nouee a la taille, rubans de meme couleur attaches aux poignets et ceignant le front. Ils avaient envahi le pont de la barge, tranchant au couteau les cordages fixant les baches qui etaient tant bien que mal retombees, revelant une couche de peinture rouge neuve irreguliere, et alignees sur le pont comme une rangee d’enormes petards, plusieurs douzaines de bidons de gaz comprime, egalement repeints en rouge vif pour l’occasion. Vu les circonstances, elle ne douta pas un instant que ces hommes soient des Poings et que le gaz soit de l’hydrogene ou autre matiere hautement inflammable. Mais avant qu’ils aient pu atteindre le pont, les reservoirs avaient explose, enflammes par un projectile trop petit et trop rapide pour etre visible par Nell depuis son poste eleve. Sans un bruit, la barge se transforma en une escarboucle de flammes blanches qui prit la moitie de la largeur du Huangpu et, meme si la fenetre en diamant filtra entierement la chaleur du rayonnement, Nell n’eut qu’a plaquer la main sur la vitre pour sentir la chaleur absorbee, guere superieure a celle de la peau. L’ensemble de l’operation revelait une touchante infortune, dans une epoque ou une batterie tenant dans la paume pouvait stocker une energie equivalente a toutes ces bonbonnes de gaz. Tout cela avait un relent vingtieme siecle un peu suranne et rendit Nell bizarrement nostalgique d’un temps revolu ou le danger etait une fonction du volume et de la masse. Les passifs de cette epoque etaient si rigolos a regarder, avec leurs grosses voitures stupides, leurs grosses armes stupides et leurs grosses foules stupides.
En amont comme en aval du pont, les jetees funeraires etaient encombrees de familles de refugies venues livrer des depouilles au Huangpu ; les corps emacies, roules dans des linceuls blancs, ressemblaient a des cigarettes. Les autorites de la Republique cotiere avaient instaure sur les ponts un systeme de visa d’acces pour empecher les refugies de la campagne de venir submerger les arteres, esplanades, forums et galeries relativement spacieux du centre de Pudong, et ainsi entraver la libre circulation des personnels de bureau. Le temps que Nell ait reussi a gagner l’autre rive, deux cents refugies avaient deja repere en elle le bon pigeon a plumer et l’attendaient de pied ferme avec leur numero de mendiants bien rode : des femmes brandissant leur bebe emacie ou serrant dans leurs bras des enfants plus grands entraines a rester inertes et comateux ; des hommes exhibant des blessures ouvertes et de vieux culs-de-jatte intrepides, fendant la cohue a grands coups de tete dans les genoux des passants. Les chauffeurs de taxi restaient toutefois plus vigoureux et plus agressifs que les ruraux, et leur redoutable reputation leur ouvrait un espace dans la foule, plus precieux encore qu’un veritable vehicule : un vehicule se retrouvait toujours coince dans les embouteillages, quand la casquette d’un chauffeur de taxi generait un champ de force magique autorisant son porteur a evoluer plus rapidement que n’importe qui.
Les chauffeurs de taxi convergeaient egalement sur Nell, qui choisit le plus imposant et se mit a marchander avec lui, les doigts tendus, tout en s’essayant a baragouiner en dialecte de Shanghai. Quand les chiffres eurent grimpe au niveau qu’il estimait convenable, il pivota d’un coup pour affronter la foule. La soudainete du mouvement fit reculer tout le monde, il faut dire que la canne en bambou longue d’un metre qu’il tenait en main y etait pour quelque chose. Il s’ebranla, et Nell se hata de le suivre, ignorant les myriades de doigts tirant sur sa jupe longue et tachant de ne pas se demander lesquels de ces mendiants etaient des Poings dissimulant un coutelas. Si ses habits n’avaient pas ete en nanomateriau parfaitement indechirable, elle se serait retrouvee a poil avant le bout de la rue.
Chez Madame Ping, les affaires tournaient toujours gentiment. Sa clientele etait prete a affronter tous ces menus inconvenients pour se rendre chez elle. L’etablissement n’etait qu’a quelque distance de la tete de pont et la tenanciere du bordel avait retenu par avance quelques truculents chauffeurs de taxi pour servir de gardes du corps personnels. L’entreprise occupait une surface etonnante compte tenu de la rarete du terrain a Shanghai ; elle mobilisait aujourd’hui presque tout un immeuble de quatre etages en beton renforce datant de la dynastie Mao, apres avoir commence par deux appartements, pour s’etendre, chambre apres chambre, au fil des ans.
Le hall d’accueil evoquait celui d’un hotel decent, hormis l’absence de restaurant ou de bar ; aucun des clients n’avait envie de voir les autres ou d’etre vu par eux. La reception etait tenue par des concierges dont le boulot etait d’eclipser les clients le plus rapidement possible, et ils s’y prenaient si bien qu’un passant non prevenu aurait pu croire que l’etablissement de Madame Ping etait une espece d’officine d’enlevement immediat.
L’une de ces employees, un petit bout de femme d’allure etrangement guindee et asexuee, surtout au vu de sa minijupe de cuir noir, s’empressa de conduire Nell au dernier etage ou l’on avait amenage de vastes appartements ; c’est la qu’on realisait maintenant les scenarios elabores pour les clients de Madame Ping.
Etant scenariste, Nell n’entrait bien sur jamais en personne dans la meme piece que le client. La femme en minijupe l’accompagna jusqu’au salon d’observation voisin, ou une cine-liaison en haute definition avec la piece voisine couvrait presque tout un mur.
Si elle n’avait pas ete deja au courant, Nell aurait vu a l’uniforme du client qu’il s’agissait d’un colonel des Forces interarmes de Sa Majeste. Il portait un uniforme d’apparat, et les divers insignes et medailles accroches a sa vareuse indiquaient qu’il avait passe une bonne partie de sa carriere attache a diverses unites de l’Application du Protocole, qu’il avait ete plusieurs fois blesse au combat et que, en une occasion, il avait manifeste un heroisme exceptionnel. En fait, il etait indeniable qu’il s’agissait d’un personnage important. En repassant l’enregistrement de la demi-heure precedente, Nell ne fut pas surprise de decouvrir qu’il etait arrive en civil, sa tenue militaire pliee dans une sacoche en cuir. Porter l’uniforme devait faire partie du scenario.
Pour l’heure, il etait assis dans un salon assez typiquement victorien et sirotait du the dans une tasse en porcelaine de Chine
Nell entendit une porte s’ouvrir. Basculant sur un autre angle, elle vit entrer une femme de chambre. Son uniforme n’etait pas aussi ouvertement sexy que la plupart de ceux fournis par la garde-robe de Madame Ping ; le client etait raffine. La femme etait chinoise, mais elle jouait son role avec l’accent medio-atlantique actuellement en vogue chez les neo-Victoriens. « Mme Braithwaite va vous recevoir. »
Le client passa dans le salon voisin, ou l’attendaient deux femmes : une Anglo massive d’age mur et une fort seduisante Eurasienne d’une trentaine d’annees. On proceda aux presentations : la femme la plus agee etait Mme Braithwaite, la plus jeune etait sa fille. Madame etait un rien gateuse et c’etait, manifestement Mademoiselle qui dirigeait les operations.
Cette partie du scenario ne changeait jamais et Nell l’avait vue et revue cent fois pour essayer de la peaufiner. Le client se fendit d’un petit speech pour informer Mme Braithwaite que son fils Richard etait mort au combat, en manifestant tous les signes d’un grand heroisme, et qu’il le proposait pour la
Nell s’etait deja occupee du plus immediat, en parcourant scrupuleusement les archives du
A ce point du synopsis, la vieille dame etait prise de vapeurs et devait etre evacuee par la femme de chambre aidee d’autres domestiques, laissant le client seul avec Mlle Braithwaite, qui semblait prendre la chose avec un grand stoicisme. « Votre sang-froid est admirable, mademoiselle Braithwaite, dit le client, mais soyez assuree que personne ne vous reprochera de laisser libre cours a vos emotions en un moment pareil. » Lorsqu’il enonca cette phrase, sa voix avait un fremissement d’excitation parfaitement audible.
« Eh bien, parfait », dit Mlle Braithwaite. Elle sortit de son reticule un petit boitier noir et pressa un bouton. Le client grogna en arquant le dos avec une telle violence qu’il tomba de sa chaise sur le tapis ou il resta etendu, paralyse.
« Des mites… vous avez infecte mon corps d’insidieux nanosites… dit-il dans un souffle.
— Dans le the.
— Mais c’est impossible – la majorite des mites sont extremement sensibles aux attaques thermiques – l’eau bouillante aurait du les detruire.
— Vous sous-estimez les capacites de CryptNet, colonel Napier. Notre technologie est bien plus avancee que vous ne l’imaginez – comme vous aurez l’occasion de le decouvrir au cours des prochains jours !
— Quel que soit votre plan… soyez certaine qu’il echouera !
— Oh ! je n’ai aucun plan en particulier, dit Mlle Braithwaite. Il ne s’agit pas d’une operation de CryptNet. Mais d’une affaire personnelle. Vous etes responsable de la mort de mon frere Richard – et je compte bien vous
