une armee conquerante, car les ressorts montes dans le dos des soldats se detendaient rapidement, et ils n’avaient pas non plus les facultes d’adaptation des soldats humains. Malgre tout, c’etait une force efficace derriere les murs du chateau, et qui la protegeait de tout agresseur imaginable. Se conformant aux programmes d’entretien etablis par le duc originel, la princesse Nell chargea les soldats de graisser les rouages, reparer les arbres fissures et les roulements uses, et de construire de nouveaux soldats a partir des stocks de pieces detachees.
Son succes la reconforta. Mais Castel Turing n’etait que l’un des sieges ducaux de son royaume, et elle savait qu’elle avait encore bien du travail en perspective.
Le territoire alentour etait recouvert de forets epaisses, mais des prairies etaient visibles sur les collines a quelques kilometres de la et, du haut des murs du chateau, en se servant de la longue-vue du duc originel, Nell pouvait distinguer des chevaux sauvages en train de paitre. Pourpre lui avait enseigne les secrets du dressage des chevaux sauvages, aussi Nell monta-t-elle une expedition vers ces prairies pour revenir quinze jours apres avec deux superbes mustangs, Cafe et Creme. Elle les equipa de la plus belle sellerie des ecuries du Duc, marquee des armoiries au T – car les armes etaient desormais les siennes, et elle pouvait de plein droit se faire appeler la duchesse de Turing. Elle prit egalement une selle ordinaire, sans aucune marque, de maniere a se faire passer pour une roturiere si jamais le besoin s’en faisait sentir – bien que la princesse Nell fut devenue si belle avec les ans et qu’elle ait acquis un tel port de reine que bien peu auraient pu la confondre avec une roturiere, meme si elle avait choisi d’aller nu-pieds et vetue de haillons.
Etendue sur sa couchette dans le dortoir de Madame Ping, lisant les mots inscrits sur une page qui luisait doucement au milieu de la nuit, Nell s’interrogea. Les princesses n’etaient pas genetiquement differentes des roturieres.
De l’autre cote d’une cloison bien mince, elle entendait couler l’eau d’une demi-douzaine de lavabos, tandis que les jeunes femmes procedaient a leurs ablutions vesperales. Nell etait la seule redactrice a sejourner dans le dortoir de Madame Ping : les autres etaient des actrices, tout juste revenues d’une longue et vigoureuse seance de travail, pour se passer du liniment sur les epaules, endolories a force d’etriller le posterieur des clients, ou renifler a pleines narines des paquets de mites programmees pour aller se loger dans leurs fesses en feu et remettre en etat dans la nuit leurs capillaires endommages. Sans oublier, bien entendu, toutes sortes d’autres activites plus classiques, telles que prendre sa douche, se demaquiller, se rehydrater, et ainsi de suite. Les filles effectuaient toutes ces taches avec entrain, avec cette efficacite sans aucune gene qui semblait propre a toutes les Chinoises, tout en discutant des evenements du jour au rythme sec du dialecte de Shanghai. Nell vivait depuis un mois maintenant parmi elles, et elle commencait tout juste a saisir deux ou trois mots. De toute facon, toutes parlaient anglais.
Elle veilla jusque tard dans la nuit, plongee dans son Manuel. Le dortoir etait l’endroit ideal ; les filles de Madame Ping etaient des professionnelles et, apres quelques minutes de murmures, de gloussements et autres
Nell sentait bien qu’elle approchait de la fin du livre.
C’eut ete manifeste, sans meme qu’elle soit parvenue a proximite de Coyote, le douzieme et dernier des Rois des Fees. Au cours des dernieres semaines, depuis que Nell avait penetre dans le domaine du roi Coyote, le caractere du livre avait change. Auparavant ses Amis de la Nuit ou les autres personnages agissaient de leur propre initiative, meme quand Nell se contentait de suivre passivement. La lecture du Manuel avait toujours ete pour elle synonyme d’interaction avec les autres personnages du livre en meme temps que d’une reflexion sur le meilleur moyen de se tirer soi-meme d’une grande variete de situations interessantes.
Mais, ces derniers temps, le premier element avait presque disparu. Castel Turing n’avait ete qu’un simple echantillon du domaine du roi Coyote : un endroit presque depourvu d’etres humains, quoique rempli de lieux et de situations fascinants.
Elle parcourut, solitaire, le domaine du roi Coyote, visitant un par un ses chateaux et rencontrant chaque fois une enigme differente. Le second (apres Castel Turing) etait bati au flanc d’une montagne et possedait un systeme d’irrigation elabore grace auquel l’eau jaillissant d’une source bouillonnante etait dirigee par tout un jeu de vannes d’ecluse. Il y en avait plusieurs milliers, reliees entre elles par petits groupes, concus de telle sorte que l’ouverture ou la fermeture d’une seule vanne influait, d’une certaine facon, sur toutes les autres du meme groupe. Ce domaine avait ses propres cultures vivrieres et souffrait d’une terrible famine, car le fonctionnement des ecluses d’irrigation s’etait plus ou moins deteriore. Un mysterieux chevalier noir etait en effet venu visiter les lieux et a la faveur de la nuit, il s’etait apparemment faufile hors de sa chambre pour tripoter les connexions entre plusieurs vannes de telle maniere que plus une goutte d’eau ne s’ecoulait dans les champs. Puis il avait disparu, laissant derriere lui un billet declarant qu’il reglerait le probleme en echange d’une importante rancon en or et en bijoux.
La princesse Nell passa un certain temps a etudier le probleme et finit par remarquer que le systeme d’ecluses etait en fait une version tres elaboree de l’une des machines du duc de Turing. Une fois qu’elle eut saisi que le comportement des vannes d’ecluse etait regle et previsible, il ne lui fallut pas longtemps pour etre en mesure de programmer leur fonctionnement et de localiser les virus que le chevalier noir avait introduits dans le systeme. Bientot, l’eau coulait a nouveau dans le systeme d’irrigation et la famine etait vaincue.
Les habitants du chateau etaient reconnaissants, ce qu’elle avait prevu. Mais voila qu’ils lui mirent une couronne sur la tete et la prirent pour souveraine, ce qu’elle n’avait pas prevu.
Reflexion faite, toutefois, ce n’etait que logique. Ils etaient promis a la mort si leur systeme d’irrigation ne fonctionnait pas parfaitement. La princesse Nell etait la seule a savoir comment il marchait ; elle tenait entre ses mains leur destin. Ils n’avaient guere d’autre choix que de se soumettre a son bon vouloir.
Et c’est ainsi que, progressant de chateau en chateau, la princesse Nell se retrouva sans l’avoir voulu a la tete d’une rebellion en regle contre le roi Coyote. Chaque chateau etait tributaire d’un systeme programmable, chaque fois un peu plus complique que le precedent. Apres le chateau des Ecluses, elle arriva a un chateau dote d’un orgue magnifique, mu par l’air comprime et pilote par un ensemble deroutant de cames, qui pouvaient reproduire de la musique enregistree sur un rouleau de carton perfore. Un mysterieux chevalier noir avait programme l’orgue pour qu’il joue un air triste et deprimant, plongeant les lieux dans une depression si profonde que personne ne travaillait ou meme ne quittait son lit. Apres quelques tatonnements, la princesse Nell put etablir qu’on pouvait simuler le comportement de l’orgue avec un arrangement fort complexe d’ecluses et de vannes, d’ou il decoulait qu’on pouvait aussi bien le reduire a un programme pour machine de Turing de longueur et de complexite insondables.
Quand elle eut reussi a faire de nouveau fonctionner l’orgue correctement et que les residents eurent retrouve leur entrain, elle se dirigea vers un chateau qui fonctionnait selon les regles d’un grand livre redige dans une langue etrange. Certaines pages avaient ete arrachees par le mysterieux chevalier noir et la princesse Nell dut les reconstituer et apprendre ce langage qui etait extremement lapidaire et recourait abondamment aux parentheses. Ce faisant, elle parvint a la conclusion previsible que le systeme permettant de traiter cette langue se ramenait pour l’essentiel a une version plus elaboree de l’orgue mecanique, et qu’il s’agissait donc essentiellement d’une machine de Turing.
Le chateau suivant etait divise en une multitude de petites salles, dotees d’un systeme de transmission de messages par tubes pneumatiques. Dans chaque salle se trouvait un groupe de personnes qui y repondaient en se conformant a un certain nombre de regles ecrites impliquant en general l’envoi de nouveaux messages dans d’autres salles. Apres s’etre familiarisee avec plusieurs de ces recueils et avoir etabli que ce chateau etait une nouvelle machine de Turing, la princesse Nell regla un probleme dans le systeme de delivrance des messages, cree par l’irritant chevalier noir, herita d’une nouvelle couronne ducale et se dirigea vers le chateau numero six.
Cet endroit etait entierement different. Il etait bien plus vaste et plus riche. Et, contrairement aux autres chateaux du domaine du roi Coyote, il fonctionnait. Tout en approchant, elle apprit a son cheval a garder le bord de la route, car des messagers la doublaient et la croisaient sans cesse, foncant au triple galop.
La cour du chateau etait une vaste place de marche ouverte, avec des milliers d’emplacements, encombres de chariots et de quantite de coursiers portant des marchandises dans toutes les directions. Mais ni legumes, ni poissons, ni epices, ni fourrage n’etaient visibles ; les seuls produits etaient de l’information redigee dans des livres. Les livres etaient transbahutes d’un endroit a l’autre dans des charrettes a bras, puis deplaces sur de longs
