Il a besoin de constater qu’elle est bien vivante, sa grognasse ; besoin aussi de lui demontrer que pour le radada, tout plebeien qu’il soit, il peut souffrir la comparaison avec l’amour monarchique. C’est une forme elementaire de la lutte des classes ; de la lutte des castes ; de la lutte des cases ; de la lutte des castrats. Que Cupidon soit avec eux !

— Chere Majeste, continue-je, je ne puis vous promettre la discretion en echange de vos confidences ; neanmoins, si vous me fournissez assez d’elements pour me permettre de terminer cette enquete, je ferai l’impossible…

Kelbel me virgule un regard dedaigneux de son ?il gauche, le droit s’averant pour l’instant hors d’usage.

— L’impossible ? murmura-t-il.

— Afin d’eviter le scandale. Dites-moi ou je peux rencontrer Hildegarde et…

Je me tais brusquement. Tout se passe si vite, tout est si stupefiant, si romanesque…

Le prince qui jouait machinalement avec sa bague ornee d’un diamant de dix-huit carats (un diamant en or massif, en somme) vient d’en faire basculer le chaton. J’ai lu tellement de recits sur les bagouses a poison, en vigueur sous Henri II et Hitler Premier, que je realise illico ses intentions. Je lui plonge dessus. Je le culbute ! Je le renverse ! Je l’etreins ! Mais je me prends les nougats dans les plis de ma robe et ca freine ma liberte de mouvements. Quand on est commissaire de police, le port de la robe de soiree est plus delicat que le port d’armes. Je sens le prince devenir tout mollasson dans mes bras. Je le lache et il choit sur le tapis persan. Mort, Kelbel ! Kelbel mort ! Quelle belle mort ! Kelbel mord encore sa bague veneneuse. Du cyanure premier choix ! Il est raide comme la justice de Berne. L’?il revulse, les narines convulsees. Je ne veux pas jouer les plaintifs, mes cheries, mais admettez que je ne merite pas ca. Ca creve sous mes pas, ca roussit, ca se combustionne comme si je chaussais des lance-flammes. A peine mettons-nous la main sur l’un des pions de ce funebre echiquier qu’aussitot il devient poussiere. Ainsi de Laurenzi, ainsi de Couchetapiane, de Rita, de Frank Heinstein, du Prince… On me les tue ou ils se tuent. La Mort marche devant moi, a reculons comme un cameraman devant des comediens. Il suffit que je tende la main vers ces chandelles susceptibles de me donner un peu de lumiere pour qu’elle souffle dessus, la Mort, et me les eteigne. Je vais dans une nuit opaque, les bras tendus sur du vide.

Et pendant ce temps, les Beru prennent leur fade de l’autre cote de la cloison. Des decontractes ! Ils font comme chez eux, mieux que chez eux !

C’est beau la vie ! C’est bon l’amour ! La digue, la gigue, la ligue du culte ! Un coma ! Le sensoriel dit merde a l’esprit. Sauve qui peut ; le spermatozoide passe a l’attaque ! Il quitte son reduit breton, ce petit maquisard intrepide.

Je me dirige vers la salle de bains et je trouve Odile assise sur le rebord de la baignoire, pleurant comme douze Madeleine. Elle parait degrisee. Je m’assois pres d’elle, je passe mon bras sur son epaule. Horrible a dire, mais j’ai brusquement cesse de l’aimer. Je sais bien qu’elle ne se controlait pas, qu’elle etait victime d’aphrodisiaques, n’importe : le vilain spectacle m’a libere de cet amour qui me tourmentait. Un declic s’est produit en moi. Je ne suis pas fier, mais je n’y peux rien. L’amour, c’est souvent ainsi. Passionnel longtemps, et puis une brutale deconnection se produit et c’est fini, le courant ne passe plus. Grace au prince defunt, me voila sauve d’Odile. A nouveau, San-A. est disponible, les filles. Vaillant petit scout d’alcove : toujours pret (en anglais : ready).

— Ne pleure pas, mon chou…

Elle leve sur moi ses yeux baignes de larmes (comme on dit dans les romans pour jeune fille masturbee).

— C’est affreux, Antoine, il me semble avoir fait un cauchemar…

— C’en etait un, mon ange !

A poil, qu’il est, l’ange. Dechu sans le vouloir. Mais degringole en pique de son piedestal.

— Raconte-moi ce qui est arrive, Odile…

Elle essuie ses yeux. Sur le coup elle ne s’apercoit pas que je ne l’aime plus. Nos relations courent sur leur erre (d’en avoir deux). Ca se detecte pas dare-dare, la desaffection, contrairement a l’amour. Le partenaire malheureux met un certain temps a s’en apercevoir. Un certain temps a y croire, surtout. Il est pret a couper dans les bobards, a se laisser chambrer. La realite precede l’affliction. Il suffit d’un mot gentil, d’un baiser furtif pour maintenir les relations au beau fixe.

— Eh bien, lorsque tu m’as envoyee chez ce Couchetapiane, je me suis trouvee sur son palier en meme temps qu’un grand type blond… Sans un mot il a sorti un revolver, me l’a montre, puis l’a remis dans sa poche en me faisant signe de le suivre. Nous sommes retournes dans la rue. Une auto noire, une traction, attendait, pas tres loin de l’entree. J’ai voulu m’elancer vers le cafe ou tu m’attendais, mais il me tenait par le bras. Il a gronde : « Non !sur un ton qui m’a fait fremir. J’ai pris place dans l’auto. Une magnifique blonde s’y trouvait. Ils ont parle en allemand tous les deux, puis la fille m’a tendu une boite de bonbons en disant : « Tenez, ca vous fera prendre patience !Je ne voulais pas accepter, mais a nouveau, l’homme blond a braque son revolver sur moi. Ils semblaient tellement impitoyables, l’un et l’autre…

La suite, je la connais. Berthe m’a deja affranchi… La pastille endormante… Comme le coup du vulneraire…

— Tu t’es reveillee ici ?

— Oui. Completement nue. Le prince me regardait avec convoitise. J’ai crie. Alors ils m’ont fait prendre une drogue… Cela avait un gout amer, horrible… Ensuite il m’a semble que je revais. Un reve pornographique… Il y avait des filles nues, des hommes qui…

Elle se remet a pleurer. Je l’embrasse, apitoye. Ce pauvre lapin, quand meme… Elle faisait ses emaux, Odile. Elle m’aimait. Elle a une petite fille qui vit dans une pension chic… Et puis voila… Faut s’etonner de plus rien, de nos jours, pas vrai, les gars ? Tout peut arriver, et du reste tout arrive : le concevable comme l’inconcevable. On croit betement que l’inconcevable arrive aux autres, mais va te faire considerer ! Un jour ca vous choit dessus : le billet gagnant, l’accident de bagnole, le cocufiage, la Legion d’honneur, la verole, le grand amour… C’est pour tout le monde, l’exceptionnel. Comme le quotidien ; il suffit d’attendre, d’y croire. Se soumettre aussi, lorsque ca se produit. Pas faire le mariole, pas jouer au martyr, simplement dire banco et subir gaillardement. Les chagrins, a la rigueur ca colle. L’homme le plus demuni est bourre d’aptitudes. Il sait l’empoigner par le bon bout. Mais c’est les grandes joies qui le demontent.

— Essaie de retrouver tes vetements, cherie. J’ai des gens a questionner.

Le gens que je cause, ce sont les deux larbins boucles pres du macchabe dans le dressing-room. Je les delivre. Ils ont ete serieusement contusionnes par le Mammouth. Une rencontre avec Beru, c’est en soi un accident grave, ca devrait etre couvert par les assurances. Mais le Gros n’en tire pas gloire. Ca lui parait naturel, ce don du Ciel. Il meurtrit ses vilains contemporains avec une aisance, une maestria confondantes. Le Paganini de la mailloche pour ainsi dire. Il n’est pas de ces mecs qui s’epatent eux-memes, qui se jugent jaillis du fion de Jupiter. Tenez, il y a quelques mois, je matais sur la deuxieme chaine l’intervielle d’un ecrivain barbezilien et j’en suis pas encore revenu de la suffisance du bonhomme ! Pas croyable que ce gros vieux soit a ce point vanneur, redondant, epateur, paonesque ! Fou de lui, extatique devant son ?uvre. « Qu’est-ce que je n’ai pas ecrit ?qu’il demandait, ce modeste ! Comment peut-on etre si vieux et si orgueilleux, a moins bien sur d’etre con comme trente centimetres de boudin ? Patriarche au mitan de sa tribu et de ses attributs ; chiquant au vieux mage, au souverain poncif, il en etalait de toute sa graisse rancie sous le harnois, fustigeant les mecs de la teloche qui l’avaient mal lu, glorifiant son ?uvre immortelle, « petafinant »[51] les petits et grands confreres et souhaitant ouvertement leur mort pour pouvoir mieux leur pisser dessus (quand les autres sont sous terre il est plus facile de les compisser que lorsqu’ils se tiennent a la verticale). Un monstre, je vous dis. Une tranche de vie, format pudding. Un delire ambulant. Ce zigoto-la, il n’a pas besoin de la gloire, car il est la gloire, sa gloire ! Je m’etonne qu’il se soit abaisse a s’accoupler, cet onaniste type.

Je voulais fermer le poste, on bien rejoindre Guy Lux sur la premiere, mais je pouvais pas, il me fascinait, le vieux tricoteur d’aureole. C’est presque beau un gars qui se statufie, qui se masque-mortuaire, qui s’immortalise tout seul. Qui secrete avec delectation le marbre devant recevoir son effigie, tels ces peintres qui fabriquaient leurs couleurs pour s’autoportraitiser. Je l’ai traite de vieux con pendant deux minutes. Dommage qu’il m’ait pas entendu, le Barbezilien barbeur ! On doit pas insulter un vieillard, je sais bien, mais cet homme si gonfle de sa personne n’a pas d’age. Il echappe au temps et a toutes les servitudes de la vie. Son vrai don, ca n’est pas d’ecrire des choses plus on moins geniales, c’est de se croire a ce point un genie. Un mironton qui traverse l’existence en portant des lauriers en guise de bitos et des ailes en guise de pardingue, il n’a pas droit a la retraite

Вы читаете Beru et ces dames
Добавить отзыв
ВСЕ ОТЗЫВЫ О КНИГЕ В ИЗБРАННОЕ

0

Вы можете отметить интересные вам фрагменты текста, которые будут доступны по уникальной ссылке в адресной строке браузера.

Отметить Добавить цитату