Toujours precedes du larbinoche, on traverse le testibule (ou le vesticule si vous preferez) et notre mentor ouvre une porte capitonnee.
— Vous pouvez vous deshabiller ici, dit-il.
Il donne la lumiere. Je marque un temps d’arret a l’entree du dressing-room, mais celui-ci est vide. Alors j’y penetre avec mon compere. C’est une petite piece tendue de moquette parme jusque sur les murs. Deux fauteuils crapauds et les penderies garnies de cintres en constituent l’ameublement. La lourde s’est refermee derriere nous. On se defrime, passablement desorientes. Le Gros est lourd, hostile. Sa perruque rousse rejetee en arriere demasque les rides soucieuses qui accordeonisent son front de penseur.
— Et maintenant ? demande-t-il, on va tout de meme pas se depoiler et se laisser jouer « Branche-toi- sur-mon-compteur » bleu par ces messieurs de la Grande Famille sous pretexte que ca correspond aux necessites de l’enquete ! Je veux bien que j’aie servi dans les tirailleurs senegalais, mais quand meme, quand j’interprete Carmen je fais plus volontiers le taureau que la nana a don Jose !
Sans mot dire, je retourne a la porte. Elle est fermee a cle. Mon flair ne m’avait pas berlure, nous sommes prisonniers.
Beru, qui a surpris mon geste, fait la moue et se laisse quimper dans un des fauteuils.
— Je m’installe a l’orchestre pour attendre la suite, declare-t-il. Je voudrais pas te porter prejudice au moral, Gars, mais pour une idee ole-ole, tu peux la faire breveter.
Je me rabats vers lui en titubant. C’est ce flottement de ma demarche qui m’alerte. Lorsqu’un homme titube, c’est qu’il a trop bu ou pas assez mange, ou alors qu’on l’a medicamente.
— T’as pas le cervelet qui patine, toi, Gros ?
— J’allais te poser la meme question, ton Kelbel nous a fait prendre un barbier turc[47], je parie.
— Ca m’etonnerait, reflechis-je, je me gaffais d’un coup semblable et j’ai ouvert l’?il. Je suis certain qu’on ne nous a rien servi de particulier…
Je renifle et mon leger vertige s’accentue.
— C’est maintenant que ca se passe, Gros. On nous a boucles ici pour nous enfumer. Le coup de la chambre a gaz ! Il n’y a pas d’autre issue que la porte et ils sont en train de gazer le local… C’est inodore, ca ne fait pas de bruit. Le temps qu’on se depiaute et on partait mine de rien dans les brumes.
— Faut trouver le rifice ! decide Sa Berurerie en le levant. Commence par un bout, moi par l’autre…
Le voici qui se met a inspecter minutieusement le plancher, les murs et le plafond.
— Les murs seulement, recommande-je, l’appartement du prince est a un seul niveau de l’hotel, il n’a donc pu bricoler que les cloisons.
En chasse ! On se retient de respirer au maxi et on palpe la moquette recouvrant les murs. Comme je parviens a la penderie, je sens, au ras du galon bordant celle-ci, un leger souffle. J’arrache avec l’ongle le coin du galon, demasquant un petit trou rond. C’est par la qu’on nous distribue de la roupillance.
— Tiens le doigt dessus, me conseille Alexandre-Benoit.
Il degaine un couteau a cran d’arret de sa jarretelle, brise un cintre a habit et se met a tailler une cheville dans la barre inferieure du trapeze. Un sacre fute, ce Gros !
Utilisant le manche de son ya comme marteau, il enfonce la cheville dans le trou ; puis il hume avec insistance.
— M’est avis que j’ai rebouche le flacon, assure-t-il. Reste a savoir maintenant si ce qu’on a renifle est suffisant pour nous faire pioncer !
Nous nous asseyons. Le vertige continue, mais ne s’amplifie pas.
— On echappera a l’anesthesie, assure-je.
— Je crois, admet le Gros. Selon toi, qu’est-ce qu’ils vont nous faire ?
— Je pense que lorsqu’ils nous estimerons groggy, ils viendront nous chercher pour nous conduire dans un lieu plus discret.
— Le lieu plus discret que tu causes, ca ne serait pas le fond du canal Saint-Martin, des fois ? Je nous vois assez enveloppes dans du grillage, avec cinquante kilos de plomb pour nous tenir compagnie.
— Allongeons-nous sur le sol, Beru, et attendons la suite. Quand ils entreront, on avisera.
Aussi taudis, aussitot fee[48]. Nous nous couchons dans des postures adequates et concomitantes pour attendre la suite des evenements.
Une plombe au moins s’ecoule. A plusieurs reprises, plus une, je suis sur le point de m’endormir, mais je tiens bon. Et le Gravos egalement. Enfin je percois des chocs, le bruit d’une cle qu’on tourne… La porte s’ouvre.
— Laisse, je ferai tout seul, dit une voix feutree.
Je risque un bout d’?il. Un zig se presente de dos, halant quelque chose de pesant.
Il porte un masque a gaz et tire une gigantesque malle cabine. Il finit d’entrer (comme on dit a Lyon) et referme la porte. Ses projets sont clairs : nous coller dans la malle afin de nous evacuer discretement de l’hotel. J’avais vu juste et ce m’est une satisfaction intime.
Le voici qui souleve le couvercle de la malle, puis se penche sur Berurier. Il commence par le gros ?uvre, c’est un courageux. Tel que je crois connaitre Sa Majeste, il va surement y avoir une cle a la cle. Beru, c’est pas un champion de jute-lui-dessus ou de cas-rate ; ses prises manquent d’esthetisme, mais elles sont efficaces.
Effectivement, A.B. a un geste que je distingue mal. Un seul. L’emmalleur pousse un cri rauque et part en arriere. Il trepigne un brin sur le gazon bien ratisse de la moquette et s’immobilise. Inquiet, je me dresse sur un coude. J’ai en raison de me faire du souci pour sa sante. Le Gros, qui en a sa claque de travailler dans le demi- mondain, vient de lui plonger la lame de son coutal dans la poitrine jusqu’a la garde[49]. Ou est-ce qu’il a etudie l’anatomie, Beru, on se demande ! C’est large, une poitrine d’homme, et un c?ur ne l’est pas tellement. Pourtant il l’a plante en plein battant : rran !
— Eh ben, dis donc ! murmure-je, quand tu te mets a jouer Fort Apache, tu ne lesines pas !
— T’as pas vu qui c’est ? demande le Mahousse en arrachant le masque a gaz de sa victime.
Je tressaille en reconnaissant le denomme Frank Heinstein, l’empoisonneur de la mome Rita.
— Je l’ai retapisse a travers la vitre de son n’hublot, m’explique Beru, alors j’ai plus hesite a lui pratiquer sa cesarienne.
Plus une action est intense, plus je me sens survolte, aussi n’hesite-je point :
— Aide-moi, Gros ! je vais recuperer son imper…
— Pour quoi fiche ?
— Tu vas voir !
Il m’aide a debloquer l’Allemand et j’enfile l’impermeable, puis je me mets le masque a gaz. Je fais alors signe a Beru de s’effacer avant d’aller delourder. Comme je le pensais, les deux larbins du prince sont dans le hall, qui attendent.
— Donnez-moi un coup de main ! je leur lance rudement.
Ils s’avancent en appliquant leur mouchoir devant leur figure. Des qu’ils se sont suffisamment approches, je foudroie l’Espago d’un monumental ramponneau dans la boite a ragout. J’ai tellement bille que ca l’a envoye dinguer a l’autre bout de la piece ou le poing de Berurier le termine irremediablement.
Le gnace fait atchoum en toutes lettres, et meme en lettres majuscules, et s’effondre pour une duree illimitee. Ne reste plus que le Levantin, mon adjudant. Ce dernier n’a pas plus de reflexes qu’une boite de pilules contre l’acne juvenile. Il demeure immobile, son tire-gomme toujours applique sur sa bouche. Son seul souci semble etre de ne pas renifler le gaz endormant. Les reactions des hommes devant le danger sont imprevisibles ; la plupart du temps, ils essaient de conjurer une menace en prenant des risques beaucoup plus grands que celui qu’elle constitue. Par exemple, lorsque le feu se declare dans leur cuisine, ils se balancent du huitieme etage.
— Regle-lui son taf ! ordonne-je a Berurier, vu que je repugne a cogner sur un type sans defense.
Les basses ?uvres ne lui font pas peur, au Gros. C’est le volontaire-ne, l’engage d’office, le velleitaire constant, le sacrifie type, le marteau-pilon toujours disponible. L’esprit laveur de vaisselle et nettoyeur de tranchees, il le possede au plus haut degre. L’absence d’imagination, c’est la plus grande force des tortionnaires.
Beru, souverain, s’approche du deuxieme larbinus. Il a un beau regard meditatif ; celui de la menagere choisissant des aubergines sur le marche ; puis il se decide pour un coup de genou dans les bas morceaux. L’autre a les jambes qui genuflexient. Alexandre-Benoit lui cloque un poing de suspension sur la nuque et ce timore va
