Je devrais peut-etre pas le faire, mais tant pis, quand on commence a avoir la rate au court-bouillon, on ne prend plus de precautions. C’est l’histoire du zig qui rentre chez lui apres plusieurs mois d’absence, il va pas attendre l’ouverture des pharmacies pour se jeter sur Bobonne.

Je compose le numero en question. Peu m’en chaut[55] des consequences. Me v’la inspire, les gars. J’ai les cellules parfaitement oxygenees. Berthe vit, Odile vit et je ne l’aime plus, ce qui me donne sur tous les tableaux ce sentiment d’absolue liberation sans lequel l’homme d’action ne peut pas actionner convenablement.

Quel egoiste je fais, tout de meme ! Mea culpa, comme disait un latiniste qui ne voulait pas se laisser sodomiser. L’egoisme, c’est le vrai fosse qui separe l’homme de la bergere. Ca commence apres le repas du dimanche, quand l’epouse se tape la vaisselle tandis que son matou visionne sports-dimanche. Un univers, ca represente ! C’est son egoisme naturel qui a permis au male de dominer la femelle. La femme console et cajole l’homme qui pleure. Et l’homme se contente de grogner a la femme qui pleure : « Oh, non, chiale pas, je t’en prie.Pourquoi ? Parce qu’un chagrin de femme le derange, comme le derange une maladie de femme. Il a le monopole de la peine et de la souffrance comme il a le monopole des decisions, l’homme. En vertu de cette grande verite, croyez-moi, mes amigos, le plus moche des conditions masculines, c’est d’etre le mari de la reine d’Angleterre.

Ca zonzonne a l’autre bout. Deux fois, trois fois… Pas de reponse… Trop tard, Hildegarde est partie, comme annonce par Berthe. J’attends encore un brin. Ca carillonne cinq fois, ca carillonne, six fois, puis sept, et huit[56] ! Ca carillonne neuf fois et c’est au moment que s’amorce la dixieme, au moment ou je vais raccrocher qu’on depote le combine et qu’une voix de femme, rauque mais veloutee, basse mais claire, froide mais melodieuse declare :

— Allo ! j’ecoute…

En realite, biscotte l’accent, elle a dit textuellement : « Hhhhallo ! ch’ecoute ».

Est-ce l’organe d’Hildegarde ? A cette idee, mon battant se met a carillonner lui aussi.

— Ici, Ramses Dheu, le maitre d’hotel de Sa Majeste, je chuchote en m’efforcant d’adopter l’accent du domestique, pourrais-je parler a Mlle Heinstein, de la part de Sa Majeste ?

Un bref silence. Puis la voix murmure.

— Raccrochez, je vous prie, on va vous rappeler.

Declic. Je repose l’appareil. Une drole de petite mefiante, cette s?ur ! Elle ne laisse rien au hasard. J’attends, me demandant si je ne lui ai pas mis la puce a l’oreille. Peut-etre ces gens avaient-ils un code pour s’appeler, un mot de passe ? Heureusement, la sonnerie ouatee du biniou retentit. Je me hate de decrocher.

— Ici, Ramses Dheu, dis-je. C’est Mademoiselle ?

— Que voulez-vous ? telle est la reponse laconique.

— Il vient d’arriver malheur a M. Heinstein, debite-je a l’amazone…

The silence ! Ca point-d’interrogationne dans l’ecouteur. Est-ce l’emotion qui la rend muette, on bien se gaffe-t-elle d’un coup d’arnaque ? Qui vivra verrat (comme disait une truie de mes relations). Puisque me v’la lance, je continue :

— Je ne sais pas si Mademoiselle est au courant, pour ces deux policiers deguises en femmes ? M. Heinstein devait s’en charger. Mais ils n’etaient pas endormis et l’un d’eux a poignarde M. Heinstein. Nous sommes tous intervenus et nous avons pu les maitriser, seulement dans la bataille Sa Majeste a ete serieusement blessee. Il faudrait un medecin. Je ne sais que faire…

La voix se decide enfin a se manifester.

— Ne faites rien, nous arrivons !

4

PAYEZ ET EMPORTEZ !

Vous avez lu le Martyre de l’Obese ?

Non, je ne pense pas. Beraud, c’est rape, passe de mode, passe de monde. La litterature de papa ! Ils sont une tripotee de gloires d’avant-guerre (la provisoirement derniere) a avoir disparu.

Sauf Celine qui monte, qui monte, et qui n’en finira pas de grimper, parce que lui, il a fait mieux qu’ecrire des livres : il a invente le cri litteraire.

Les autres ? Giraudoux, Gide, et deja Cocteau, et bientot Mauriac, et presque Claudel, du passe, depasses, aux archives ! On les met a mijoter dans des limbes. Un jour, plus tard, ils referont peut-etre surface ; c’est pas sur. Ca dependra d’un tas de facteurs et de leur maniere de sonner. La litterature, c’est un flot qui change de couleur, de vitesse, de debit selon la geographie du temps. Y a des ecrivains de guerre, des ecrivains de paix, des ecrivains de pets (comme moi) et des philosophes. Les philosophes, on les perpetue en fac, mais les honnetes tisseurs de phrases, les scrupuleux pisseurs de copie, on peut pas se douter combien la mort leur est fatale. En meme temps que leurs glorieuses depouilles, c’est leurs ?uvres qu’on inhume. Leurs vers aussi ont des vers. Bon, pour vous en revenir, le Martyre de l’Obese, qu’est-ce que c’est ? L’histoire d’un gros mec qui convoite une dame. Il se meurt d’amour pour elle, mais comme il est bourre de graisse elle lui refoule les ardeurs, la matine, jusqu’a ce qu’un beau matin elle se file au pageot, jambes ouvertes en lui disant « Tiens, mon gros, sois heureux ! ». Il est abominablement commotionne, le martyr. Ca lui coupe ses effets, ses envies, ses ardeurs, ses desirs, ses sentiments. Black-out total. L’obese n’obese pas. Tragique ! Pourquoi ce preambule ? Parce que je pense au cas du martyre de l’obese en attendant la venue d’Hildegarde. Voila une fille qui occupe toutes mes pensees depuis deux jours. Elle me hante, elle m’obnubile, me debilite. Je la cherche frenetiquement dans tout Paname. Je donnerais quinze jours de votre vie pour lui mettre la main dessus. J’en ai le cervelet qui tourne en moelle, qui fait l’?uf coque… Mon crane, c’est un melon trop mur quand je pense a elle. Et puis le miracle se produit. Elle va arriver. Je l’attends ! Vous entendez bien ? JE L’ATTENDS ! Ca devrait me galvaniser, me transporter, m’exuberer. Eh ben non, mes filles. Je tire-bouchonne du bulbe au contraire. Je ressens une mysterieuse tristesse, celle des aboutissements. S’assouvir, c’est le plus horrible de l’existence. Beau et navrant comme le tourbillon final du feu d’artifice, quand ca tournoie, quand ca petarade en rouge, en bleu, en jaune dans les hautes altitudes. Tout s’embrase, tout devient apotheose, c’est-a-dire finale. Le finale d’une revue a grand spectacle ? Lugubre ! Ca transporte, certes, mais pour vous laisser tomber de plus haut.

Hildegarde, je vais la connaitre. Belphegor, un peu… La jonction si ardemment souhaitee va s’operer. La jonction cree l’orgasme ? Que non point ! Elle est source de melancolie, generatrice de regrets indecis. Ah ! meandres de mon ame, parviendrai-je a vous suivre jusqu’au bout du labyrinthe ?

Je prepare l’operation, comme le regrette Dillinger preparait le braquage d’une banque, et Napoleon la capture du soleil d’Austerlitz. Faut que tout soit regle, qu’il n’y ait pas de faille, pas de fausse man?uvre. On a boucle le diplomate, son julot et les radasses dans la chambre du fond, sous la surveillance de dame Berthe et de gente Odile.

On a entrepose le cadavre du prince et le domestique espago serieusement abime dans le grand salon. Voila une nouvelle maniere de faire le menage. Restent trois pions de man?uvre sur l’echiquier. Le plus important : San-Antonio (merci, j’ai les chevilles bandees) ; le second, Berurier, le troisieme, Ramses Dheu, c’est le plus delicat. Nous avons besoin de son concours. C’est lui qui va devoir introduire Hildegarde dans l’appartement. Je le sermonne bien. A ma maniere, evidemment.

— Si tu joues franco, mon bonhomme, parole d’homme je te laisse faire ta valise et filer tout de suite apres. Sinon, c’est la prison, le deshonneur, le blason du prince souille.

— Sans compter une tronche au cube ! complete Berurier en faisant virevolter ses gros poings.

Toujours en slip, l’Eminence. Il a donne sa belle robe a sa femme qui en avait envie. Leur cadeau de retrouvailles !

— Toi, Beru, decide-je, tu vas te planquer dans le hall, il y a precisement une tenture derriere laquelle tu pourras te dissimuler et surveiller le comportement de Ramses. S’il bronche, s’il dit un mot de travers, s’il adresse une mimique a la dame, tu l’assaisonnes d’un coup d’arquebuse, vu ?

Je lui tends un revolver trouve sur Heinstein. Le Mastar en verifie le chargeur et le cran de surete.

— Banco ! lance-t-il sobrement.

Puis, promenant le canon de l’arme sous le nez du maitre d’hotel, il susurre :

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