appris qu’une machine de Turing ne pouvait pas vraiment comprendre l’etre humain. Mais le Manuel etait lui- meme une machine de Turing, du moins, c’est ce qu’elle suspectait ; alors comment pouvait-il comprendre Nell ?
Se pouvait-il que le Manuel ne soit qu’un conduit, un dispositif technologique assurant la mediation entre elle et un etre humain de chair et de sang qui l’aimait reellement ? Elle savait bien que c’etait en definitive a cela que se ramenait le fonctionnement des ractifs. L’idee etait trop derangeante pour etre abordee de front, aussi tourna-t-elle autour avec circonspection, tatant de diverses approches, comme une femme des cavernes qui decouvre le feu pour la premiere fois. Mais plus elle s’en approchait, et plus elle trouvait sa chaleur reconfortante, et lorsqu’enfin son esprit glissa vers les brumes du sommeil, elle ne pouvait plus s’en defaire, ne pouvait plus envisager de retrouver l’univers obscur et froid qu’elle n’avait cesse de parcourir depuis tant d’annees.
Une grosse pluie d’orage etait venue de l’ouest se deverser sur Shanghai, tel un messager des Poings de la juste harmonie, heraut tonitruant de l’avenement du Celeste Empire. A peine descendu de l’aeronef de Londres, Carl Hollywood se sentit aussitot dans une ville differente de celle qu’il avait quittee ; la vieille cite avait toujours ete un peu sauvage, mais c’etait une sauvagerie urbaine et raffinee, quand, aujourd’hui, il s’agissait de la sauvagerie d’une ville-frontiere. Il percut cette ambiance alors qu’il n’avait pas encore quitte l’Aerodrome ; elle suintait des rues comme l’ozone avant un orage. Derriere les vitres, il voyait degringoler l’averse, nettoyant l’air de tous ses nanotechs qui filaient dans les caniveaux, d’ou ils iraient polluer le Huangpu puis le Yangzi. Que ce soit le climat de folie ou la perspective de se faire doucher, il arreta ses porteurs au seuil de la sortie principale pour pouvoir changer de couvre-chef. Ses cartons a chapeaux etaient empiles sur l’un des chariots ; le melon alla dans la plus petite boite, tout en haut de la pile, qui etait vide, puis il recupera la plus grosse, qui etait tout en bas, renversant l’empilement, pour sortir un imposant Stetson d’une largeur a couper le souffle, quasiment le diametre d’un parapluie. Apres avoir jete un coup d’?il dans la rue, ou un torrent impetueux d’eau brune emportait vers les egouts detritus divers, terre, effluents urbains satures de vibrions choleriques et tonnes de nanotechs prisonniers, il decida d’echanger ses souliers de cuir contre une paire de bottes de cow-boy, taillees dans les peaux de reptiles et de volatiles criards, et dont on avait obture les pores avec des mites destinees a lui garder les pieds au sec meme s’il lui prenait l’envie de patauger dans le caniveau.
Ainsi reconfigure, Carl Hollywood s’engagea dans les rues de Shanghai. Alors qu’il franchissait les portes de l’Aerodrome, son manteau s’enfla, souleve par les rafales de vent glacial, et meme les mendiants s’effacerent devant lui. Il s’arreta pour allumer un cigare avant de poursuivre sa route et personne ne vint le molester ; meme les refugies, qui mouraient de faim ou a tout le moins le laissaient paraitre, semblaient tirer plus de plaisir a le voir dans cet appareil qu’a briguer les pieces qu’ils pouvaient eventuellement avoir dans les poches. Il rejoignit son hotel quatre rues plus loin, suivi obstinement par les porteurs et par une foule de gamins fascines par le spectacle d’un authentique cow-boy.
Le grand-pere de Carl etait un Aigle solitaire qui, dans les annees quatre-vingt-dix, avait un beau jour enfourche son cheval pour fuir la foule sordide de Silicon Valley et partir squatter un ranch abandonne au bord d’un torrent glacial et impetueux coulant au flanc oriental de la chaine de Wind River. De sa retraite, il avait gagne confortablement sa vie en travaillant comme codeur et consultant independant. Sa femme l’avait quitte, preferant les lumieres et l’eclat de la vie mondaine en Californie, et elle avait ete fort surprise lorsqu’il avait reussi a convaincre un juge qu’il etait plus a meme qu’elle d’elever leur fils. Grand-papa avait surtout gratifie le pere de Carl Hollywood d’une education au grand air : chasser, pecher et couper du bois quand il n’etait pas sur un banc a faire du calcul. Les annees passant, ils avaient ete peu a peu rejoints par d’autres compagnons partageant les memes idees et le meme vecu, si bien que, lorsque survint l’Interregne, ils avaient forme une communaute de plusieurs centaines d’individus, essaimes sur quelques milliers de kilometres carres de desert presque total mais, sous l’angle de l’electronique, aussi etroitement soudee que n’importe quelle bourgade au temps de la Conquete de l’Ouest. Leurs prouesses technologiques, leur fortune prodigieuse et leur stock d’armes de gros calibre en avaient fait un groupe dangereux, et les quelques desperados qui s’etaient risques, au volant de leur plateau- cabine, a attaquer un ranch isole, s’etaient retrouves encercles et defaits avec une promptitude cataclysmique. Grand-papa adorait raconter l’histoire de ces criminels, leurs efforts pathetiques pour excuser leurs forfaits en plaidant la detresse economique ou les effets nuisibles de l’abus de substances illicites, et la reaction des Aigles solitaires (dont beaucoup avaient eux-memes connu et surmonte la pauvrete et la drogue) qui les avaient passes par les armes avant d’abandonner les cadavres a la lisiere de leur territoire, en guise de pancartes defense d’entrer dechiffrables meme par le dernier des analphabetes.
L’instauration du Protocole economique commun avait calme le jeu et, aux yeux des anciens, commence a ramollir et a gacher ce bel esprit communautaire. Pour entretenir celui-ci et renforcer le sens des responsabilites, rien ne valait en effet de se lever a trois heures du matin et de parcourir le perimetre de defense par cinq degres sous zero, le fusil charge dans la main. Pour Carl Hollywood, ses meilleurs souvenirs, et les plus vivaces, etaient ceux de ces chevauchees avec son pere. Mais lorsqu’ils etaient accroupis sur la neige damee autour du feu sur lequel bouillait le cafe, ils allumaient la radio et entendaient parler de la jihad qui ravageait le Sin-Kiang, repoussant les Han vers l’est, et des premiers ravages du terrorisme nanotechnologique en Europe de l’Est. Son pere n’eut pas besoin de dire a Carl que leur communaute etait rapidement en train de se muer en parc a theme historique et que, d’ici peu, ils devraient troquer les patrouilles montees contre des systemes de defense plus au gout du jour.
Meme apres qu’on eut procede a ces innovations et que la communaute eut pratiquement rejoint la Premiere Republique distribuee, Carl et ses pere et grand-pere avaient continue de vivre a l’ancienne, chasser l’elan, se chauffer avec des poeles a bois et veiller tard dans la nuit derriere leur ecran pour bidouiller des lignes de code en langage assembleur. Leur foyer etait purement masculin (la mere de Carl etait morte dans un accident de rafting quand il avait neuf ans), et Carl avait fui sitot qu’il en avait eu l’occasion pour se rendre a San Francisco, a New York et enfin a Londres, mettre ses talents au service des productions theatrales. Mais plus il prenait de l’age, et plus il comprenait a quel point il restait enracine dans l’endroit qui l’avait vu grandir, et jamais il ne l’avait ressenti aussi intensement qu’en parcourant les rues bondees de Shanghai sous l’orage, tirant sur son gros cigare et regardant la pluie goutter du rebord de son chapeau. Les sensations les plus intenses et les plus vivaces de toute sa vie avaient inonde son jeune esprit sans defense lors de sa premiere patrouille a l’aube, quand il avait pris conscience que les desperados etaient tapis dans les parages. Il n’avait cesse de retourner ces souvenirs par la suite, en cherchant a retrouver la meme purete, la meme intensite des sensations, ou en tachant d’amener ses racteurs a l’eprouver eux-memes. Et aujourd’hui, pour la premiere fois depuis trente ans, il ressentait la meme chose, cette fois dans les rues de Shanghai, enfievrees et palpitantes au seuil d’une rebellion dynamique, comme les arteres d’un vieillard sur le point de connaitre son premier orgasme depuis des annees.
Il ne fit que passer a l’hotel, poser ses affaires, garnir ses poches de manteau d’un calepin, d’un stylo- plume, d’un etui en argent rempli de cigares comme un chargeur de munitions et de plusieurs minuscules boitiers de nanobidules divers qui pourraient toujours lui servir a rajuster le fonctionnement de son cerveau et de son organisme. Il prit egalement une lourde canne de marche, une vraie baguette de sorcier bourree d’aerostats de securite capables de le ramener a son hotel en cas d’emeute. Puis il redescendit dans la rue, jouant des coudes pour parcourir les quinze cents metres jusqu’a une maison de the ou il avait passe tant de longues nuits, du temps ou il exercait au Parnasse. La vieille Mme Kwan l’accueillit chaleureusement avec force courbettes, puis elle le conduisit a sa table de predilection, a l’angle de la salle, d’ou il pouvait surveiller l’intersection de la route de Nankin et d’une ruelle etroite encombree de minuscules etals de marche. Tout ce qu’il en voyait pour l’instant, c’etaient le dos et les fesses des passants, plaques contre la vitre par la pression de la cohue. Il commanda une grande theiere de son the vert favori, la variete la plus chere, cueillie en avril quand les feuilles sont encore jeunes et tendres, puis il etala sur la table ses feuilles de calepin. Cette maison de the etait totalement integree au reseau de communication mondial, aussi les pages se connecterent-elles automatiquement. Sous ses ordres murmures a voix basse, elles commencerent a se garnir de colonnes de texte anime et de fenetres remplies d’images et de cine-sequences. Il but sa premiere gorgee de the – toujours la meilleure – sortit de sa poche le gros stylo-plume, ota son capuchon et se mit a rediger des commandes sur la page, sous forme de mots et de dessins. Sitot inscrits,
