se tenait sur le palier…

Elle avale sa salive, tripote sa medaille (laquelle represente Sainte-Petahouche en train de pecher la crevette rose dans la mer Noire) et poursuit, en croisant les jambes, histoire de soustraire sa brune, drue et bouclee intimite a mes yeux fureteurs.

— Vous etes Mme Berurier ?que demande la personne que je vous cause. « Oui, mademoiselle », je reponds. « Je viens vous prevenir que votre mari vient d’avoir un accident, rien de tres grave, mais si vous voudriez bien me suivre ?elle continue. Mon sang ne fait qu’un tour. Je saute dans mon manteau et je la suis. On monte dans une grande auto americaine que conduisait une autre fille blonde. Ca demarre. Comme je chialais tout ce que je savais, la fille blonde me tend un flacon. « Buvez z’une gorgee de ce vulnerable, elle me conseille, ca vous remontera.Je l’obeis. Mais a peine que j’ai bu, voila la tete qui me chavire et je m’ecroule…

Elle est vachement narrative, B.B. Une digne dame de poulet.

Je lui opine sous le nez :

— Ensuite, chere amie ?

— Je m’ai reveillee ici. On m’avait attachee dans ce fauteuil ou vous etes. Le prince et un grand type blond, plus ses larbins, m’entouraient. « Vous avez tort, prince, disait la fille blonde qui participait elle aussi a la reunion, on devrait la mettre au plus vite sous haute surveillance, car elle peut etre amenee a jouer un role capital. « Ici elle ne craint rien », qu’il a retorque, le prince. « Je compte auparavant me donner un peu de bon temps avec cette personne dont les formes m’enchantent. »

Berthe rosit.

— J’etais son genre, quoi, fait-elle. Comprenant que ma vie tenait qu’a un fil, je suis passee par tous ces caprices, necessite fait loi.

C’est son plaidoyer. Comment lui donner tort ? Pour reprendre ce vieux proverbe libanais dont le reverend pere Dechose a fait sa devise : il vaut encore mieux une affolee vivante qu’une vierge morte.

— Certes, poursuit Berthy en baissant le ton, le prince avait des exigences, mais je dois reconnaitre que c’etait un merveilleux partenaire.

Elle soupire.

— Je ne veux pas avoir de secrets pour vous, cher San-Antonio : il me manquera. Rarement j’ai trouve chez un homme autant de fougue, autant de forces, autant de malice, autant de…

— Autant pour les crosses ! l’interromps-je. Ca vous fera un souvenir, Berthe, mais de grace, enterrez-le dans les plates-bandes de votre jardin secret et n’en parlez plus, votre honorabilite en souffrirait.

Elle essaie une larmichette d’un revers de main et se masse les mamelons.

— Quel diable d’homme ! conclut la femme Berurier.

— Parlez-moi d’Odile…

— La petite nouvelle ?

— Oui.

— J’ai entendu un certain remue-menage au debut de l’apres-midi. Des pleurs… Puis plus rien. Les autres filles se sont occupees d’elle. Ensuite elle etait docile. Je pense qu’elle, on l’a droguee en effet. Mais apres je vous prie de croire qu’elle se payait du bon temps.

Pourquoi l’envie me prend-elle de gifler Berthe et comment m’empeche-je de ceder a cette envie ? Mysteres.

— Depuis que vous etes la, avez-vous surpris des conversations entre le prince et ses complices ?

— Non… Apres m’avoir amenee ici, la fille blonde lui a dit au revoir et elle est repartie.

— Pour ou ?

— Je ne sais pas, mais c’etait pour longtemps, a la facon qu’ils se disaient des « bonne chance », des « j’ai ete heureux de vous connaitre », des « merci de ce que vous avez fait pour moi »…

— Qui remerciait qui ? je demande, interesse.

— Le prince, dit Berthe. Il en finissait pas de gratuler la fille.

Je gamberge un peu… Scene extraordinaire, mes amis. On est au Seigneurial Palace. On y bute des types. On s’y deguise en femmes. On interrompt des partousettes et on y decouvre Odile et Berthe en pleine seance d’introspection retrospective.

Le Mastar surgit dans l’encadrement.

— Ton prince de mes deux vient de prendre connaissance, annonce-t-il. Je prefere que ca soye toi qui le questionnes. Vu que si je m’en melerais il lui resterait plus un bout de crane pour y poser sa couronne.

La-dessus, il se jette sur sa chere epouse et la petrit amoureusement.

— Ma biquette jolie ! il pleurniche. T’as enfin recupere, dis, poupee rose ? Tu te sens mieux ?

— Oui, soupire Berthe, mais quel calvaire !

Beru lui mordille les cheveux.

— T’as du en voir de dures, s’apitoie le bon epoux. Mais je te ferai oublier, va ! On partira en vacances a Courbevoie, dans l’hotel de notre voyage de noces, ma colombe bleue. L’essentiel c’est la vie et la sante, Berthy. Rien d’autre ne compte. Et puis l’amour aussi, parbleu ! L’amour, avec un H majuscule… De ce cote, avec moi t’es paree. Pas besoin que je te droguasse pour te pousser au vertigineux, hein, Berthounette ?

Tout en flirtant, il lui masse la nudite. Pressentant des retrouvailles impubliables, je passe pudiquement dans la piece a cote.

Il est exact que Kelbel ait repris connaissance, a defaut de figure humaine. Un drole de tumefie, croyez- moi. Sa tronche ressemble a un topinambour grossi vingt fois. Il a un ?il plus bas que l’autre, une joue pareille a un steak tartare et la levre qui emprunte une deviation. En somme, Beru a accompli ce que les revolutionnaires tempaliens revaient de faire subir au monarque dechu.

J’ecarte les autres bergeres qui lui bassinent la vitrine avec des serviettes mouillees.

— Caltez, volailles ! leur dis-je, mais ne quittez pas l’appartement sans un bon de sortie, sinon je vous ferai savourer les joies de mon cabriolet deux places a serrure antivol.

Nous voici seulabres enfin, Kelbel et moi. Il conserve, nonobstant sa defiguration, un certain maintien. Le sang bleu, c’est le raisin des courageux, faut l’admettre.

— Je crois que votre reception intime a tourne court, prince !

Il se leche un coin de levre particulierement proeminent.

— Je ne sais pas si vous etes au courant, mais votre copain Frank Heinstein est un peu mort dans le dressing-room. Et vos larbins-gardes-du-corps sont dans un etat alarmant : une vraie Saint-Barthelemy, monseigneur. D’ailleurs, poursuis-je, c’est fou ce qu’on peut denombrer comme deces dans cette affaire. Laurenzi, Couchetapiane, Rita-la-petasse… Et je suis sur que j’en saute.

Ce preambule lui prouve que je suis au parfum de beaucoup de choses.

— Une majeste comme la votre impliquee dans une affaire de meurtres, voila qui va effeuiller le Gotha ! Et lorsque je prouverai — car je peux le prouver — que vous avez participe a des diners chez des truands, vos derniers partisans courront se faire inscrire au parti communiste jtempalien. Quand on pense que votre effigie decorait les billets de cent godmiches et que vous y etiez represente avec le grand cordon sanitaire ! C’est vraiment la chute de la monarchie, Majeste.

Il essaie de blemir sous ses ecchymoses mais y parvient imparfaitement. Comme on dit dans les romans a prix fixe : ses yeux lancent des eclairs. Fort heureusement, la moquette constitue un isolant et les eclairs en question ne me court-circuitent pas.

— Apres un cirque pareil, vous allez avoir droit a la une de tous les journaux mondiaux et en caracteres plus gras que les patisseries au miel de votre pays !

Il a un imperceptible haussement d’epaules.

— Tout ceci pour en arriver a quoi ? demande-t-il calmement.

— Je suis flic, elude-je provisoirement, commissaire San-Antonio, pour vous desservir, Majeste. J’ai une enquete a mener a bien et il me semble qu’elle ne se porte pas trop mal…

Il attend encore, torchant le sang qui lui sourd des plaies.

Je dois poursuivre. Negocier habilement avec le prince pour le convaincre qu’il doit se mettre a table. Lorsque je saurai ce qu’il sait, j’aurai la cle de l’enigme. Seulement voila, Kelbel, malgre ses m?urs dissolues, c’est pas une mauviette. Je percois des soupirs et des onomatopees dans le salon voisin. J’ai idee que les Beru se mettent la tendresse a jour. Dans ce climat « stupefiant », avec une Berthe en tenue d’extase et un Berurier en rade d’affection, ca n’a rien de surprenant.

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