raccrochant.
Beru tient notre prisonniere en respect.
Pas en grand respect a vrai dire puisqu’il se gratte le dargeot de sa main libre tout en l’admirant de ses beaux yeux en meurette.
— Je suis pas contrariant de nature, me dit-il, mais j’aimerais savoir ce qu’on fiche de tous ces macchabes et de toutes ces gonzesses, San-A. ?
— Continue de prier pour les uns et de veiller sur les autres, lui dis-je, et passe-moi ta rapiere !
Il me laisse enfouir le revolver dans mon corsage.
— Tu vas au bal des Petits Pageots blancs, Mec ?
— Attends et ouvre l’?il. Fais bien gaffe a cette pecore surtout, tu sais que nos petites Teutonnes sont plutot du genre espiegle ?
Je franchis la lourde et devale l’escadrin en retroussant mes jupes pour aller plus vite.
La rue Tilante est cette petite voie bourgeoise qui part de l’avenue de droite pour aller au carrefour de gauche. Elle est bordee de grilles d’immeubles cossus et semble parfaitement quiete.
La DS louee par feu Frank Heinstein stationne pile devant l’entree privee du Seigneurial. Evidemment, comme le copain projetait d’embarquer une malle lestee de nos carcasses, il tenait a s’economiser le trajet. J’ai devine juste… Elle est bath, la planque des poulmen’s brothers. Pour la discretion, faudra les peindre facon camouflage de para, les heroiques guetteurs. Je reconnais Dupied et Landoffe, deux navrants de la maison Bigorne. Leurs pardingues grisatres, leurs cache-nez et leurs gants de laine, leurs chapeaux a petit bord releve constituent pis qu’un uniforme. On saurait qu’ils sont flics, meme s’ils se mettaient du deodorant aux pinceaux, avec un accoutrement pareil. C’est signe Parapluie, une doublette de ce cru ! Tout juste s’ils ne s’asseyent pas dans la bagnole pour etre certains de ne pas manquer son conducteur. Deux sentinelles stoiques, plantees a chaque bout du vehicule, la goutte au nez et la mine si faussement innocente qu’on a envie de leur mettre une pancarte d’aveugle sur le baquet et de remplacer leur pebroque par une canne blanche, histoire de les rendre plus discrets, de mieux les incorporer dans l’anonymat, des les faire penetrer dans le paysage a toute force. C’est en voie de disparition, le poulardin de cet acabit. Maintenant on les compte ; bientot on les statufiera pour les exposer au musee de la Rousse. Ils seront sur des planches en couleur dans le dictionnaire de la Rousse, fatalement ! Une epoque policiere qui se meurt ! Tout meurt ! Les grandes figures, les autres… Les autres, ca coule tout seul, mais les grands, ca coince un peu au passage, la poulie des fossoyeurs gemit. Quand ils clabotent, on se dit que le monde va etre mutile. Et puis non, ca se cicatrise en vitesse. On les oublie aimablement, quels qu’ils aient ete : Fausto Coppi, Kennedy, Jean XXIII, Laurel et Hardy, l’Aga Khan, Piaf et consorts, Piaf et cons?urs… On les remplace, on s’en passe. Le grand prodige, c’est que tout le monde se passe de tout le monde. Tous les moments sont bons pour disparaitre. Y a pas d’instants propices aux derniers instants. Embarquez ! Que ca soye de l’arret du c?ur ou de la raie du cul, sublime ou honteux, c’est kif-kif bourricot. Et puis je debloque : une mort honteuse ca n’existe pas, comme n’existe pas un chagrin honteux.
Donc, les poulets pres de la chignole d’Heinstein… Un poeme ! Homerique ! je fais mine de rajuster ma fourrure sur le perron et je virgule un coup de periscope hatif. La rue est a sens unique. Par consequent, si Hildegarde a repere les matuches, elle a continue son chemin. Si elle poireaute, ca ne peut qu’etre dans le sens du degagement… Je tourne a droite et m’eloigne du Seigneurial a petits pas, sondant de mon ?il acere l’interieur des automobiles en stationnement.
Je m’en farcis une bonne douzaine et j’approche du bout de la rue Tilante. Me suis-je goure ? Des fois que je gamberge a cote de la montre, apres tout ! On se fait des berlues dans notre job. Suffit qu’on ait mis dans le mille a plusieurs reprises pour se croire detenteur d’un pouvoir magique. L’homme, il se prend vite pour la fee Marjolaine.
J’atteins l’extremite de la rue sans avoir repere de deesse blonde dans une guinde. Je suis vexe. Decu, mais surtout vexe. Me v’la dans l’avenue du President-Harouamena-Chouia-Barka [58], large et silencieuse.
Les bagnoles sont parquees en epis dans la contre-allee, semblables a des betes de somme dans une immense etable.
J’oblique a droite, me disant que si j’etais automobiliste et que j’atteigne l’extremite de la rue Tilante, c’est a droite que je tournerais. Objectez-moi que malgre ma robe, je n’ai pas une psychologie feminine et vous aurez bien raison. Je descends l’avenue puisqu’elle est en pente et que j’ai fait mienne la devise des Savoyards : « Nos c?urs vont ou coulent nos rivieres.J’examine en vitesse une theorie de chignoles lorsque mon attention est attiree par un nuage de fumee qui s’echappe d’une Porsche rangee quelques metres plus loin. Une vitre du vehicule est legerement baissee, malgre le froid, pour permettre l’evacuation de la fumee d’un… fumeur. Ce fumeur serait-il une fumeuse ? A cette perspective, c’est mon cerveau qui fume ! Nous fumes bien inspires ! Par la vitre de la lunette arriere j’apercois une chevelure blonde. Hildegarde ! Je sors delicatement le zigomar a bastos de mon corsage. Je l’assure bien
— Hildegarde, me voici ! clame-je en bondissant, pistolet braque, a l’interieur du vehicule.
C’est elle, elle tout a fait elle ; elle, en plein ! elle, pour de bon ; elle, comme je l’imaginais ; elle, comme je l’esperais. Elle, a n’en plus pouvoir ! Superbe, racee, bouleversante, ensorcelante, excitinge, sensuelle, troublante, irreelle, suave, grisante, merveilleuse, foudroyante, a croquer !
Elle a les plus beaux yeux du monde, la plus belle bouche du monde, les plus beaux cheveux du monde, la plus belle peau du monde ! Ses ondes vous papouillent, son odeur vous chavire, son regard vous liquefie. On a envie de la prendre dans ses bras, de fermer les lampions, de promener son nez sur son corps, d’y promener ses levres, d’y promener son batifoleur a contrepoids. On voudrait plaquer toute la surface de sa peau sur la surface de la sienne. Adherer sans restriction, sans rater une molecule de cette fille. On reve de devenir timbre-poste, voire, a la rigueur, de quittance, et se coller a elle apres s’etre fait humecter la gomme par sa langue. On paierait une fortune pour un salivage total.
Ma fulgurante irruption dans sa Porsche l’a a peine troublee. Un self-controle pareil, y a plus que les fakirs de l’Inde mysterieuse qui possedent le meme.
Elle me considere comme si j’etais une simple paire de godasses dans la vitrine de chez Clarence. En daim ! Je me sens devenir daim sous ce regard lucide et froid.
— Police ! m’efforce-je d’articuler. Tout est fini, ma jolie. Votre frangin est mort, le prince est mort, votre blonde amie arretee. Ca se termine comme dans du Shakespeare, par le fer et le poison. C’est une hecatombe generale. Vous allez maintenant devoir rendre compte de vos actes, emphase-je.
Un peu pompelard, hein ? On voit que je suis trouble. J’ai surement les yeux en branches de sapin. Elle s’en rend compte. Un sourire tenu flotte devant elle, comme dessine sur un calque et plaque sur son visage immobile. Un sourire en surimpression, quoi !
Elle me fait songer a ces etranges, a ces mysterieux visages peints par Fra Angelico, le peintre des anges.
— Bon Dieu, ce que vous etes belle ! soupire-je. J’aimerais tellement mieux vous emmener passer un week-end chez Carrere a Montfort-l’Amaury plutot qu’a la Maison Parapluie.
Je finis d’exhaler mon soupir.
— Cela dit, mignonne, reagis-je, vous allez mettre gentiment votre voiture en marche et nous conduire jusqu’au quai des Orfevres.
Jusqu’alors, elle n’a pas profere le moindre mot. On dirait qu’elle se fout eperdument de ce qui arrive et de ce que je lui bonnis.
Avec pourtant une deroutante docilite, Hildegarde actionne sa cle de contact. Vous l’avouerai-je ? Ca me tracasse le subconscient, de la voir aussi passive ; je me dis que c’est pas dans les manieres d’une fille qui liquide son prochain sans broncher et kidnappe les gens avec la plus rare temerite. Ca cache des manigances. Ca fait redouter des coups fourres bien fourres, des arnaqueries de classe, des combines inspirees de James Bond.
— Je tiens a vous preciser, Hildegarde, qu’a la moindre alerte je defouraille, quel que soit le regret que j’en
