— Alors, il me faut cet appartement, monsieur le directeur.

Il reste, baba, ebahi, ebaubi (et Bobby que devient-il ?), incredule, outre, ravage. Moi, simple mortel sans pedigree ni sang bleu, sans blason, sans richesses, sans grade, sans titre, j’ai la pretention de crecher dans son Eden ! Quelle audace ! Je meriterais d’etre fouette sur la place de la Raie publique ! Mille coups de verges, a moi qui en ai administre beaucoup plus !

— Mais, c’est-a-dire…, balbultie le cher homme.

— Il me le faut ! insiste-je, je suppose que votre hotel n’est pas bonde et que les clients evitent les bas etages. C’est uniquement l’entree independante qui a seduit le prince dans celui-ci.

Et j’ajoute :

— Je serai d’une discretion absolue et vous n’entendrez plus parler de moi. C’est precisement pour proceder avec un maximum de delicatesse que je veux cet appartement contigu.

Il soupire, decroche son biniou et demande si le 18 est libre. Il souhaite de toutes ses forces que non, mais la reponse m’est audible et il s’en rend compte. Le 18 peut nous accueillir. Il se compose d’un salon, d’un dressing-room et d’une chambre avec bain. Il ne coute que cinquante mille francs pas jour ; on aurait tort de s’en priver, hein ?

— Avec votre permission, je vais vous emprunter ce plan, declare-je en m’appropriant le rouleau du bleu sans, justement, attendre sa permission.

Je me leve, escorte de cette ombre massive et chere qu’est Beru.

— Tu l’as drolement viole, le vieux crabe, me dit-il une fois hors du bureau. S’il aurait pas mis les pouces, je crois que j’allais le desosser pour lui apprendre a vivre !

D’apres le topo que j’ai en main, c’est le mur nord de notre salon qui est contigu avec le mur sud de la salle a briffer du prince. Luxueux salon a la verite. Louis XVI d’epoque ! Et la chambre Charles X (pour ne pas sortir de la famille)[41].

— On se croirait quasiment pour ainsi dire dans un musee, hein ? apprecie Berurier. C’est surement beau, mais moi je me sens pas a l’aise dans du mobilier commak. Je suis pour le bonhomme en baisse des Galeries Barbois : confort et simplicite, Mec. Telles sont ma devise. Vise ce canape avec des jambes comme des cannes a peche ! Tu voudrais butiner une frangine la-dessus que tu te retrouverais a l’orchestre le temps de faire le point fixe sur sa jarretelle.

Je ne l’ecoute pas. Je viens d’etaler le plan de notre etage sur le tapis d’Orient, expres, et je suppute des choses. Le Dodu s’arrete de jacter.

— On dirait que tu viens placer le chauffage central, remarque-t-il. T’as tout de l’entrepreneur en batiment qui tire des planches sur la commere.

— On va percer ici ! decide-je, en designant un point du mur, a cinquante centimetres du sol.

— Percer ! s’etrangle l’Enflure.

— Yes, Monsieur l’Inspecteur. Un mignon petit trou, discret, bien rond, bien parisien, pour voir et entendre. Une salle a manger est un lieu ou l’on se reunit a heures fixes, ou l’on s’attarde et ou l’on cause. Grace a ce trou, nous surprendrons peut-etre certains des secrets du prince.

Il se fourbit avec energie les broussailles a morpions, deux doigts passes dans le decollete de son pantalon.

— San-A, attaque-t-il d’un ton ou perce un embarras presque aussi considerable que celui du carrefour de l’Opera a six heures du soir, San-A., je sais que t’es mon superieur et qu’en general tu phosphores correctement : pourtant, je voudrais te souligner que nos deux gonzesses ont ete kidnappees et qu’on ferait mieux de proceder dans la vigueur si on veut les retrouver mortes ou vivantes, plutot que de jouer les mateurs de pissotieres en percant des trous dans les cloisons.

Il ressort ses doigts fourrageurs des profondeurs en friche ou ceux-ci s’egaraient et continue, acide tout a coup :

— On mene cette enquete comme si qu’on serait pas cons cernes, Mec. Et ca me des cons certes. On questionne des gus, des prostiputes, des hoteliers… Au lieu de mobiliser tous les effectifs disponibles pour fouiller Paname !

Je m’approche de lui et, napoleonien en diable, bien que nous soyons dans un cadre Louis XVI, je lui saisis le lobe entre le pouce et l’index.

— Alexandre-Benoit Berurier, dis-je, je concois votre amertume, et je partage votre peine. Mais nous sommes policiers, vous et moi, avant d’etre hommes. Nous menerons donc cette enquete telle qu’elle doit l’etre, sans ceder a nos preoccupations intimes, deposant d’un c?ur leger le fardeau de notre angoisse sur l’autel du devoir professionnel. Pas d’accord ?

C’est tres simple : il en pleure d’emotion. Des paroles pareilles, ca lui fouette le courage, lui transcende le stoicisme, lui masturbe l’abnegation, lui surglande le sacrifice.

— T’as raison, balbutie-t-il. On ira jusqu’au bout, en vrais poulets, San-Antonio. En ce qui me concerne moi-meme personnellement, je mets mon brassard de veuf dans le plateau de la balance !

Vous le voyez, mes amis, la noblesse de sa reponse ne le cede en rien a celle de ma question. Bref instant d’emotion au cours duquel nous nous donnons mutuellement l’accolade.

— Et maintenant, au boulot ! dis-je.

Beru se depardingue et, en geignant because sa miche brulee, il s’agenouille au pied du mur. Il sort d’une poche un vaillant couteau suisse aux multiples lames, degage un poincon et se met en devoir de percer le mur. Il grattouille le papier a rayures de la tapisserie, puis, immediatement, pousse un juron.

— Inscrivez pas de bol ! dit-il, le mur est en marbre !

— Quoi !

— Verifie de visu et de tatu, mon pote ! Ma parole, le proprio de cette creche devait avoir une carriere dans son jardin ! Jamais on va pouvoir percer ca ! En tout cas pas avec mon poincon. Il a beau etre suisse, il est pas fait pour deguiser les blocs de marbre en gruyere ! Faudrait un ciseau a froid et un marteau.

— Alors va en acheter !

Il y va. Demeure seul, je m’allonge sur le canape pour reflechir. Seulement mes idees se bousculent au portillon. Devant le Gros je joue les Bayard, mais croyez-moi, j’ai un chagrin terrible a cause d’Odile. Une gentille petite femme comme elle. Je la revois dans son manteau noir a col blanc… Ca me rend tout lugubre du dedans. Odile…

Je ne vais tout de meme pas m’ecrouler, non ? J’avise un poste de radio astucieusement dissimule dans un petit bonheur-du-jour en bois precieux. Un bonheur-du-jour ! Tu parles !

Je tourne le bouton au moment ou un « spiqueurannonce qu’on va diffuser un concert de musique classique apres le bulletin d’informations, comme dit Ferre. C’est bon pour ce que j’ai, la musique classique. Ca vous decante l’incertain, ca vous oriente le vague a l’ame… Odile… La vie… La mort… Et moi ! Et moi, perdu dans ce monde volcanique, barbotant dans la lave, cherchant desesperement le chemin qui conduit ailleurs ! Moi et la vie ligoteuse, moi et la mort patiente qui fait dodo comme un gros chat, et qui entrouvre un bout d’?il de temps a autre pour s’assurer que je suis bien la. Moi et des gens. Des gens qui m’aiment, des gens qui tuent, des gens qui turlututent…

A la radio on a droit a du Bach. Toccata et Fugue en re mineur. C’est noble, la musique d’orgue. Ca ressemble deja au Paradis. Ca doit etre tartant, le Paradis, solennel, pompeux, guinde, distingue, chiatoire. Plein de petits-fours moisis, de lourdes tentures, de lustres a pendeloques et de larbins gourmes aux ailes amidonnees. Peut-etre qu’on se marre mieux en enfer pour peu qu’on supporte bien la chaleur ? On me donnerait le choix, la- haut, quand j’arriverai dans l’antichambre, parole d’honneur j’hesiterais. J’aime trop le risque pour choisir la solution confortable. La quietude, c’est la mort ; le danger, au contraire, c’est la joie de vivre. Ca y est, je monte en fumee. Vous allez vous dire : San-A., il recommence a se faire mousser le pied de veau, il deraille du sujet… Excusez, on a le droit de sortir dans la cour pour pisser pendant le banquet, non ? Et puis je prefere vous affranchir une bonne fois. Votre San-A., vous lui demanderiez seulement des histoires policieuses, il vous enverrait sur les begonias ! J’suis l’anarchiste gentil de la litteratouille policouille, moi.

Je veux bien vous entrainer dans les peripetiques enquetes bourrees de massacres et de sucepince, mais faut me laisser jouer de la flute quand l’envie m’en prend. Lorsque le President (directeur-General) se fait gommer la prostate, vous vous impatientez pas. Vous vous dites qu’apres tout il est homme et qu’il a droit de faire relache pour qu’on lui colmate les breches, non ? Moi, c’est pareil, mes lapins. Quand je me sens trop de vapeurs pernicieuses, ma soupape fait « Tuuut-tuuut », alors me brusquez pas ! J’en sais qui vont dire que je suis pas

Вы читаете Beru et ces dames
Добавить отзыв
ВСЕ ОТЗЫВЫ О КНИГЕ В ИЗБРАННОЕ

0

Вы можете отметить интересные вам фрагменты текста, которые будут доступны по уникальной ссылке в адресной строке браузера.

Отметить Добавить цитату