navire.

Il testa plusieurs autres commandes. La majorite des phenomenoscopes disposaient d’un mode transparent, ou du moins translucide, qui permettait a l’utilisateur de discerner ce qui etait vraiment la. Mais celles-ci restaient obstinement opaques et ne lui presentaient qu’un rendu mediatronique de la scene. La foule bavarde des spectateurs etait representee par des silhouettes fil de fer schematisees a outrance, une technologie d’affichage abandonnee depuis au moins quatre-vingts ans et manifestement employee pour irriter Hackworth. Chaque personnage portait une grande pancarte accrochee sous la poitrine :

JARED MASON GRIFFIN III, 35 ans

(trop tard, pour devenir un personnage

interessant comme toi !)

Neveu d’un Lord actionnaire portant le titre de comte

(n’es-tu pas jaloux ?)

Marie a la triste toupie qui est a sa droite

Ils se livrent a ces petites escapades

Pour echapper a leurs pauvres existences d’infirmes

(Et toi, que fais-tu ici ?)

Hackworth baissa les yeux pour essayer de dechiffrer sa propre pancarte, mais il ne pouvait converger dessus.

Quand il parcourait le pont, son point de vue se modifiait a mesure. Il disposait egalement d’une interface classique qui lui permettait de « survoler » le bateau ; Hackworth restait lui-meme immobile, bien sur, mais la perspective offerte par les lunettes perdait tout lien avec ses coordonnees reelles. Chaque fois qu’il recourait a ce mode, la legende suivante venait se superposer a son champ visuel, affichee en grosses lettres capitales rouges et clignotantes :

POINT DE VUE DIVIN DE JOHN PERCIVAL HACKWORTH

parfois accompagnees de l’image d’une espece de magicien juche au sommet d’une montagne et scrutant un village peuple de nains sordides. A cause de cet inconvenient, Hackworth evitait dans la mesure du possible de recourir a cette fonction. Mais a la faveur de sa reconnaissance initiale, il decouvrit deux ou trois choses interessantes.

Pour commencer, le Nippon passe par-dessus bord apres son malaise avait rencontre, par une remarquable coincidence, un groupe d’autres personnes qui etaient egalement tombees de leur canot avant d’arriver ici et qui, apres leur sauvetage, s’etaient elles aussi mises a emettre une lumiere coloree et avoir des visions qu’elles tenaient absolument a presenter a leur entourage. Tous ces individus formaient une belle cacophonie, criant en ch?ur pour decrire des visions qui semblaient plus ou moins reliees – comme s’ils venaient tous de s’eveiller du meme reve et se montraient tous aussi maladroits a le decrire. Ils restaient groupes malgre leurs differences, attires par la meme mysterieuse force d’attraction qui poussait les doux dingues harangueurs a poser leurs caisses a savon cote a cote, au meme coin de rue. Peu apres qu’Hackworth eut zoome sur eux avec ses lunettes phenomenoscopiques, ils se mirent a delirer sur le theme d’un ?il geant qui les scruterait du haut des cieux, avec la peau noire de ses paupieres toutes piquetees d’etoiles.

Hackworth s’eclipsa discretement pour se concentrer sur un autre vaste rassemblement : deux douzaines d’autres individus un peu plus ages, le genre actif, mince et en forme, chandail de tennis jete negligemment sur les epaules, et chaussures de marche lacees fermement (quoique pas trop serrees), en train de debarquer d’un petit aeronef qui venait de s’amarrer sur l’ancienne zone d’atterrissage pour helicos amenagee a l’arriere du navire. L’aeronef possedait de nombreux hublots et il etait decore de guirlandes de publicites mediatroniques pour des visites guidees de Londres vu des airs. Sitot descendus, les touristes avaient tendance a s’immobiliser sur place, de sorte qu’un serieux engorgement se formait en permanence. Ils devaient etre aiguillonnes vers les tenebres exterieures par leur guide touristique, une jeune actrice attifee d’une tenue de diable, avec trident et cornes rouges clignotantes.

« Alors, c’est ca, Whitechapel ? » lanca a la cantonade un des touristes, dans le brouillard. Il avait un accent americain. Ces gens etaient evidemment membres de la tribu d’Heartland, phyle prospere proche de la Nouvelle-Atlantis qui avait absorbe en masse les Blancs cultives, sains, responsables, des classes moyennes du Midwest. Surprenant leurs conversations furtives, Hackworth devina que ces touristes avaient du etre ramasses a l’Holiday Inn de Kensington, appates par la promesse d’un tour de Whitechapel sur les traces de Jack l’Eventreur. Il put ainsi entendre la guide diabolique expliquer que l’ivrogne qui pilotait leur aeronef les avait debarques par erreur sur un theatre flottant et qu’ils pouvaient librement profiter du spectacle qui justement n’allait pas tarder a commencer ; une representation gratuite de Cats, la comedie musicale la plus longtemps jouee de toute l’histoire du theatre, et que la plupart avaient d’ailleurs deja vue lors de leur premiere soiree a Londres.

Lorgnant toujours au travers des sous-titres en capitales ecarlates et railleuses, Hackworth scruta rapidement les ponts inferieurs. La coque d’origine etait divisee en une douzaine de compartiments caverneux. Quatre avaient ete amenages en une vaste salle de theatre ; quatre autres tenaient lieu de scene et de coulisses. Hackworth localisa sa fille a cet endroit. Juchee sur un trone de lumiere, elle etait en train de repeter son texte. Apparemment, on l’avait deja engagee pour l’un des premiers roles.

« Je ne veux pas que tu me surveilles comme ca », dit-elle avant de disparaitre de l’ecran d’Hackworth dans un eclair de lumiere.

La corne de brume du navire retentit. Un son que reprirent, en echos sporadiques, les autres batiments croisant dans les parages. Hackworth reprit sa vision naturelle du pont juste a temps pour voir un delire flamboyant se ruer sur lui : encore le Clown, qui avait apparemment le pouvoir bien particulier de traverser l’affichage d’Hackworth comme un phantasme. « Vous comptez peut-etre veiller ici et passer la nuit a estimer la distance des autres navires en mesurant les echos ? Ou puis-je vous indiquer votre place ? »

Hackworth decida que le mieux encore etait de ne pas se braquer. « Je vous en prie, faites.

— Eh bien, c’est ici », dit le Clown, en indiquant d’un gant macule une bete banquette en bois installee devant eux sur le pont. Hackworth n’arrivait pas a croire qu’elle soit vraiment la, car il ne l’avait pas vue auparavant. Mais, avec ces lunettes, il n’aurait su dire.

Il s’avanca, de la demarche de celui qui se dirige vers les toilettes dans une salle inconnue et mal eclairee : genoux flechis, mains tendues, avancant le pied avec precaution pour ne pas s’erafler les tibias ou les orteils contre un obstacle. Le Clown s’etait mis a l’ecart pour l’observer avec dedain. « C’est comme ca que vous comptez entrer dans votre role ? Vous croyez vous en tirer jusqu’au bout de la nuit a coup de raisonnements scientifiques ? Qu’est-ce qui va se passer quand vous allez enfin vous decider a croire a ce que vous voyez ? »

Hackworth trouva son siege a l’endroit precis que lui avait indique son ecran d’affichage, mais ce n’etait plus une simple banquette en bois : il etait recouvert de mousse et muni d’accoudoirs. C’etait comme un fauteuil de theatre, mais quand il voulut tater de chaque cote, il n’en trouva pas d’autre. Alors il rabattit l’assise et s’y laissa choir.

« Vous allez en avoir besoin », dit le Clown en lui plaquant dans la paume un objet tubulaire. Hackworth venait d’y reconnaitre une espece de torche, quand une violente commotion se produisit juste en dessous de lui. Ses pieds, qui jusqu’ici reposaient sur le caillebotis du pont ballaient maintenant dans le vide. En fait, il n’y avait pas que ses pieds : une trappe venait de s’ouvrir, beante, sous lui, et il etait en train de tomber en chute libre. « Amusez-vous bien ! » lanca le Clown, en inclinant son chapeau ; il l’observait depuis le bord d’un orifice carre dont la taille diminuait a toute vitesse. « Et tandis que vous vous precipitez vers le centre de la terre avec une acceleration constante de neuf virgule huit metres par seconde au carre, repondez donc a cette devinette : on peut simuler des sons, on peut simuler des images, on peut meme simuler le vent vous fouettant le visage, mais comment diantre simule-t-on la sensation de chute libre ? »

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