Des pseudopodes avaient jailli de la mousse du siege pour lui envelopper la taille et le haut des cuisses. C’etait heureux, car il s’etait mis lentement a basculer en arriere pour se retrouver bientot en train de degringoler la tete la premiere, depassant de grands nuages lumineux informes : une collection de vieux lustres que la troupe de Dramatis Person? avait recuperes dans des immeubles en demolition. Le Clown avait raison : Hackworth etait bel et bien en chute libre, une sensation qu’il n’etait pas question de simuler avec des lunettes. S’il devait en croire ses yeux et ses oreilles, il plongeait droit vers le parterre du grand theatre qu’il avait reconnu peu auparavant. Mais la salle n’etait pas sillonnee de rangees regulieres de fauteuils, comme celle d’un theatre ordinaire. Les sieges etaient certes presents, mais semes au hasard. Et certains se deplacaient.
Le parterre se precipitait toujours vers lui de plus en plus vite jusqu’au moment ou, vraiment panique, Hackworth se mit a hurler. Alors, il ressentit a nouveau la gravite au moment ou une force indefinie commencait a le faire ralentir. Son fauteuil culbuta : il contemplait maintenant la constellation irreguliere de lustres, en meme temps qu’il ressentait une brutale acceleration de plusieurs G. Puis tout redevint normal. Le fauteuil pivota, de sorte qu’il se retrouva a l’horizontale, tandis que le phenomenoscope l’aveuglait d’un eclat d’une blancheur eblouissante. Les ecouteurs lui deversaient du bruit blanc dans le crane : mais quand il decrut, Hackworth se rendit compte qu’il s’agissait en fait d’un tonnerre d’applaudissements.
Il etait incapable de distinguer quoi que ce soit jusqu’a ce que, a force de tatonner avec l’interface, il reussisse a obtenir une vue moins schematique du theatre. Cela lui permit alors de constater que la salle etait presque a moitie remplie de spectateurs evoluant librement dans leurs fauteuils, qui semblaient motorises, et que ces spectateurs etaient plusieurs dizaines a braquer leur torche sur lui, d’ou l’eclat aveuglant. Il etait l’attraction principale de la scene centrale. Il se demanda s’il etait cense dire quelque chose. Une replique vint defiler en travers de ses lunettes :
Hackworth se demanda s’il etait franchement oblige de lire cette phrase. Mais bientot les torches se detournerent, comme d’autres participants se mettaient a pleuvoir du plan astral des lustres. Les regardant degringoler, Hackworth realisa qu’il avait deja vu un spectacle analogue dans les parcs d’attractions : ce n’etait jamais que du saut a l’elastique. La seule difference etait que ses verres avaient omis de lui reveler son propre elastique, histoire d’ajouter une pointe
Les accoudoirs de son siege integraient diverses commandes qui lui permirent d’evoluer dans la salle dont le plancher formait une cuvette fortement pentue vers le centre. Un pieton aurait eu du mal a s’y deplacer, mais la chaise etait pourvue de puissants moteurs nanotechnologiques qui compensaient l’inclinaison.
C’etait un theatre en rond, sur le modele du Globe. Le parterre conique etait entoure d’un mur circulaire, perce ca et la d’ouvertures de tailles variees. Certaines etaient visiblement des bouches d’aeration, d’autres les baies de loges ou de regies techniques, mais la plus vaste, et de loin, etait une avant-scene qui occupait le quart de la circonference et demeurait, pour l’heure, fermee par un rideau.
Hackworth nota que la partie centrale de la salle, en contrebas, etait encore inoccupee. Il dirigea son fauteuil motorise vers le bas de la pente et se retrouva soudain, avec un choc, enfonce jusqu’a la taille dans une eau douloureusement glaciale. Il passa aussitot la marche arriere mais le fauteuil ne repondait plus aux commandes. « En plein dans la flotte ! » s’ecria le Clown ; sa voix resonnait, triomphante, comme s’il etait tout pres meme si Hackworth ne pouvait pas le voir. Il reussit a detacher les fixations integrees au siege et remonta tant bien que mal le plancher incline, les jambes raidies de froid, empestant la maree. Il etait evident que le tiers central du parterre plongeait en fait sous le niveau de l’eau et qu’il etait ouvert sur la mer – autre point que les lunettes d’Hackworth n’avaient pas cru bon de lui devoiler.
Une fois encore, des dizaines de torches etaient braquees sur lui. Le public rigolait, il entendit meme quelques applaudissements sarcastiques.
Les evenements de ces dernieres minutes – les phenomenoscopes qui se revelaient inamovibles, le saut a l’elastique imprevu, le plongeon dans l’eau de mer glaciale – avaient laisse Hackworth en etat de choc. Il eprouvait un intense besoin d’aller se planquer dans un coin pour se remettre de sa desorientation. Il se hissa tant bien que mal jusqu’au perimetre de la salle, esquivant quelques fauteuils en goguette, et toujours poursuivi par les torches d’autres participants qui semblaient plus particulierement interesses par son histoire personnelle. Il y avait au- dessus de lui une ouverture baignee d’une chaude lumiere et, l’ayant traversee, Hackworth se retrouva dans un petit bar confortable dont la verriere incurvee offrait une vue excellente sur la salle. C’etait un refuge a plus d’un titre ; ici, il voyait normalement a travers les lunettes, qui semblaient enfin lui offrir une vision non trafiquee de la realite. Il commanda au serveur une pinte de brune et alla s’installer sur un tabouret au comptoir devant la verriere. Aux alentours de sa trois ou quatrieme lampee de biere, il se rendit compte qu’il s’etait deja soumis aux exigences du Clown : la plongee dans l’eau lui avait enseigne qu’il n’avait d’autre choix que de croire aux elements que les lunettes presentaient a ses yeux et a ses oreilles – meme s’il etait conscient de leur faussete – et d’en accepter les consequences. La pinte de biere contribua en partie a lui rechauffer les jambes et a lui detendre l’esprit. Il etait venu ici pour le spectacle – de ce cote, il n’etait pas vole – et il n’avait aucune raison de resister. La troupe de Dramatis Person? avait peut-etre une douteuse reputation, mais personne encore ne les avait accuses de tuer des gens parmi leur public.
L’eclairage des lustres s’attenua. Les spectateurs maniant les torches s’agiterent comme des etincelles ravivees par un courant d’air, certains se dirigeant vers les hauteurs, d’autres preferant rester au bord de l’eau. Tandis que le noir se faisait peu a peu dans la salle, ils s’amusaient a faire courir leurs faisceaux sur les murs et le rideau de scene, creant un ciel d’apocalypse vrille par des centaines de cometes. Une langue de lumiere gluante couleur d’algue apparut sous les eaux, laissant apparaitre un long praticable etroit qui vint percer la surface, telle une resurgence de l’Atlantide. L’assistance le remarqua et braqua aussitot ses torches vers l’element liquide, interceptant quelques taches sombres sous leur feu croise : les tetes d’une petite douzaine d’acteurs, surgissant lentement des flots. Tous se mirent a baragouiner a l’unisson, et Hackworth realisa qu’il s’agissait de la bande de dejantes apercue un peu plus tot.
« Remonte-moi, Nick, dit une voix feminine dans son dos.
— Tu les avais replies, hein ? dit le barman.
— Des clous. »
Hackworth se retourna et decouvrit que c’etait la jeune femme en costume de diablotin qui avait jusqu’ici joue les guides touristiques.
Elle etait toute menue, vetue d’une longue robe de soie noire fendue jusqu’a la hanche, et elle avait des cheveux superbes, tres epais, d’un noir de jais. Elle rapporta un verre de biere blonde sur le comptoir, ecarta du passage sa queue de diable, l’air guinde, dans un mouvement qu’Hackworth trouva desesperement aguichant, et prit un siege. Puis elle laissa echapper un enorme soupir et posa la tete sur les bras durant quelques instants, ses cornes rouges clignotantes se refletant dans la baie incurvee, tels les feux arriere d’une limousine. Hackworth croisa les doigts autour de sa chope et huma son parfum. En bas, le ch?ur s’etait lache, pour se lancer dans une interpretation pour le moins ambitieuse d’un numero de danse de Busby Berkeley. Ils revelaient une inquietante capacite a agir de concert – sans doute en rapport avec les zites qui avaient investi leur cerveau – toutefois les corps restaient raides, debiles et mal coordonnes. Mais tout ce qu’ils faisaient, ils le faisaient avec une absolue conviction, ce qui compensait.
« Et ils ont gobe ca ? demanda Hackworth.
— Je vous demande pardon ? dit la femme, en levant brusquement la tete, comme un oiseau en alerte, a croire qu’elle n’avait pas remarque sa presence.
— Ces Heartlanders croient-ils vraiment a cette histoire de pilote soul ?
— Oh ! quelle importance ? »
Hackworth rit, ravi qu’un membre de la troupe lui delivre cette confidence.
« La n’est pas la question, n’est-ce pas ? » reprit la femme, d’une voix plus basse, devenant un rien philosophe. Elle pressa une tranche de citron dans sa biere blonde, puis but une gorgee. « La conviction n’est pas un etat binaire, pas ici, tout du moins. Est-ce que quelqu’un croit a quelque chose a cent pour cent ? Croyez-vous tout ce que vous voyez au travers de ces binocles ?
— Non, conceda Hackworth, les seules choses auxquelles je crois pour l’instant, c’est que j’ai les jambes mouillees, que cette brune a bon gout et que votre parfum me plait. »
