prend du rythme, comme ca devient mecanique, on a soudain envie de les compter. On regrette de n’avoir pas commence a partir de la premiere. On se dit qu’on fera une estimation ensuite, mais qu’il faut absolument denombrer ce qui va suivre parce que ca sera long. Une, deux, trois, quatre… Beru ne faiblit pas. Le prince a toujours le meme gemissement, le meme balancement de tronche… Vlan… Vlan… Dix, onze douze, treize… Une machine, je vous dis ! Bien reglee, bien huilee, garantie sur facture. Beru, un jaloux, mais jaloux jusqu’alors en toute tranquillite. Un jaloux qui se declenche. Qui en a long a battre ! Tout le monde se tait. Tout le monde regarde, medite et apprecie. La scene n’est pas brutale, ni violente, ni rien… Elle se deroule seulement dans une espece de quatrieme dimension. Dix-huit, dix-neuf… Comment peut-il atteindre a une telle regularite, mon Beru, hein, dites ? Le temps de laisser retomber son bras pour lui donner la possibilite d’un nouvel elan, et le voici qui se releve, termine par une large main blemissante. La main s’applique sur la gogne du prince. Vlan ! Vlan ! Kelbel a la joue blanche, puis rouge, puis violette ! Enfin ca noircit. Ca devient de plus en plus noir. Et puis ca enfle… Ca gonfle de plus en plus… Et puis ca creve ! Ca se fissure de plus en plus. Et puis ca saigne. Mais y a que le bruit de la gifle qui change, le rythme, lui, demeure constant. Vlan… Vlan… Quarante et un, quarante-deux, quarante- trois… Il va frapper pendant combien de siecles ainsi, le gros Beru ? C’est pas previsible. Il a sa main rouge du sang princier. Il ne souffle meme pas fort. Vingt ans de technique dans l’art delicat du passage a tabac trouvent brusquement leur justification, leur aboutissement. Vlan !.. Vlan !.. Les yeux de Kelbel 69 deux fois deviennent tout choses. Il a la frime deformee. On dirait que son profil opere une rotation, un demi-tour a gauche, gauche ! J’en suis a soixante-huit gifles lorsque l’ex-souverain du Jtempal s’ecroule. La soixante-neuvieme beigne de Beru ne rencontre que le vide et desequilibre son auteur. Alexandre-Benoit execute une embardee et choit sur un divan opportun.
La, il reprend souffle.
— Berthe ! appelle-t-il doucement, viens me masser le bras.
Docile, sa memere s’agenouille pres de Beru et se met a lui malaxer le biceps.
Je m’approche alors d’Odile. Elle a un sourire radieux, mais lointain.
— Bonjour, cheri, me fait-elle.
Je la mate attentivement et je m’apercois qu’elle est droguee a bloc.
— Rhabille-toi, Odile ! lui ordonne-je doucement.
— Oh, cheri, pas encore, on vient juste de commencer…
Je sens du triste, du gluant, de l’amer au fond de moi. Ce qui s’est passe, je ne le comprends que trop bien : Odile a ete kidnappee, on l’a amenee au prince qui l’a camee a fond et elle fait une crise erotique. Je voudrais etre ailleurs, n’importe ou… Marcher dans le froid on sous la pluie. Marcher dans la nuit, droit devant moi. Suivre un remblai de voie ferree par exemple et respirer l’air mouille qui sent la soie. Je voudrais ne plus penser. Gommer de mon esprit ces laides images. M’enfoncer dans une profonde fatigue comme dans les draps rugueux d’un lit de campagne. Il y a des moments, comme celui-ci, ou l’on se sent loin de la table d’hote. Quand on est loin de la table, le plus simple est de rapprocher sa chaise, mais quelquefois on a envie de tirer la table a soi, obligeant tous les autres convives a se deplacer. Vous connaissez ?
— Odile, soupire-je, Bon Dieu, ce que tout ca est con !
Elle me passe ses bras au cou.
— Pourquoi dis-tu cela, Antoine cheri ?
Je me tourne vers les autres partenaires. Ces dernieres sont de solides pouffiasses, bien eveillees, bien lucides.
— Appelez un medecin ! leur ordonne-je.
Puis je guide Odile jusqu’a la salle de bains.
Tandis qu’elle obeit, je fais couler de l’eau froide sur ma nuque et je me bassine longuement le visage. Pas de defaillances, San-A. ! Serre les chailles, mon pote ! La vie, ca n’est que l’idee qu’on s’en fait. Les grosses desillusions, faut les chasser a coups d’aspirine, comme les mauvaises migraines. Tenir ! Se mettre les larmes en reserve pour les verser le jour ou ca vaudra le coup !
Je retourne dans la chambre orgiaque. L’ambassadeur et son gigolo se reloquent rapidos.
— Police ! leur dis-je, restez a notre disposition jusqu’a nouvel ordre.
— Je suis ambassadeur ! se rebiffe le gatouillard.
— Si l’affaire s’ebruite, vous ne le resterez pas longtemps.
Il se le tient pour dit et va s’asseoir au salon. La grosse Berthe continue de masser le bras vengeur de son bonhomme. Des larmes degoulinent sur la face couperosee (de Provence) du Mastar. Il pleure sur ce qu’il a vu, le bon biquet. Il se dit qu’a partir de dorenavant, son menage ira a la va-comme-je-t’epouse. A moi de sauver la situation. A moi d’oublier mon chagrin pour oindre ce c?ur endolori du bel onguent de l’illusion.
Un regard m’a suffi pour piger que, contrairement a Odile, Berthe Berurier jouit de toutes ses facultes.
— Quelle ordure, ce prince, gronde-je, droguer ainsi ces pauvres femmes pour abuser d’elles…
B.B. me gratifie d’une ?illade reconnaissante.
— Droguees ? demande le Gros.
— Sans blague ! m’ecrie-je, t’as du velours noir sur les falots pour pas t’apercevoir que nos bergeres sont bourrees de haschisch ?
Il mate sa donzelle, laquelle, parfaite comedienne, s’empresse d’adopter un regard cloaqueux.
— C’est pourtant vrai, reconnait mon adjoint. Je me disais aussi, Berthe faire une bonne maniere a un mec devant tout le monde, ca lui ressemble pas. Alors, c’est vrai, ma Guenille, que ce salaud t’a camee ?
Elle joue les Manon, la mere Beru, pour le coup. Dans le style « je suis encore tout etourdi-i-i-i-e ». Elle se prend la coupole a deux mains. Elle bat des paupieres. Elle soupire :
— Attends, ne me brusque pas, il faut que je cherche a me souviendre.
— Ah ! dis donc, elle est drolement delabree de la pensarde, ma pauvre Minouchette, s’apitoie Sa Majeste. Il a du bougrement forcer la dose, le Kelbel. Mais il va me payer ca ! Vise un peu ma Berthy, Gars. On dirait qu’elle regarde jouer « Mais te balade donc pas toute nuesur le preavis de Notre-Dame [50] ! Elle a les coquards qui floconnent.
— Bon, c’est pas le tout, tranche-je, maintenant il s’agit d’exploiter la situation puisque nous l’avons bien en main.
— Pret a la man?uvre ! lance-t-il, revigore.
Il embrasse sa dame entre les seins.
— Je te ferai oublier tout ca, ma Grosse, promet-il. Tu verras, le temps effacera…
— En attendant, essaie d’effacer l’evanouissement du prince, car j’ai absolument besoin de lui parler ; moi, je m’occupe de ramener Berthe a la realite.
J’entraine la dame de ses pensees dans une piece voisine tandis que Beru rafle une bouteille de scotch pour mieux jouer les soigneurs.
3
L’EFFET DU PRINCE
— Et alors, dame Berthe, attaque-je, on joue les favorites de harem, maintenant ?
Elle se masse le front, chiquant a l’egarement. Mais, comme c’est moi qui lui ai souffle son role, je ne suis pas dupe.
— La dame aux camelias, ma bonne amie, ca sera une exclusivite pour votre bonhomme, si vous le voulez bien, stoppe-je. Je prefererais que nous jouions cartes sur table car vous n’etes pas plus droguee que l’agneau de lait en train de teter sa mere.
Elle laisse retomber son bras, renoncante.
— On prend tout par le debut, Berthe. Vous etiez chez vous tandis que nous emmenions le coq a l’hopital. Ensuite ?
Ce qu’il y a de bien avec les frangines comme la mere Beru, c’est qu’elles n’ont aucune honte a s’avouer vaincues. Il s’agit seulement de leur parler net et de leur enrayer la glande a simagrer. La v’la donc qui devient urbaine et claire dans ses explications.
— Je commencais a preparer le repas lorsqu’on a sonne. Une tres jolie fille blonde avec un accent etranger
