Elle parut certes un rien surprise, mais pas desagreablement, meme si elle n’etait pas du genre a se laisser aussi aisement seduire. « Alors, pourquoi etes-vous ici ? Quel spectacle etes-vous venu voir ?
— Que voulez-vous dire ? Je suppose que je suis venu voir celui-ci.
— Mais il n’y a pas de
— Je n’ai pas l’impression de pouvoir le moins du monde maitriser ce que je vois.
— Ah, donc vous etes un acteur.
— Jusqu’ici, j’ai plutot l’impression de m’etre montre un bouffon passablement inepte.
— Un bouffon inepte ? N’est-ce pas un rien redondant ? »
Ce n’etait pas si drole que ca, mais elle l’avait dit avec esprit, et Hackworth gloussa poliment.
« Il semblerait qu’on vous ait selectionne pour etre acteur.
— Allons donc…
— Cela dit, je n’ai pas pour habitude de reveler nos secrets de cuisine, poursuivit la femme en baissant le ton, mais, en general, quand quelqu’un est choisi pour jouer, c’est qu’il est venu ici avec une autre idee en tete que celle d’assister, passif, a un simple divertissement. »
Hackworth begaya, cherchant ses mots. « Est-ce que… est-ce que c’est fait ?
— Oh, que oui ! Et la femme quitta son tabouret pour prendre celui voisin d’Hackworth. Le theatre, ce n’est pas simplement trois peles et quatre tondus qui font les clowns sur scene, sous les yeux de ce troupeau de veaux. Je veux dire, parfois, ce n’est que ca. Mais cela peut etre tellement plus – reellement, cela peut-etre n’importe quelle sorte d’interaction entre des individus, ou entre des individus et de l’information. » La femme s’abandonnait maintenant, entierement prise par son sujet. Hackworth retirait un plaisir infini rien qu’a l’observer. Quand elle etait entree dans le bar, il avait cru tout d’abord qu’elle avait un visage assez quelconque, mais plus elle laissait tomber sa garde pour s’exprimer sans embarras, et plus elle devenait mignonne. « Nous sommes relies absolument a tout, ici – branches sur la galaxie entiere de l’information. C’est un veritable theatre virtuel. Au lieu d’etre cables, la scene, les decors, la troupe, le texte, tout est logiciel… l’ensemble peut etre a tout moment reconfigure par simple deplacement de quelques elements.
— Oh. Et donc le spectacle – ou l’ensemble de spectacles entrelaces – peut etre different chaque soir ?
— Non, vous n’avez toujours pas saisi », dit-elle, s’excitant de plus en plus. Elle tendit la main, agrippa son avant-bras juste sous le coude et se pencha vers lui, avide de lui faire comprendre ce qu’elle allait dire. « Ce n’est pas simplement jouer un spectacle, le reconfigurer, puis en jouer un autre le lendemain. Les changements sont dynamiques et ils interviennent en temps reel. La representation se remodele dynamiquement en fonction de ce qui se produit
— Donc, si, mettons, une bataille entre les Poings de la juste harmonie et la Republique cotiere se deroulait en Chine continentale en ce moment meme, alors, les renversements de la bataille pourraient d’une certaine maniere…
— Pourraient changer la couleur d’un projecteur ou une replique du dialogue – pas necessairement d’une maniere simple et deterministe, voyez-vous…
— Je crois que je comprends. Les variables internes de la piece dependent de la totalite du continuum d’information exterieur… »
La femme hocha la tete avec vigueur, et le ravissement faisait briller ses yeux noirs.
Hackworth poursuivit : « De meme que, par exemple, l’etat d’esprit d’un individu a un moment donne depend des concentrations relatives d’un nombre incalculable de substances chimiques circulant dans son sang.
— Oui, dit la femme, comme lorsqu’on se trouve dans un bar, qu’un seduisant jeune homme vous tient la jambe, et que les mots qui sortent de votre bouche sont affectes par la quantite d’alcool que vous avez introduite dans votre organisme et, bien entendu aussi, par les concentrations d’hormones naturelles – la encore, pas d’une maniere purement deterministe –, tous ces elements sont des signaux d’entree.
— Je crois que je commence a saisir ce que vous voulez dire…
— Remplacez la representation de ce soir par le cerveau, et l’information circulant sur le reseau par les molecules contenues dans la circulation sanguine, et vous avez le topo », conclut la femme.
Hackworth etait un peu decu qu’elle ait choisi de laisser tomber la metaphore du bar, qu’il avait trouvee plus immediatement interessante.
La femme poursuivit. « Ce manque de determinisme en amene certains a refuter l’ensemble du processus pour n’y voir que de la branlette intellectuelle. Mais, en fait, c’est un outil incroyablement puissant. Certains l’ont compris.
— Je crois bien que j’en suis », dit Hackworth, qui voulait desesperement qu’elle le croie.
« Et c’est pourquoi certains viennent ici, parce qu’ils sont embarques dans telle ou telle quete : tenter de retrouver un amour perdu, mettons, ou de comprendre pourquoi tel bouleversement terrible est intervenu dans leur vie, ou pourquoi il y a tant de cruaute dans le monde, ou pourquoi ils ne sont pas heureux dans leur vie professionnelle… La societe a toujours eu du mal a repondre a ces interrogations – le genre de questions qu’on ne peut pas resoudre simplement en consultant une base de donnees de reference.
— Alors que le theatre dynamique permet de s’interfacer de maniere plus intuitive avec l’univers des donnees.
— C’est
— Quand je travaillais sur l’information, il m’est souvent venu a l’esprit, sans que j’approfondisse, qu’une telle idee pouvait etre desirable, dit Hackworth. Mais tout cela depasse l’entendement.
— Ou avez-vous entendu parler de nous ?
— J’ai ete envoye ici par un ami qui s’est trouve associe avec vous par le passe, plus ou moins vaguement.
— Oh ! Puis-je vous demander qui ? Peut-etre que nous avons un ami commun », dit la femme, comme si cela pouvait etre merveilleux.
Hackworth se sentit rougir et il laissa echapper un gros soupir. « Tres bien, dit-il. J’ai menti. Ce n’etait pas reellement un ami. C’etait une personne qu’on m’a indiquee.
— Ah, nous y voila…Je sentais bien qu’il y avait quelque chose de mysterieux chez vous. »
Hackworth resta interdit. Il plongea le nez dans son verre de biere. La femme le devisageait, et il sentait son regard le vriller, aussi intense que la chaleur d’un projecteur de poursuite.
« Donc, vous etes bien venu ici a la recherche de quelque chose. N’est-ce pas ? Une chose que vous ne pouviez pas trouver en consultant une base de donnees.
— Je recherche un type appele l’Alchimiste. »
Soudain, tout devint eblouissant. Le cote du visage de la femme tourne vers la fenetre etait brillamment illumine, comme une sonde spatiale frappee d’un cote par les rayons directifs du soleil. Hackworth percut, quelque part, qu’il ne s’agissait pas d’un simple renversement de situation. Se tournant vers la salle de theatre, il vit que presque tous les spectateurs braquaient leurs torches vers l’interieur du bar, et que tous les autres clients avaient depuis le debut observe et ecoute sa conversation avec la femme. Les lunettes l’avaient trompe en rajustant le niveau d’eclairage apparent. La femme avait egalement un aspect different ; ses traits avaient retrouve l’aspect qu’ils avaient a son entree dans la salle, et Hackworth comprenait desormais que son image a travers les lunettes avait evolue graduellement au cours de leur dialogue, en retroaction avec les donnees recues de la partie de son cerveau qui reagissait lorsqu’il voyait une femme superbe.
Le rideau s’ouvrit, revelant une large enseigne lumineuse qui descendait des cintres : JOHN HACKWORTH dans LA QUETE DE L’ALCHIMISTE avec en vedette JOHN HACKWORTH dans SON PROPRE ROLE.
Le Ch?ur entonna :
