les ordres se realisaient devant lui, et des qu’il reliait d’un trait les cases et les cercles, des liens s’etablissaient et l’information circulait.
Au bas de la page, il ecrivit le mot MIRANDA et l’entoura d’un cercle. Il n’etait pour l’instant encore connecte a rien d’autre sur le diagramme. Il esperait bien que cela changerait d’ici peu. Carl Hollywood plancha sur ses papiers jusqu’a une heure fort avancee, et Mme Kwan continuait de remplir sa theiere, de lui apporter des biscuits et de decorer le bord de sa table de bougies tandis que le soir tombait et que la nuit envahissait la salle, car elle se souvenait qu’il aimait travailler a la chandelle. Dehors, separes de lui par un petit centimetre et demi de diamant treillisse, les Chinois le regardaient, leurs nez faisaient de blanches ellipses contre la vitre, et, a la lueur de la bougie, leurs visages luisaient comme des peches mures sous un feuillage sombre et luxuriant.
De lisses nuages arctiques au grain serre ondulaient doucement comme des congeres dans le lointain, au- dessus d’une etendue de milliers de kilometres, plate comme une cour en ciment, eclairee mais sans etre chauffee par un soleil bas couleur d’abricot qui ne se couchait jamais. Etendue sur le ventre dans la couchette superieure, Fiona regardait par le hublot et regardait sa respiration se condenser sur la vitre avant de s’evaporer dans l’air desseche.
« Pere ? » murmura-t-elle, pour voir s’il etait eveille.
Non, mais il se reveilla tout de suite, comme au sortir d’un de ces reves qui affleurent a la surface de la conscience, tel un aeronef rasant le sommet des nuages. « Oui ?
— Qui est l’Alchimiste ? Pourquoi le recherches-tu ?
— J’aimerais mieux ne pas avoir a t’expliquer pourquoi je le recherche. Disons que j’ai contracte des obligations qu’il convient de remplir. » La seconde partie de la question semblait preoccuper son pere plus qu’elle ne l’avait envisage, et sa voix etait empreinte de regrets.
« Qui est-ce ? insista-t-elle doucement.
— Oh. Eh bien, ma cherie, si je le savais, je l’aurais trouve.
— Pere !
— Quel genre d’individu est-ce, c’est ce que tu me demandes ? On ne m’a guere fourni d’indices, malheureusement. J’ai essaye de tirer un certain nombre de deductions a partir des individus qui le recherchent, et de l’individu que moi-meme je suis.
— Pardonne-moi, Pere, mais quel rapport y a-t-il entre ta nature et celle de l’Alchimiste ?
— Certaines personnes bien informees sont parvenues a la conclusion que j’etais le mieux situe pour retrouver cet individu, meme si je n’y connais rien en matiere de criminalite, d’espionnage et ainsi de suite. Je ne suis jamais qu’un ingenieur en nanotechnologie.
— Ce n’est pas vrai. Pere ! Tu es tellement plus que ca. Tu connais tant d’histoires – tu m’en as tant raconte quand tu n’etais pas la, souviens-toi…
— Je suppose que tu as raison, conceda-t-il, avec un curieux manque d’assurance.
« Et j’en lisais tous les soirs. Et meme si c’etaient des histoires de fees, de pirates, de djinns et ainsi de suite, j’arrivais toujours a deceler ta presence derriere. Comme le marionnettiste qui tire les ficelles et donne a ses personnages voix et personnalite. Alors, j’estime que tu es plus qu’un ingenieur. Simplement, il te faut un livre magique pour l’exprimer.
— Ma foi…je n’avais pas envisage la chose sous cet angle », dit son pere, d’une voix soudain attendrie. Elle resista a la tentation de se pencher par-dessus le bord du lit pour regarder le visage de son pere, car cela l’aurait plonge dans l’embarras. Au lieu de cela, elle se blottit dans sa couchette et ferma les yeux.
« Quoi que tu puisses penser de moi, Fiona – et j’avoue etre agreablement surpris que tu me voies sous un jour aussi favorable –, pour ceux qui m’ont confie cette mission, je reste un ingenieur. Sans faire preuve d’arrogance, je pourrais ajouter que j’ai progresse rapidement dans ce domaine pour atteindre un poste de responsabilite non negligeable. Comme c’est la seule caracteristique qui me distingue des autres, ce ne peut etre que l’unique raison qui m’a fait choisir pour retrouver l’Alchimiste. D’ou j’en deduis que l’Alchimiste est lui-meme un chercheur de pointe en nanotechnologie, apparemment occupe a mettre au point un produit interessant bon nombre de Puissances.
— Tu parles de la Graine ? »
Il resta silencieux quelques instants. Quand il reparla, ce fut d’une voix crispee, aigue. « La Graine. Comment es-tu au courant ?
— C’est toi qui m’en as parle, Pere. Tu m’as dit que c’etait quelque chose de dangereux, et que l’Application du Protocole ne devait pas la laisser creer. Sans compter que…
— Sans compter quoi ? »
Elle faillit lui rappeler que ses propres reves etaient depuis des annees remplis de graines, et que toutes les histoires qu’elle avait vues dans le Manuel en etaient gorgees : graines qui poussaient dans les chateaux ; dents de dragon qui, une fois semees, engendraient des soldats ; graines qui germaient pour donner des feves geantes ouvrant sur des univers alternatifs situes dans les nuages ; et graines que de vieilles sorcieres offraient a des couples infertiles et qui donnaient des plantes aux gousses protuberantes abritant des bebes pleins de vigueur et de joie.
Mais elle sentait bien que si elle evoquait directement la chose, il lui refermerait au nez cette porte d’acier, qui venait tout juste de s’entrouvrir, bien tentante.
Elle se risqua : « Pourquoi selon toi les Graines sont-elles aussi interessantes ?
— Elles sont interessantes au meme titre qu’un becher rempli de nitroglycerine. C’est une technologie subversive. Tu ne dois plus parler de la Graine, Fiona – des agents de CryptNet pourraient etre n’importe ou, espionnant notre conversation. »
Fiona soupira. Quand son pere parlait librement, elle retrouvait l’homme qui lui avait conte les histoires. Mais des qu’on abordait certains sujets, il se refermait pour redevenir un gentleman victorien comme un autre. C’etait crispant. Mais elle sentait a quel point la meme caracteristique, chez un autre homme que son pere, pouvait etre attirante. C’etait une faiblesse si insigne que ni elle ni aucune femme ne pouvait resister a la tentation de l’exploiter – suggestion malicieuse et par consequent seduisante qui devait accaparer les pensees de Fiona au cours des jours suivants, alors qu’ils avaient l’occasion de rencontrer d’autres membres de leur tribu a Londres.
Apres un diner rapide – biere et patisseries – dans un pub a l’oree de la City, ils franchirent le Pont de la Tour, traverserent la mince couche d’un quartier chic en cours d’amenagement sur la rive droite du fleuve et penetrerent dans Southwark. Comme dans les autres districts atlanteens de Londres, on avait insere les lignes d’Alim dans l’armature du site : elles se glissaient a l’interieur des tunnels de service, s’accrochaient sous les arches gluantes des ponts et s’insinuaient dans les batiments par de minces orifices perces dans les fondations. Les petites maisons anciennes, les appartements exigus de ce quartier jadis desherite avaient ete presque tous reamenages en pied-a-terre pour de jeunes Atlanteens issus de toute l’Anglosphere, pauvres en capitaux mais riches d’esperance, venus dans la grande metropole pour faire fructifier leur carriere. Les commerces installes aux rez-de-chaussee etaient en majorite des pubs, des cafes et des salles de spectacle. Tandis que pere et fille progressaient vers l’est, a peu pres parallelement au fleuve, le lustre si manifeste aux abords du pont commenca a s’etioler par plaques, et le caractere ancien du quartier ressortit peu a peu, comme les os des phalanges revelent leur anatomie sous la peau tendue d’un poing referme. De larges zones beantes s’ouvraient entre les programmes immobiliers des berges, leur offrant une vue sur les quartiers de l’autre rive, ou la nappe de brume vesperale etait deja eclaboussee par les taches aux teintes sucrees et carcinogenes des grands mediatrons.
Fiona Hackworth remarqua dans l’air un scintillement qui se resolvait en une constellation des qu’elle plissait les paupieres pour accommoder. Une pointe d’aiguille de lumiere verte, un infinitesimal eclat d’emeraude lui effleura la cornee, s’epanchant en un nuage lumineux. En deux battements de cils, il avait disparu. Tot ou tard,
