— Ecoutez, Eva, interviens-je, votre job passe en degueulasserie tout ce qu’on peut imaginer et, si je voulais, vous coucheriez en taule ce soir.

Elle pleure.

— Mais dans votre malheur, vous avez un pot fantastique, poursuis-je, vu que nous n’appartenons pas aux M?urs, mon camarade et moi.

Une aurore aux couleurs d’incendie se leve dans les prunelles ravagees de la vieille morue. Cela s’appelle l’espoir.

— C’est une enquete a l’echelon supreme qui nous amene chez vous. Si vous vous montrez cooperative, Eva, on essaiera d’oublier vos cauchemars en chambre.

— Combien ? balbutie-t-elle dans un souffle.

C’est plus fort que Beru : voila qu’il lui balance une baffe.

— Et copollution de fonctionnaires en exercice ! tonne-t-il. C’est le bouquet !

Elle pige plus, la malheureuse. Elle a cru qu’en chiquant a l’enquete supreme je lui faisais un appel du pied pour palper une enveloppe. La reaction berurienne vient de la detromper durement.

— Vous connaissez le prince Kelbel ?

Cette fois elle comprend qu’effectivement j’ai des visees particulieres.

— En effet, c’est un client.

— Il vient souvent chez vous ?

— Disons environ une ou deux fois par mois.

— Un polisson ?

— Un deprave.

Dite par cette dame, l’epithete revet tout son sens.

— Ce soir, vous devez lui livrer du cheptel au Seigneurial ?

— Oui, deux travestis.

— Que le prince connait ?

— Oh non, il aime trop le changement et ne prend jamais deux fois les memes.

— A quelle heure doivent-ils aller a l’hotel ?

— Neuf heures.

— Ils passent chez vous auparavant ?

— Bien sur, pour que je les affranchisse et puis aussi pour s’habiller.

Berurier me jette un ?il gourmand. Une fois encore, il a saisi mes intentions avant que je les exteriorise.

— De first bourre, Gars, apprecie-t-il.

— Eva, attaque-je, vous allez decommander vos pieds nickeles car c’est nous qui prendrons leur place.

— Vvvvvous ? bave-t-elle.

— Vous nous trouvez peut-etre pas assez suffisamment girondes ? demande mon joyeux compere.

— Si vous me feriez une petite mouche sur la joue ? suggere Berurier, m’est avis que j’aurais l’air plus polissonne ?

Il se pique au jeu, le Gros. Je le trouve inimaginable dans sa belle robe du soir mauve, largement decolletee. On dirait quelque duegne espagnole, on plutot non, une ancienne diva d’opera ayant pris du carat. On lui a rase les poils de la poitrine et garni icelle de fond de teint ocre. Il porte une etourdissante perruque rousse piquee d’un diademe. Il a aux oreilles de fort belles boucles representant des petits oiseaux en rubis sur des balancoires d’or. Son rouge a levres est pourpre, son bleu des yeux est vert, son marron a sourcils est jaune, et ses bas sont a grille. Beru dans la tauliere de western d’Oklahoma-City, c’est riche, c’est incomparable, c’est du grand art, du spectacle choc ! On ne parvient pas a s’en rassasier. Il accroche la retine, y chatoie, mais l’incommode. C’est a la fois la delectation d’un ?il normal et son inconfort. Sa cape de faux vison, sa minaudiere doree, son fume-cigarette de dix centimetres, ses chaussures a hauts talons, ses bagouses eclaboussantes, son diademe qui crache le feu comme le phare d’une ambulance, tous ces accessoires si eminemment feminins conferent a mon gros Beru je ne sais quoi de grandiose et d’horrible, de fascinant et de consternant.

Ma mise a moi est plus discrete : robe noire sans manches, manteau de satin gris perle, perruque blonde, et de longs gants gris… (des fois que les morpions seraient de la fiesta ?).

J’ai de l’allure, du maintien, un peu de rose aux joues et de noir a cils, des boucles d’oreilles discretes (le prince adore les boucles d’oreilles) et un collier de fausses perles a trois rangs. Ainsi pares, nous prenons le chemin du Seigneurial.

— Cc qu’il faut pas faire pour arriver a ses fins, lamente le Mastar. Je te jure que ma Berthe me verrait, elle voudrait plus jamais que je l’approchasse.

— Modere un peu ta voix, Beru, recommande-je au moment de sonner. T’as l’organe trop epais, tes cordes vocales ressemblent a des cordes de contrebasse ! Ca detonne avec ta belle robe.

C’est le larbin levantin qui nous ouvre. Il nous balaie d’un regard meprisant, puis, sans un mot, s’efface pour nous laisser entrer.

— Si vous voulez bien me confier vos manteaux et vos fourrures, mesdemoiselles, il fait comme ca, mine de rien.

Parole d’homme, les gars, c’est la premiere fois de ma vie qu’on m’appelle mademoiselle ! Comme quoi tout arrive a qui sait tatan.

On passe au salon. Trois messieurs s’y trouvent deja, parmi les trois-quels je reconnais le prince Kelbel Birouth en complet de soie sauvage noire. J’apercois, epingle a son revers, le Vautour de diamant, la plus haute distinction jtempalaise. Il est precocement gris, l’air aristocratique, ce qui est rare pour un prince. Un vrai pin-up- boy, mes lapines. L’?il est noir intense, le sourcil bien fourni, la bouche jouisseuse avec la levre inferieure qui pend un peu, comme si elle etait prete a licher la derniere goutte.

Ses compagnons sont : un vieux kroumir osseux et jaune (l’ambassadeur du Tatankelkun) et un jeune ephebe blond, potele, timide, poudre, qui sent la savonnette de luxe.

— Ah, voila ces cheries ! s’exclame le prince avec un leger accent circonflexe sur les voyelles et un accent jtempalien sur les consonnes. Montrez comme vous etes belles, toutes les deux !

Il nous prend chacun (pardon, chacune) par une main et nous tient eloignes de lui pour mieux nous admirer.

— La bonne Eva a bien fait les choses, approuve-t-il en s’attardant sur Berurier, elle sait que j’adore les personnes dodues.

— Vous me comblez, mon Altesse, roucoule melodieusement Beru.

— Comment vous appelez-vous, ma cherie ? demande le prince.

— Alexandrine, mon Altesse, mais si vous voudriez vous pouvez me dire Sandre tout court.

— Je n’y manquerai pas, car j’adore les diminutifs. Et, vous, petite fille, poursuit le ci-devant (et si derriere) monarque en s’adressant a moi, quel est votre nom ?

— Antoinette, Votre Altesse, dite Nenette.

— Adorable !

Kelbel cueille la bouche du Gros entre son pouce et le reste de sa main, forcant celle-ci a s’arrondir et a proeminer. Je vois les poings de ce dernier s’arrondir, durcir jusqu’a devenir blancs. Je le pince au bras pour lui precher la patience.

Un flic digne de ce nom doit endurer tous les sevices pour mener son ?uvre a bien. Il doit subir les pires outrages ; affronter le supplice le plus raffine la tete haute, y compris celui du pal et du Nepal.

— Grande folle, soupire le prince ! C’est toi que je choisirai tout a l’heure.

— Vous etes trop bon, mon Altesse, rugit Sa Decadence. Mais faut pas vous croire oblige…

— Si ! si ! si ! promet Kelbel, magnanime.

Le maitre d’hotel sert des drinks, ce qui reconforte quelque peu Berurier. Ensuite de quoi nous passons a table. L’Altesse est a un bout, pour presider. Il a Beru a sa droite, le petit mec-savonnette a sa gauche. L’ambassadeur se tient a la droite du Gros et moi a la gauche du jeunot. Etant donne la forte collation que nous avons prise deux heures auparavant dans l’appartement contigu, je n’ai pas grand faim ; en revanche, Berurier devore. On nous sert une bisque de tortue, puis un feuillete de homard et enfin une gigue de chevreuil sauce veneur.

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