eprouverai par la suite ! precise-je en relevant le museau de mon feu. J’ai horreur d’allumer des dames, surtout quand elles sont aussi baths que vous, mais chez moi le sens du devoir passe tous les autres (et Dieu sait cependant si les autres sont au point).

Elle ne dit rien, demarre.

— Vous connaissez le chemin ? Direction la Seine ! Ensuite vous la remontez jusqu’au Pont-Neuf.

Elle roule calmement. Ses mains sont posees sur le volant avec grace. Elle porte un cire noir, brillant, qui exalte sa blondeur et le ton ocre de sa peau. Un bonnet de fourrure noir git sur la banquette arriere. J’en vois, parmi vous qui chuchotent a l’oreille de leur voisin : « Mais pourquoi diantre cet idiot de San-A. emmene-t-il Miss Meurtre a la baraque Poulardin au lieu d’aller recuperer le Gros et l’autre frangine ?Vous etes trop cartesiens pour etre heureux, les gars ! Ca finira par vous jouer des tours, des contours et des tours de con. Un de ces quatre, a force de vouloir connaitre le comment et le pourquoi de toute chose, vous finirez pas vous demander si vous etes intelligents et vous vous retrouverez vite dans des abimes de tristesse. Enfin, je vais tout de meme vous rencarder bien que j’aie aucun compte a vous rendre… J’agis de la sorte car ma principale preoccupation est d’isoler les deux souris. Eviter dorenavant tout contact entre elles avant la grande confrontation.

Je ne perds pas une fraction de seconde ma prisonniere de vue. Elle pilote a moyenne allure, avec beaucoup de calme et de surete. Pas le genre de frangine qui conduit au frein, vous donnant l’impression de voyager dans un fauteuil a bascule…

— Je suis certain que nous allons avoir une longue, une tres longue conversation, vous et moi, Hildegarde…

Comme elle ne moufte toujours pas, ca m’agace et je lui dis :

— D’ordinaire, les femmes sont d’un naturel bavard. Je n’ai pas encore entendu le son de votre voix, ca ne vous ennuierait pas de prononcer quelques mots, n’importe lesquels, pour que je puisse deguster l’organe. Au telephone, tout a l’heure quand je jouais le domestique, votre accent m’ensorcelait…

Elle m’adresse un nouveau regard, suivi d’un sourire plus appuye.

— Rien ne presse, me dit-elle, nous allons avoir le temps de parler…

— C’est vrai, conviens-je, vous avez tellement de trucs a m’apprendre.

Je voudrais commencer a lui faire raconter sa vie, histoire de se mettre en langue, lorsqu’elle m’interrompt :

— Pourrais-je avoir une autre cigarette ?

— Ce serait avec beaucoup de volontiers, ma jolie, mais j’ai oublie mon sac a main au vestiaire.

Elle s’anime quelque peu.

— Vous etes drole, en travesti. Je vous prefere habille en homme.

— Car, bien entendu, vous me connaissiez ?

— Depuis deux jours j’ai eu l’occasion de vous apercevoir.

Elle revient a son envie de fumer initiale.

— Il y a des cigarettes dans la boite a gants, vous me permettez d’en prendre une ?

— Doucement ! m’ecrie-je, comme deja elle avance la main. Je crains les feintes, douce amie. Je vais vous la donner et meme vous l’allumer personnellement.

J’actionne de ma main droite le trappon de la boite a gants apres avoir fait passer le revolver dans ma main gauche.

Elle a un leger haussement d’epaules qui veut dire a peu pres : « Pauvre cloche de sale poulet ! »

— Ou sont-elles, vos seches, ma belle ? je demande, ne sentant aucun paquet de cousues sous mes doigts.

— Au fond.

Ma paluche s’engage plus avant. Je veux pas vous faire marrer, mais je ressens une etrange langueur morose tout a coup. Cela se nomme l’intuition, mes fils. J’ai l’obscur sentiment que quelque chose ne tourne pas rond rond rond.

— Je ne…, commence-je.

J’en dis pas plus. J’eprouve une douleur aigue sur le tranchant de la pogne. Ca m’a pique violemment. Je retire ma main et j’avise une grosse goutte de sang.

D’instinct je regarde l’interieur de la boite a gants. Dans le fond de la niche une aiguille est dardee, qui scintille doucement a la lueur de l’eclairage exterieur. Pas le temps de me demander si elle contient du curare ou du cochon. Un balancement vertigineux s’opere a l’interieur du gars Bibi, fils unique, choye et prefere de Felicie, ma brave femme de mere. Le monde devient opaque. Dans un halo orange, qui vite tourne au gris, je vois s’elargir le perfide sourire de Mlle Hildegarde Heinstein.

Elle a ete plus forte que moi.

Elle m’a possede magnifiquement.

Peut-etre bien que je vais clamser[59]. Si c’est le cas, pour la Saint- Ballot, n’oubliez pas de fleurir ma tombe !

Je reve que je me balade dans un jardin plein de citronniers. Y a du soleil, des fontaines glougloutantes… Je rouvre les vasistas. Le soleil m’aveugle. Renseignements pris, je suis couche sous une tres forte ampoule. J’ai dans le bol le martelement continu d’une sorte de tambourin, vu que mon c?ur me remonte jusqu’aux tempes. Vous parlez d’une pompe refoulante ! Y a de la pression ! Je me reunis en assemblee pleniere afin d’aviser sur ce qu’il convient de faire et je decide a l’unanimite de me flanquer a la verticale, histoire de voir de plus haut ou je suis et ce qui s’y passe. Mais des clous, comme disent les tapissiers quand ils n’arrivent plus a tapisser contre les murs a cause de leur prostate. J’ai une chaine aux jambes, maintenue serree par un autre cadenas. Elle a de la methode, Hildegarde. Je tourne la tete, ce qui me permet de constater que je me trouve dans un vaste local surmonte d’une verriere a travers les vitres de laquelle je vois la lune comme je vous vois (elle a meme votre expression). Le decor est insolite, comme on dit dans les conversations choisies. D’enormes statues blanches de conception tres moderne, dressent leurs volumes stylises sur des socles de marbre… Je me souviens de ce que m’a appris mon collegue, au tubophone, tout a l’heure : le numero de fil d’Hildegarde est celui d’une galerie. Je vous parie un coup double contre un simple d’esprit que c’est dans son repaire que la mome m’a amene apres ma perte de conscience.

Les statues representent (tant bien que mal, disons plus exactement qu’elle les suggerent) des hommes nus, style Cro-Magnon ; des dames dodues aux tetons teutons ; des memees momifiees aux mamelles mesquines[60] et des gamins gorges de graisse et d’agrumes. C’est du Maillol, en moins puissant.

Un bruit de flotte (d’ou evocation de fontaines dans mon reve) se fait entendre, tout au fond du local. Quelques reptations me permettent de decouvrir Hildegarde, vetue d’une combinaison de mecano bleu ciel, en train de gacher du ciment destine (je le presume), a gacher ma vie. Car, enfin, je ne vois pas ce qu’une meurtriere de son envergure pourrait faire avec du ciment frais a minuit dans un hangar pres d’un flic qu’elle a enchaine et… Mais oui, Dieu lui pardonne : denude ! Car je suis nu, mesdames. Nu comme un ver qui passe le conseil de revision. J’en eternue. J’en frissonne…

— Eh ! Fraulein ! l’interpelle-je, vous n’auriez pas une vieille couverture, car je sens que je vais attraper la mort, ce qui vous otera le plaisir de me la donner !

Elle vient a moi, ses jolies mains gantees de caoutchouc, sa frimousse criblee d’eclaboussures.

— Qu’est-ce que vous manigancez ? je lui demande en reprimant l’anxiete qui pourrait s’infiltrer dans ma voix.

— Je m’apprete a vous donner la supreme consecration, commissaire.

— C’est-a-dire ?

Elle se baisse, empoigne ma chaine anterieure, et me hale vers le fond du local. Une statue en forme de couvercle de sarcophage repose sur le sol, face en avant. Elle est evidee en son milieu, suffisamment pour heberger le corps d’un bel athlete de mon envergure. Pas besoin de me projeter la bande-annonce pour que je me fasse une opinion sur le programme.

— Cette statue est un gisant, commissaire. Elle represente Apollon endormi. Je vais vous loger a l’interieur et couler du ciment par-dessus. Lorsqu’il sera dur on le polira et la statue sera exposee. Peut-etre un amateur eclaire l’achetera-t-il pour orner son parc ?

— Vous avez raison, murmure-je, c’est la gloire.

Elle s’agenouille pres de moi.

Вы читаете Beru et ces dames
Добавить отзыв
ВСЕ ОТЗЫВЫ О КНИГЕ В ИЗБРАННОЕ

0

Вы можете отметить интересные вам фрагменты текста, которые будут доступны по уникальной ссылке в адресной строке браузера.

Отметить Добавить цитату