voulais pas deranger les autres pensionnaires… Le travail en grande musique, y a que ca !
— Bravo, mon ami ! exulte Walter Klozeth. Seulement respectez l’ecriture de notre Grand Beethoven.
Il prend les outils et, en se faisant craquer les articulations, s’accroupit devant le trou designe par Berurier. Il cogne sur le ciseau, pose sa pochette de soie sur l’instrument, reitere…
Un beau sourire maestral eclaire son visage de virtuose surmene :
— Sol ! glapit-il. Sol, sol, sol, mi i i i-bemol !
— D’accord, prof, grommelle Beru, mais faudrait voir a cracher de l’huile de coude, biscotte vos «
