tapis roulants faits de chanvre et de toile d’emballage. Les coursiers se cognaient les uns contre les autres, comparaient listes et destinations et s’echangeaient les livres qu’ils transportaient. Des piles d’ouvrages etaient bruyamment vendues aux encheres – et payees non pas en or mais en autres livres. Aux abords du marche, il y avait des stands ou l’on troquait les livres contre de l’or et, plus loin encore, quelques allees ou cet or pouvait enfin etre echange contre de la nourriture.

Au milieu de ce charivari, la princesse Nell avisa un chevalier noir assis sur une monture tout aussi noire que lui. L’homme feuilletait un de ces livres. Sans demander son reste, Nell piqua des fers et degaina son epee. Elle le tua en combat singulier, au beau milieu de la place du marche, et les vendeurs de livres s’etaient simplement ecartes du passage, ignorant leur bataille furieuse. Des que le chevalier noir fut tombe, raide mort, et que la princesse eut remis son epee au fourreau, l’agitation reprit autour d’elle, comme les eaux d’un torrent tumultueux se referment autour d’une pierre jetee.

Nell recupera le livre que lisait le chevalier noir et decouvrit qu’il ne contenait que du charabia. Il etait redige dans une sorte de langage chiffre.

Elle passa un certain temps en reconnaissance, cherchant le centre de la place, et n’en trouva aucun : chaque etal etait identique a son voisin. Il n’y avait ni donjon, ni salle du trone, ni systeme de pouvoir clairement etabli.

Examinant chacun de ces eventaires plus en detail, elle nota toutefois qu’on y voyait toujours un homme installe derriere une table, qui se contentait apparemment de dechiffrer les livres, d’en recopier le contenu sur de longues feuilles de papier ministre qu’il tendait ensuite a d’autres individus, lesquels en examinaient la teneur, puis consultaient leur reglement avant de dicter leur reponse a un greffier muni d’une plume d’oie qui la chiffrait a son tour avant de la reporter sur de nouveaux livres, remis ensuite en circulation dans le marche pour etre livres. Elle nota que tous les hommes aux plumes d’oie portaient des clefs ouvragees accrochees a des chaines pendues a leur cou ; la clef etait apparemment l’insigne de la guilde des chiffreurs.

Ce chateau se revela traitreusement difficile a cerner, et Nell passa plusieurs semaines a travailler dessus. Le probleme venait en partie du fait que c’etait le premier chateau qu’elle visitait qui fonctionnait en realite comme prevu ; le chevalier noir n’avait pas reussi a y mettre la pagaille, sans doute parce que tout ici se faisait par code et que tout etait decentralise. Nell decouvrit ainsi qu’un systeme qui fonctionnait sans a-coups etait bien plus difficile a dechiffrer qu’un systeme en panne.

Au bout du compte, la princesse Nell dut s’initier aupres d’un maitre chiffreur et apprendre tout ce qu’on pouvait savoir sur les codes et les clefs qui les deverrouillaient. Cela fait, on lui attribua sa clef personnelle, insigne de sa fonction, et elle trouva un emploi dans l’un des stands du marche, pour chiffrer et dechiffrer les livres. Il s’avera que la clef etait plus qu’une simple decoration : roule a l’interieur de sa tige creuse, un fragment de parchemin portait inscrit un long chiffre qui pouvait vous servir a dechiffrer un message, si son expediteur en exprimait le desir.

De temps en temps, elle gagnait la lisiere du marche, echangeait un livre contre de l’or, puis allait s’acheter a manger et a boire.

A l’une de ces occasions, elle avisa un autre membre de la ligue des chiffreurs, qui observait lui aussi sa pause, et elle remarqua que la clef suspendue a son cou avait un aspect familier : c’etait une des onze clefs que Nell et ses Amis de la Nuit avaient subtilisees aux Souverains des Fees ! Elle dissimula son excitation et fila le chiffreur jusqu’a son eventaire, prenant note de l’endroit ou il travaillait. Au cours des jours suivants, en passant de stand en stand pour en examiner les chiffreurs, elle reussit a localiser le reste des onze clefs.

Elle parvint a jeter un ?il a la derobee sur les recueils de regles dont se servaient ses employeurs pour repondre aux messages codes. Ils etaient rediges dans le meme langage particulier utilise dans les deux chateaux precedents.

En d’autres termes, une fois que la princesse Nell eut dechiffre les messages, son stand fonctionnait comme une nouvelle machine de Turing.

Il eut ete facile de conclure que l’ensemble de ce chateau etait, comme les autres, une nouvelle machine de Turing. Mais le Manuel lui avait appris a ne pas faire de suppositions a la legere. Le simple fait que son stand fonctionne selon les regles de Turing ne signifiait pas qu’il en allait de meme de tous les autres. Et, meme si chaque eventaire de ce chateau etait effectivement une machine de Turing, elle ne pouvait malgre tout en deduire aucune conclusion definitive. Elle avait vu des cavaliers transporter des livres d’un chateau l’autre, ce qui signifiait que d’autres stands de chiffreurs devaient etre a l’?uvre ailleurs dans ce royaume. Elle ne pouvait verifier que tous etaient des machines de Turing.

Il ne fallut pas longtemps a Nell pour atteindre la prosperite. Au bout de quelques mois (qui, dans le Manuel, etaient resumes en autant de phrases), ses employeurs lui annoncerent qu’ils avaient plus de travail qu’ils n’en pouvaient traiter. Ils deciderent donc de fractionner leur affaire. Ils erigerent un nouveau stand en lisiere du marche et confierent a Nell une partie de leurs recueils de regles.

Ils lui obtinrent egalement une nouvelle clef. La procedure consistait a transmettre un message code particulier au chateau du roi Coyote, qui se trouvait a trois jours de cheval plus au nord. Sept jours plus tard, la clef de Nell lui revint dans un ecrin ecarlate frappe du sceau personnel du roi Coyote.

De temps en temps, un client venait a son eventaire et lui proposait de la lui racheter. Elle refusait toujours, mais trouva interessant que les clefs puissent se negocier de cette facon.

Tout ce que Nell recherchait, c’etait de l’argent, qu’elle amassa rapidement par d’habiles tractations au marche. Avant longtemps, les onze clefs etaient en sa possession et, apres avoir liquide ses avoirs pour acheter des pierres precieuses qu’elle cousit dans ses vetements, elle enfourcha son cheval, quitta le sixieme chateau et prit la route du nord, pour se rendre au septieme : le chateau du roi Coyote, terme ultime de sa longue quete.

Nell se rend au theatre de Madame Ping ; rumeurs sur la presence des Poings ; un client important ; attaque des Poings de la juste harmonie ; meditations sur les rouages internes des ractifs

Comme une bonne partie de ce qui etait realise par nanotechnologie, les lignes d’Alim etaient principalement assemblees a partir d’un nombre reduit d’atomes simples et de petite taille situes dans l’angle superieur droit de la table de Mendeleiev : carbone, azote, oxygene, silicium, phosphore, soufre et chlore. Les Poings de la juste harmonie avaient decouvert, pour leur plus grande joie, que les objets fabriques a partir de ces atomes brulaient avec un bel entrain des qu’on les enflammait. Les plaines basses du delta du Yangzi, a l’est de Shanghai, etaient une zone de sericiculture ou abondaient les muriers : il suffisait de les abattre, de les empiler sous les lignes d’Alim et d’y mettre le feu pour que celles-ci finissent par s’embraser comme des fusees eclairantes.

L’Alim nipponne etait riche en phosphore et brulait en jetant d’ardentes flammes blanches qui illuminaient le ciel nocturne en plusieurs endroits visibles du haut des tours de Pudong. Une ligne principale se dirigeait vers Nanjing, une autre vers Suzhou, une autre encore vers Hangzhou : ces feux lointains suscitaient inevitablement la rumeur, parmi les hordes de refugies de Shanghai, que ces cites etaient elles-memes la proie des flammes.

L’Alim neo-atlanteenne avait une forte proportion de soufre et, une fois enflammee, elle engendrait une puanteur plutonienne qui impregnait toutes choses sur des dizaines de kilometres dans le lit du vent, donnant l’impression que les incendies etaient bien plus proches qu’en realite. Nell nota l’odeur soufree qui empestait tout Shanghai lorsqu’elle y penetra par l’un des ponts reliant le centre de Pudong au quartier plus ancien et bien plus bas du Bund. La riviere Huangpu etait bien trop large pour etre franchie aisement jusqu’a l’arrivee de la nanotechno ; c’est pourquoi les quatre ponts du centre-ville etaient fabriques avec les nouveaux materiaux et semblaient incroyablement fragiles compares aux monstres de beton renforce, batis au nord comme au sud au cours du siecle precedent.

Quelques jours plus tot, alors qu’elle travaillait sur un scenario, dans les bureaux de Madame Ping aux etages superieurs, Nell avait remarque par sa fenetre une barge recouverte de baches de couleur beige qui descendait le fleuve, tiree par un vieux remorqueur diesel delabre. Quelques centaines de metres en amont de l’ouvrage imposant qu’elle etait a present en train de franchir, les baches s’etaient mises a bouillonner et se tortiller, et une douzaine de jeunes gens en tunique blanche en avaient soudain jailli, ceinture de tissu ecarlate

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