des vieux, non plus qu’au respect du aux vieux.
Le larbin rouquin est toujours out, par contre, le Levantin est accagnarde contre le mur. Il se denombre les mandibules d’un index mousseux.
— Comment te sens-tu, Yaudepipe ? je lui demande de mon air le plus facetieux, car vous n’ignorez pas combien j’ai la plaisanterie fastoche.
J’ouvre le couvercle de la malle et fais basculer celle-ci. Le cadavre de Frank Heinstein roule sur le plancher.
— Tu as vu ce qui est arrive a ton petit camarade ? Si tu ne reponds pas a mes questions, il t’arrivera tout pareil, mon pote !
Le Levantin est terrifie. Ses yeux se mettent a ressembler a deux huitres posees dans deux soucoupes.
— Il y a longtemps que tu es au service du prince ?
— Depuis toujours, il murmure en achevant de s’exorbiter.
S’il continue d’ecarquiller ses lampions de la sorte, il va finir par se dechirer la figure.
— Donc tu l’as suivi en exil ?
— Oui.
— Tu peux m’expliquer ce qu’il traficotait avec une belle Allemande prenommee Hildegarde ?
Le Levantin secoue la tete, sans repondre.
— Tu l’aimes bien, ton prince, je crois piger, non ?
— Je donnerais ma vie pour sauver la sienne !
— Alors je vais te faire faire des economies, fiston. Viens avec moi.
Je l’entraine jusqu’a la chambre ou git Kelbel 69 deux fois. En apercevant le cadavre de son maitre, le valet pousse des cris et verse des larmes en se lacerant la poitrine de ses ongles.
Je lui designe la bague dont le chaton est ouvert.
— Il s’est empoisonne pour eviter le scandale, fais-je. Si tu es cooperatif, je te promets que sa memoire sera preservee, sinon c’est le gros bigntz dans la presse et son suicide n’aura servi a rien.
Je le laisse lamenter encore. Dans son pays, ca se pratique couramment. Il y a les professionnels de la larme, des gars qui ont leur licence de pleureur et qui sont inscrits au registre du commerce. Certains, meme, se constituent en S.A.R.L. (societe a rendement lacrymal, ca veut dire) pour avoir droit de faire figurer les oignons sur leurs frais generaux.
Quand il a pousse trente-six cris, cent vingt-deux plaintes et mille quatre cent quarante soupirs, je le reagis[52].
— Bon, maintenant que tu t’es decharge les glandes, gars, on va discuter. Reprenons ma question initiale. Qu’est-ce que la denommee Hildegarde avait a faire avec Kelbel ?
— Le pere de Mlle Hildegarde etait un ami de Sa Majeste. A la chute du Troisieme Reich il s’est refugie au Jtempal ou il est mort quelques annees plus tard au cours d’une chasse a l’azalee carnivore[53].
— Et alors ? demande-je apres un bout d’instant de meditation.
— Quand Sa Majeste a ete chassee du Jtempal par la revolution, elle a recu ici la visite de Mlle Hildegarde qui tenait a lui exprimer sa gratitude pour ce qu’elle avait fait a son pere.
— Quelle est le nom de famille d’Hildegarde ?
— Heinstein !
Je bondis.
— Tu veux dire qu’elle est la femme du zig blond qu’on a refroidi ?
— Non, sa s?ur !
— Qu’est-ce qu’ils maquillaient ensemble, les joyeux frangins ?
Le Levantin a un geste indecis.
— Ils aidaient Sa Majeste.
— A quoi fiche ?
— Je ne suis pas au courant.
— Prends garde ! menace-je, c’est pas le moment de me bluffer !
— Je vous fais observer que j’etais seulement le maitre d’hotel de Sa Majeste, pas son confident, riposte le valet qui se tient a carreau, comme un valet sur quatre.
— Il y a longtemps que Frank s’etait joint a Hildegarde ?
— Il venait d’arriver d’Afrique du Nord. J’ai cru comprendre que Mlle Hildegarde avait besoin de lui pour des taches importantes…
Je devine lesquelles. Liquidation ! Il lui fallait de la main-d’?uvre serieuse a Hilde pour regler ses comptes. Un expert-comptable du meurtre, en somme !
Ca m’a l’air d’une drole de famille, les Heinstein, avec le papa chef nazi et les bons enfants trucideurs.
Je biche le valet par son revers et le decolle de terre.
— Comment t’appelles-tu, fils d’hyene ?
— Ramses Dheu, bredouille-t-il.
— Pour un zig qui n’est, pretend-il, que maitre d’hotel, Ramses, tu ne repugnes pas aux basses ?uvres, camarade. Tout a l’heure, tu nous as bel et bien enfermes, mon pote et moi, dans la chambre a gaz !
— Sur l’ordre de Sa Majeste. Sa Majeste m’a prevenu que vous etiez des hommes de main, a la solde du nouveau gouvernement jtempalien. Nous etions toujours sur le qui-vive.
— C’est toi qui as averti Heinstein ?
— Non : Sa Majeste.
— Et que devait-on faire de nous ?
— Je l’ignore.
Les ebats des Beru ont pris fin et l’on entend la voix claironnante du Gros entonner la Marche des Matelassiers. Ce qui, chez lui, est signe de liesse. Effectivement, la porte s’ouvre sur un Alexandre-Benoit euphorique, rejoui, apaise. Un Beru rassure. Un Beru eponge. Un Beru sur de son destin et qui, en retrouvant sa femme, a retrouve sa pleine confiance en la vie. Il est en slip et, par un accroc dudit, on apercoit sa brulure cloqueuse, son tatouage ravage dont les caracteres se gondolent.
— ’scuse-moi, pour l’entracte, murmure-t-il, j’avais deux mots a dire a Berthe.
— Entre deux mots, faut toujours choisir le moindre, reponds-je.
Il fronce les sourcils en decouvrant le prince clamse.
— C’est toi qui lui as fait passer le gout du caviar, San-A. ?
— Penses-tu. Monseigneur a eu un coup de cafard.
— Et sa couronne etait plus la pour amortir le choc, gouaille l’Enflure.
Visiblement il ne me croit pas. Je renonce a le convaincre car le temps presse.
— Maintenant, dis-je au larbin, tu vas m’allonger l’adresse de
— Je ne la connais pas !
— Son telephone alors !
— Je ne l’ai pas non plus !
— Et cui-la, tu l’as, oui ou non ? rugit le Gravos en filant un coup de pompe dans le postere de notre homme.
Le Levantin se masse le train d’afauteuillage[54].
— Regardez dans le carnet d’adresses de Sa Majeste, conseille-t-il piteusement.
Le cabinet de travail de sa defunte Majeste est de style Louis XVI, ce qui est tout indique pour un prince dechu. Par contre, son Hermes, lui, est d’epoque contemporaine. Je le trouve d’autant plus aisement qu’il est pose sur le bureau, bien en evidence, comme s’il attendait que la main san-antonienne vienne le cueillir tel un fruit mur.
Avec vitesse, precipitation, frenesie et anxiete je l’ouvre a la lettre « H ».
Je n’y trouve aucun nom, mais, par contre, deux initiales : H.H. Ca ne voudrait-t’y pas dire Hildegarde Heinstein, ca ? H.H., les initiales du bonheur. J’ai idee qu’a partir de dorenavant, tout le bonheur risque d’etre pour moi. En regard des deux lettres il y a un numero de telephone ELY. 50–61.
