— M’oblige pas de deboucher le flacon, esclave, vu que Buffalo Bill n’etait qu’une mazette, a cote de moi. Je te faufile une dragee dans le temporal avant que t’aies eu le temps de compter jusqu’a un.

— Lorsqu’on sonnera, poursuis-je a l’adresse du Levantin, tu iras ouvrir et tu conduiras Hildegarde dans le dressing-room jusqu’au cadavre de son frangin. Alors j’interviendrai.

Me tournant vers le Gros, j’enchaine :

— Quand tu m’entendras parler, tu te pointeras pour couper la retraite. Si Mlle H.H. t’oblige a defourailler — faut tout envisager — ne lui bascule surtout pas une prune dans le vital, j’ai coute que coute besoin d’avoir une conversation avec elle.

— Lu et approuve, tranche mon vaillant camarade.

Il doctorise :

— Je realise parfaitement le serieux du travail, San-A. Y aura pas de bavures ce en quoi me concernant.

Il ne nous reste plus qu’a attendre…

Attendre, penser a autre chose pour mieux se concentrer le moment venu. Le Gros est assis pres de sa tenture. Le larbin a pris place dans un fauteuil du hall et moi dans un autre, face a lui.

Le Martyre de l’Obese…

Il l’etait un peu, obese, Beraud. Une solide fourchette ! Seulement y a qu’un truc qu’il a pas pu digerer : les Anglais. Pas tellement petainiste dans le fond mais anglophobe ! C’est pire. Petain, maintenant, ca boume. Il retrouve ses couleurs d’Epinal. On l’amenage en attendant de lui demenager la depouille a Douaumont. L’Histoire, avec les annees, elle s’eclaire au neon. Faut toujours qu’elle prenne sa signification avec vingt-cinq piges de retard, celle-la. Dommage pour ceux qui la fabriquent. C’est des pepinieristes qui plantent pour un futur auquel ils ne participeront pas. On ne fabrique un present confortable qu’en bricolant le passe. C’est tellement malleable, le passe. Bourre de cartes biseautees. On lui degage a volonte l’as de pique on la dame de c?ur, le roi de trefle ou le valet de carreau. Un mec s’en donnerait la peine, le docteur Petiot, il en ferait Jeanne d’Arc et de Wiedmann le docteur Schweitzer. Le temps viendra qu’on gueulera « Vive Hitler !je prophetise energiquement.

Vive… A bas… Les deux uniques formules de l’Histoire, cette roulure, cette petasse ! Vive… A bas ! Ses pulsations ! Y a jour de Vive et jour d’a bas, comme chez les tripiers !

Ca fait tantot une demi-plombe qu’Hildegarde a annonce sa venue. Je commence a me demander si elle radinera, lorsque le timbre melodieux de l’entree retentit. Je me dirige a pas de leopard[57] vers le dressing-room, non sans avoir, du geste et du peremptoire, rappele a mes deux equipiers les roles qu’ils ont a jouer. Fissa, je m’introduis dans la penderie, m’y tapis et retapisse l’entree de la petite piece. Je vous jure que j’ai le guignol en chamade, les gars ! Ca se tremousse vilain dans ma region cardio-vasculaire.

Je percois la voix levantine du Levantin qui murmure :

— Par ici !

Une fille emmitouflee dans un manteau de daim borde de loutre et portant un bonnet de meme metal penetre dans la piece. Du coup, mon emotion se met en torche. La personne en question n’est pas Hildegarde. Ca y ressemble comme genre, comme age et comme blondeur, mais ca n’est point elle. Mon petit doigt qui jouit d’une jugeote extraordinaire me murmure qu’il s’agit la de la mysterieuse compagne de la belle Allemande.

Elle s’accroupit devant le cadavre de Frank Heinstein, face a moi, ce qui me permet une vue dantesque sur ses dessous, ses dessus et ses sens dessus dessous. De quoi priver de salive six douzaines d’escargots de Bourgogne ! Elle avance une main calme sur le mort et lui ferme les yeux.

— Si on lui avait fait ca avant, il se serait pas vu mourir, dis-je en sortant du placard.

Ce qui la surprend peut-etre le plus, c’est de me voir fringue en nana. Je dois faire anachronique dans ma robe des dimanches. Elle se dresse et recule d’un pas, ce qui la met dans les bras musculeux et nus du cher Berurier. Elle se retourne, et a son regard effare, je comprends qu’elle reconnait le Mastar.

— Hildegarde n’est pas avec vous ? je demande.

Elle ne repond rien. C’est fou ce qu’ils sont peu causants, les protagonistes de cette affaire. Pour leur en arracher une, faut des forceps, et encore, quand ils consentent a l’ouvrir, ils cannent. On enqueterait chez des carpes, je vous parie que ca irait plus vite.

— Peut-etre qu’elle cause pas francais, cette beaute biautifoule, suggere le Gros.

Effectivement, la gosse se met a jaspiner en chleu moderne, comme pour lui donner raison.

Je ne tergiverse pas, ayant rate naguere mon brevet de tergiverseur par la faute d’un examinateur grincheux qui pretendait me faire tergiverser a l’envers.

— On va aller bavasser de tout ca chez elle, tranche-je et je me fais fort de denicher un interprete.

— Et si elle te refile pas son adresse ?

— Tu oublies que j’ai son bigophone, Alexandre-Benoit.

Je trotte tuber aux services tandis que mon Sancho surveille la jolie demoiselle. Ils sont tous joyces a la maison Rebecca. Triomphants, les amours !

— Oh ! San-A., m’interpellephone le prepose, on vient de retrouver la DS noire que tu reclamais. Elle est stationnee dans la rue Tilante, juste derriere le Seigneurial Palace.

— Merci du renseignement, glousse-je.

— On suppose que son passager n’est pas loin et on a etabli une planque pour le cueillir…

— Vous supposez comme des dieux, applaudis-je, mais pour ce qui est de la planque, une civiere suffira, vu que le gars est tellement clamse que si on peignait son portrait, ca donnerait une nature morte !

Je lui resume brievement les chapitres 3 et 4 de la troisieme partie de cet ouvrage et lui reclame l’adresse correspondant au fil de la belle Allemande.

— Bouge pas, collegue, on va te trouver ca, promet-il.

Mais, sans tenir compte de son exhortation, je bouge au contraire. Mes cellules viennent d’avoir un sacre coup de chaleur au point que ma cervelle doit etre meuniere et qu’il ne lui manque plus qu’un peu de beurre noir et quelques gouttes de citron pour avoir l’air comestible.

Je me dis textuellement ceci, deux points ouvrez les guillemets :

« L’acolyte d’Hildegarde ne parle pas francais. Or, puisqu’on t’a repondu en francais au telephone, c’est que t’avais bien Hildegarde a l’appareil.Vous me suivez bien, bande de noix ? J’sais pas si c’est une idee que je me fais, mais vous m’avez l’air tellement truffes par moments qu’on se croirait en plein Perigord ! Enfin, faites semblant de piger, ca me permettra de poursuivre pour les futes qui s’impatientent et qui sont alles fumer une cigarette dans l’antichambre de la page de garde. Je continue ? Bravo !

Hildegarde a repondu « NOUS arrivons. Or seule sa copine a rapplique. Pourquoi ? Parce qu’en se pointant devant l’entree privee du Seigneurial, elles ont vu la DS noire du frangin surveillee par des condors. Ca leur a donne l’eveil et seule la collegue est montee. Vous me comprenez, les lambins de la matiere grise ? Je suis pret a vous parier ce que j’ai en double contre ce que vous n’avez pas du tout que votre brave Hildegarde est a quelques encablures d’ici, au volant de sa tire, a guetter les abords et meme les environs immediats. Dites, serieusement, vous prenez le pari ? Trop degonfles, hein ? Vous savez que vous perdriez.

Tout a ma frenesie, je n’entends pas les vituperations de mon correspondant dans l’appareil. C’est au moment de quitter le burlingue de Kelbel que je me ravise.

— Ouais ? grogne-je.

— Qu’est-ce que tu fabriquais, collegue ?

— Je reduisais une fracture a une mouche qui vient de se casser une jambe en tombant du plafond. Alors ?

— Je voudrais pas te vexer, collegue, mais c’etait pas marle a trouver, ton Elysee, il est dans tous les bons annuaires…

Idiot a dire, mais c’etait tellement simple que l’idee ne m’etait pas venue de verifier. Le numero de bigophone de Mam’zelle Hildegarde me semblait etre code. J’avais l’impression qu’il fallait une grille pour decouvrir a quoi il correspondait.

— Dis voir ? grince-je, fou d’impatience a la pensee que Fraulein Mystere est peut-etre en train de se debiner.

— La Galerie Chmoutz, boulevard Haussmann.

— Quel numero ?

— Je peux pas te dire, y a une chiure de mouche mal placee sur mon annuaire, rigole mon confrere en

Вы читаете Beru et ces dames
Добавить отзыв
ВСЕ ОТЗЫВЫ О КНИГЕ В ИЗБРАННОЕ

0

Вы можете отметить интересные вам фрагменты текста, которые будут доступны по уникальной ссылке в адресной строке браузера.

Отметить Добавить цитату