celui-ci, comme tant d’autres, finirait par s’accumuler au pli des paupieres, donnant a son regard une apparence grotesque. Elle sortit de sa manche un mouchoir et s’essuya les yeux. La presence d’une telle quantite de mites a emetteur lidar lui suggera qu’ils avaient du, depuis plusieurs minutes, penetrer dans une vaste nappe de brouillard sans vraiment s’en rendre compte ; l’humidite du fleuve se condensait autour de ces gardes-frontieres microscopiques. De vagues eclairs colores illuminaient l’ecran de brume devant eux, decoupant la silhouette d’une colonne de pierre plantee au milieu de la route – ailes de griffon, corne de licorne – tranchant en noir sur un cosmos blafard. Un agent de police se tenait pres du fronton, gardant symboliquement la barriere. Il salua de la tete les Hackworth et grommela sous sa mentonniere un vague commentaire bourru mais poli, au moment ou pere et fille quittaient la Nouvelle-Atlantis pour penetrer dans une clave criarde et pleine de thetes rustauds qui se bousculaient en chantant a l’entree des pubs. Fiona avisa un vieux drapeau britannique, puis marqua une pause en realisant que les barres de la croix de Saint-Andre avaient ete agrementees d’etoiles, comme l’etendard de bataille des Sudistes. Elle fit accelerer sa chevaline pour venir se porter presque a la hauteur de son pere.
Bientot la cite devint plus sombre et plus calme – mais la foule restait toujours aussi dense – et ils longerent plusieurs pates de maisons devant lesquels ils ne virent que des hommes bruns a moustache et des femmes reduites a l’aspect de colonnes d’etoffe noire. Puis Fiona percut une odeur d’ail et d’anis, et ils traverserent sur une breve distance le territoire vietnamien. Elle se serait volontiers arretee a une echoppe au bord du trottoir pour manger un bol de pho, mais son pere ne ralentit pas, suivant le jusant qui redescendait la Tamise et, au bout de quelques minutes, ils avaient retrouve la berge que longeaient d’antiques entrepots de brique – categorie d’ouvrages si obsoletes aujourd’hui qu’ils defiaient l’explication – reconvertis en bureaux.
Un embarcadere s’avancait sur le fleuve, oscillant au gre des marees, relie au quai de granite par une passerelle articulee. Un batiment noir et delabre y etait amarre, sans la moindre lumiere, seulement visible par son ombre noire se detachant des eaux gris fusain. Sitot que les chevalines se furent immobilisees et que les Hackworth furent descendus, ils purent deceler des voix venant d’en bas.
John Hackworth sortit des billets de sa poche de poitrine et leur demanda de s’illuminer ; mais ils etaient imprimes sur un papier demode qui ne contenait aucune source d’energie propre, si bien qu’il dut recourir a la microtorche suspendue a sa chaine de montre. Apparemment rassures sur leur destination, il offrit son bras a Fiona et l’aida a emprunter la passerelle pour rejoindre l’embarcadere. Une minuscule lanterne dansait dans leur direction et se resolut bientot en un Antillais, chausse de lunettes sans monture et portant une antique lampe- tempete. Fiona le devisagea tandis que ses yeux enormes, jaunis comme d’antiques boules de billard, epluchaient leurs billets. Sa peau somptueuse et chaude luisait a la lueur de la flamme, et il emanait de lui une discrete senteur d’agrume melee d’une odeur plus sombre et moins doucereuse. Lorsqu’il eut termine son inspection, il releva la tete, mais son regard ignora les Hackworth pour se perdre dans le lointain, puis il tourna les talons et s’eloigna a grands pas. John Hackworth resta interdit quelques instants, attendant d’eventuelles instructions, puis il se redressa, effaca les epaules et, precedant sa fille, s’avanca sur l’embarcadere pour rejoindre le bateau.
Celui-ci faisait huit a dix metres de long. Il n’y avait aucune passerelle d’embarquement, et ceux qui etaient deja montes durent se pencher et les agripper par les bras pour les hisser a bord, un manquement aux usages compasses qui survint si rapidement qu’ils n’eurent pas le temps d’en concevoir de la gene.
Le bateau se ramenait en gros a une grosse baignoire plate, guere plus qu’un radeau de survie, avec quelques instruments a la proue, et fixe au tableau arriere, un quelconque systeme de propulsion moderne et donc d’une taille negligeable. Une fois que leurs yeux se furent accoutumes a la penombre, ils purent, en scrutant le brouillard, aviser une petite douzaine d’autres passagers alignes sur le plat-bord, assis de maniere a ne pas etre eclabousses par le sillage des batiments croiseurs. Constatant la sagesse de cette option, John conduisit Fiona vers le seul espace encore libre, et ils s’installerent entre deux autres groupes : un trio de jeunes Nippons s’entrainant mutuellement a tirer sur des cigarettes, et un couple aux vetements bohemes mais luxueux, sirotant d’imposants bidons de biere et devisant avec un accent canadien.
De l’embarcadere, l’Antillais coupa les amarres et sauta a bord. Un autre employe avait pris la barre pour accelerer doucement dans le sens du courant, coupant les gaz au moment ou ils allaient croiser le sillage d’une autre embarcation. Quand le bateau entra dans le chenal principal et prit de la vitesse, le temps fraichit soudain, et tous les passagers murmurerent pour demander plus de chaleur a leurs vetements thermogenes. L’Antillais fit la tournee, trainant derriere lui une lourde caisse pleine de boites de biere blonde et de fillettes de pinot noir. Les conversations s’interrompirent quelques minutes tandis que les passagers, tous pousses par le meme instinct originel, tournaient leur visage vers la brise et se relaxaient pour gouter le doux clapotis des vagues contre la coque.
La traversee prit presque une heure. Au bout de quelques minutes, les conversations reprirent, la plupart des passagers restant avec leur petit groupe. La caisse de rafraichissements circula de nouveau. John Hackworth commenca a realiser, a quelques details subtils, que l’un des jeunes Nippons etait bien plus imbibe qu’il ne le laissait paraitre et qu’il avait du sans doute passer quelques heures dans un pub des quais avant de monter a bord. Il se servait chaque fois que la caisse de boissons passait devant lui et, au bout peut-etre d’une demi-heure de trajet, il se leva tant bien que mal, se pencha par-dessus le bastingage et vomit. John se retourna vers sa fille avec un sourire narquois. Le bateau prit par le travers une vague invisible et roula dans le creux. Hackworth agrippa la main-courante, puis le bras de sa fille.
Fiona poussa un cri. Elle regardait les jeunes Nippons par-dessus l’epaule de son pere. John se retourna et decouvrit qu’ils n’etaient plus que deux : le malade avait disparu, et les deux autres s’etaient jetes a plat ventre sur le plat-bord, les bras tendus, leurs doigts scintillant comme des rayons blancs dans l’eau noire. John sentit le bras de Fiona se degager, et il se tourna juste a temps pour la voir sauter dans l’eau.
Tout etait termine avant qu’il ait eu vraiment l’occasion d’avoir peur. L’equipage reagit avec une promptitude et une efficacite qui amenerent Hackworth a soupconner que le Nippon etait en fait un acteur et tout cet incident un coup monte de la production. L’Antillais jura et leur cria de tenir bon, d’une voix claire et puissante comme un violoncelle Stradivarius, une voix de scene. Il renversa la glaciere, vidant sur le pont toute la biere et le vin, puis en verrouilla le couvercle avant de la balancer par-dessus le tableau arriere, en guise de bouee de sauvetage. Dans le meme temps, le pilote avait vire de bord pour tourner en rond. Plusieurs passagers, dont Hackworth, avaient allume des microtorches et braque leur faisceau sur Fiona, dont les jupes s’etaient gonflees quand elle avait saute les pieds devant, et l’entouraient maintenant comme un radeau de fleurs. D’une main, elle tenait le jeune Nippon par le col, et de l’autre, la poignee de la glaciere. Elle n’avait ni la force ni la flottabilite pour maintenir le jeune homme hors de l’eau, aussi l’un et l’autre etaient-ils regulierement submerges par les vagues roulant dans l’estuaire.
L’homme aux nattes rasta hissa en premier Fiona et la confia a son pere. Les microtissus constituant ses vetements – ces innombrables mites reliees au coude a coude en un reseau bidimensionnel – s’attelerent aussitot a la tache d’evacuer l’eau piegee dans les interstices de l’etoffe. Fiona se retrouva drapee dans un voile sinueux de brume qui flamboyait en interceptant la lumiere des torches. Ses epais cheveux roux etaient liberes du confinement de son chapeau arrache par les vagues, et ils retombaient autour d’elle comme une cape de feu.
Elle fixait avec un air de defi son pere, dont les secretions d’adrenaline avaient visiblement fini par se jeter dans la melee endocrine : au spectacle de sa fille en pareille posture, il avait l’impression qu’on faisait remonter inexorablement un bloc de glace de cinquante kilos le long de sa colonne vertebrale. Quand la sensation atteignit son bulbe rachidien, il tituba et dut presque s’asseoir. Elle s’etait comme jetee a travers une barriere invisible et inconnue pour devenir une creature surnaturelle, naiade surgie des flots, toute drapee de vapeur et de feu. Dans quelque recoin de son esprit rationnel qui n’avait desormais plus voix au chapitre, Hackworth se demanda si
L’eau ruisselait des jupes de Fiona pour courir entre les planches, et bientot elle etait a nouveau seche, visage et cheveux exceptes. Elle s’essuya d’un revers de manche, dedaignant le mouchoir tendu par son pere. Aucun mot ne fut echange entre eux, nulle etreinte, comme si Fiona etait dorenavant consciente de l’impact qu’elle avait sur son geniteur comme sur tous les autres – une faculte, supposait Hackworth, qui devait etre extremement penetrante chez les jeunes filles de seize ans. Entre-temps, le jeune Nippon avait a peu pres fini de cracher l’eau de ses poumons et il cherchait son souffle avec des haletements pitoyables. Sitot que ses voies aeriennes furent degagees, il se mit a parler longuement d’une voix rauque. L’un de ses compagnons traduisit. « Il dit que nous ne
