Le Dodu est a la noce. Oubliees les m?urs du prince et sa toilette de cantatrice retraitee. Il boit cul sec les glass que le loufiat n’arrete pas de lui remplir. Ses boucles d’oreilles menent au bout de ses lobes une gigue a cote de laquelle celle du chevreuil n’est rien. Sa perruque est de traviole et le diademe penche dangereusement au-dessus de son assiette.
Moi, San-Antonio, providence des maris impuissants, des dames seules et des jeunes filles lassees de l’etre, vous me connaissez. Pratique, positif dans le turbin ! Je me convoque pour une conference-eclair et je me declare tout de go la chose suivante : « Mon petit San-A. (je suis familier avec moi-meme) comme dit la chanson : t’es au bal, faut que tu danses. En usant de la methode dite du Cheval de Troie t’as pu t’introduire dans la place, s’agit maintenant de t’y comporter astucieusement. »
Le prince est en train de parler d’un mignon clande qu’il vient de decouvrir du cote de la rue Monsieur-le- Prince (o ironie). Parait qu’il s’y trouve une personne fantastiquement imaginative qui vous fait la vessie de porc, la serviette chauffante, la plume de paon, le casse-noisette turc, la corde a violon, le tohu-bohu, le quarteron, les choses-etant-ce-qu’elles-sont, la pompe Pie XII, le fil de l’epee, la calebasse creuse, la feuille de chene, le grain de sel sous l’aqueux, la Queue-lez-Yvelines et l’embouchure mal embouchee.
Je pense que l’instant est venu de me hasarder, de placer ma botte secrete facon anodine, comme s’il s’agissait d’une botte de radis et non d’une botte de sept lieues.
— Altesse, je crois que nous avons une amie commune, fais-je, et que cette personne connait mieux que quiconque les bonnes adresses du present.
Il me sourit.
— De qui s’agit-il ?
— D’Hildegarde.
Ses yeux deviennent de glace et son sourire meurt lentement au coin de ses levres, comme s’eteint, faute de carburant, la flamme d’une lampe a petrole[45].
— Connais pas, laisse-t-il tomber, vous devez confondre.
C’est net. Pas a y revenir. Soudain l’atmosphere se fige. Ca n’est pas tres perceptible aux autres, mais je sens qu’un machin en forme de grabuge se mijote. Je lui ai porte une estocade, a Kelbel Birouth. Il a devine que je ne me trouvais pas chez lui seulement pour la gaudriole. Comme dit le Gros, « ce pelerin a des antennes crochues ».
Beru apporte une heureuse diversion en vituperant l’ambassadeur qui vient de lui lance-pierrer sa jarretelle.
— Non, mais dis donc, pepere, t’es un sacre frivole dans ton genre ! s’egosille Mme Alexandrine-Benoite Beruriere.
Et, prenant la tablee a temoin :
— Ce vieux jaunasse qui me file un coup de paluche au risque de me faire filer une maille du bas ! Qu’apres j’eusse eu une echelle que la grande des pompelards serait un escabeau de libraire en comparaison ! On peut pas les tenir a c’t’age ! C’est le demon de la centaine qui te taquine deja, eh, delabre ! Et il fait ses coups en douce, le goret ! Sous la nappe, a la mine-de-rien ! T’as donc pas entendu ce que mon Altesse a dit ? Il me placait sous son sein prive ! En voila un drole d’invite qui taquine le cheptel de son n’hote ! Malpoli, va ! Et ca se dit ambassadouille de mes deux c?urs ! On vous apprend le protocole dans « Les polissonneries de Madame la Baronnedans ton bled pourri, dis, libertin ?
Il siffle son verre de cheval-blanc et enchaine sur sa lancee, apres avoir passe le grand developpement.
— Faire le joli Romeo avec cette frime de momie, faut de la sante ; t’as les pognes glacees, vieille frappe ! J’ai cru tout d’abord qu’un serpent a cinq branches me grimpait sur les jambons.
Il designe Mister Savonnette a travers la table rutilante de cristaux.
— Quand je pense que ce coquin petit sapajou te sous-loue de l’extase, j’en ai des lancees dans la moelleuse epine[46]. Faut qu’il ait le sac a frissons double en zinc pour subir tes audaces, eh, vestige ! Et puis me regarde pas commak, j’ai la laitance qui tourne au yaourt ; meme avec cinquante piges de moins, tu devais pas etre comestible, mon pote ! J’ai idee que ton papa t’a fait a la main, c’est pas possible autrement. T’as pas une bouille a avoir ete concu au chant des sommiers.
Chose curieuse, au lieu de se facher, l’Excellence se boyaute a tout-va. Elle s’en desarrime le ratelier, elle s’en fait craquer les commissures. Le prince, quant a lui, semble de plus en plus tendu. Et je comprends pourquoi il ne partage pas l’hilarite generale. Maintenant il sait que nous ne sommes pas de vrais travestis mais des gens nocifs pour sa quietude princiere, travestis en travestis. Beru vient de faire allusion aux fonctions de l’ambassadeur ; or, au moment des presentations, le prince ne nous a pas precise la qualite de ses hotes, mais seulement leurs prenoms.
Posant sa serviette, il se leve, lache un mot d’excuse et quitte la table. J’en mene moins large qu’une lame de couteau dans une motte de beurre. Il se prepare des choses mauvaises pour notre sante, mes petits lapinos. Si on a demarre dans le libertinage, on risque de finir dans le drame noir.
— Tu devrais te calmer un peu, Alexandrine, interviens-je, comme le Gros repart a l’assaut de son voisin. On est dans le monde et tu ne sembles pas tres bien t’y tenir.
Il va pour protester, mais mon ?il en point d’exclamation le stoppe. On se connait, Bibendum et moi. On marche aux regards… Il comprend que je lui crie « danger ». Alors il retient sa vapeur. Il se calme.
— Ce que tu fais chichiteuse, bougonne-t-il, Monsieur le charge d’embrassades se gaffe bien que je le chinais. Il est pas gatouillard au point de prendre mes vannes argent comptant.
L’interesse rit de plus belle et le prince reapparait, calme et plus serein qu’un canari. Y a que le danseur des ballets Rugueux qui ne moufte pas. Il a que l’intelligence des pieds, M’sieur Savonnette. Les saillies passent au-dessus de sa tete (pas toutes, notez bien). La tortore continue. Beru, attentif, lichetrogne un peu moins et quand on passe au salon pour le caoua, il me demande en loucede ce qui arrive.
— J’ai idee qu’entre ma reflexion a propos d’Hildegarde et la tienne sur la qualite d’ambassadeur du vieux bonze, Kelbel a la puce a l’oreille. Alors mefiance !
— Des complots ? demande le prince en nous mettant a tous deux une main sur l’epaule.
Le Gros part d’un rire force.
— Ma Majeste debloque ! proteste-t-il. Au contraire, ma petite Antoinette me disait que j’avais de la chance que vous m’avez choisie. C’t’une envieuse, cette gosse !
— J’ai le c?ur assez grand pour deux, plaisante l’ex-monarque, nous autres Orientaux ne marchandons pas nos tendresses.
Il nous pince par ici, nous pince par la, et nous masse la coque au-dessous de la ligne de flottaison afin de donner du corps a ses promesses. Tout l’individu de Berurier fremit. C’est un repulsif impulsif poussif, si vous voulez la verite. Faut pas le prendre trop longtemps pour une secretaire de direction. Les genoux du patron, c’est loin de constituer son siege favori. Depuis le salon on percoit de la musique dans une piece proche… Des rires de femmes… Le prince explique a son diplomate que ce sont des dames du harem qui se preparent pour la grande fiesta. Il veut une soiree sublime, Kelbel 69 deux fois. Le Parc-aux-Cerfs ! Un vrai petit Louis XV dans son genre…
Le cafe bu, il frappe dans ses belles paluches manucurees.
Son larbin levantin s’avance, tout miel, tout rahat-loukoum.
— Conduisez ces messieurs aupres de ces dames afin qu’elles fassent connaissance ! ordonne-t-il.
Puis, a Beru et a Bibi :
— Vous vous mettrez a votre aise, mes cheries et vous nous rejoindrez des que vous serez pretes.
Ca fait un drole d’effet de jouer les petasses, je vous le garantis. On a beau se dire que c’est dans un louable but, y a de quoi vous complexer pour le restant de vos jours. On se sent devenir betail. On rougit du dedans. On a les organes qui se revoltent.
Le loufiat nous precede en direction de l’entree. Mon systeme nerveux est electrifie jusqu’en ses moindres recoins. Vous connaissez le pifometre de votre San-A., mes cailles. Un vrai radar a cartilages. Il renifle l’imminence du grabuge et l’imminence grise, comme disait Richelieu. Je virgule un coup de coude dans la triperie du Mastar.
— Ouvrons grands nos vasistas ! conseille-je.
— Pare ! souffle le Formidable.
Il marche derriere moi, en se tordant les pinceaux a cause de ses targettes a talons hauts.
