Alors qu’elle sortait des bois pour rejoindre la grand-route, elle entendit passer une bruyante cavalcade et comprit que le premier contingent de messagers venait de franchir le col apres avoir attendu la fin de la tempete. Elle attendit quelques minutes, puis elle les suivit. Des qu’elle eut quitte les bois touffus et rejoint la grand-route, elle serra la bride de sa jument et s’arreta, interdite, en contemplant pour la premiere fois le chateau du roi Coyote.

Elle n’avait jamais rien vu de semblable dans tous ses voyages au Pays d’Au-dela. Sa base etait large comme une montagne, et ses murailles s’elevaient, lisses et verticales, pour se perdre dans les nuages. Une nuee galactique de lumiere scintillait de sa myriade de fenetres. L’edifice etait defendu par d’imposantes fortifications, equivalentes chacune a un chateau de bonne taille, quoique pas edifiees sur des fondations de pierre mais a meme les nuages ; car le roi Coyote, dans sa grande ingeniosite, avait concu le moyen de batir des edifices qui flottaient dans les airs.

La princesse Nell piqua des fers, car, nonobstant sa torpeur, elle pressentait qu’on pouvait fort bien surveiller la grand-route depuis l’une des fenetres sous auvent scintillant au sommet des tours. Tout en foncant au galop vers le chateau, elle etait partagee entre la conscience de sa stupidite a oser s’attaquer a une aussi puissante forteresse et son admiration pour l’?uvre du roi Coyote. De minces nuages de tenebres diaphanes suintaient entre tours et palissades et, lorsqu’elle fut plus pres, la princesse vit qu’il s’agissait en realite de regiments de corbeaux pratiquant leurs exercices militaires. Ils etaient ce qui chez le roi Coyote se rapprochait le plus d’une armee ; car, comme le lui avait explique un de ces volatiles, apres qu’il lui eut derobe la onzieme clef suspendue a son cou:

Chateaux, jardins, or et joyaux : Satisfaction, pour les idiots Comme la princesse Nell ; mais ceux qui Cultivent leur esprit, Tels que le roi Coyote et ses corbeaux Compilent leur pouvoir, morceau apres morceau, Le cachant en des lieux secrets Que personne ne connait.

Le roi Coyote ne maintenait pas son pouvoir par la force armee, mais par l’ingeniosite, et les sentinelles etaient la seule armee dont il ait besoin, et l’information sa seule arme.

Alors qu’elle galopait pour franchir les derniers kilometres menant a la grille, en se demandant si ses jambes et son dos allaient tenir le coup, un mince panache noir jaillit d’un etroit portail tout en haut de l’une des courtines flottantes, puis grossit pour former une boule transparente avant de plonger vers elle comme une comete en pique. Elle ne put s’empecher de rentrer la tete dans les epaules devant cette illusion de masse et de vitesse, mais, parvenu a un jet de pierre de son crane, le vol de corbeaux se divisa en plusieurs contingents qui se mirent a tournoyer et a converger sur elle de plusieurs directions a la fois, la frolant de si pres que leurs battements d’ailes lui soulevaient les cheveux, avant finalement de se regrouper en formation bien disciplinee qui regagna sa courtine sans demander son reste. Apparemment, elle avait reussi l’inspection. Quand elle parvint a l’imposant portail, on l’avait ouvert pour elle et personne ne le gardait. La princesse Nell s’avanca dans les larges rues du chateau du roi Coyote.

C’etait la plus belle cite qu’elle ait jamais vue : ici, l’or et le cristal n’etaient pas dissimules au fond du tresor royal, mais servaient de materiaux de construction. Plantes et verdure etaient omnipresentes, car le roi Coyote etait fascine par les secrets de la nature, et il avait depeche ses agents jusqu’aux confins du monde pour qu’ils lui ramenent des semences exotiques. Les larges boulevards de la cite du roi Coyote etaient bordes d’arbres dont les branches maitresses s’incurvaient au-dessus des parements en pierre de taille pour former de hautes voutes bruissantes. Le dessous des feuilles etait argente et semblait emettre une douce lumiere, et les branches etaient chargees de bromeliacees violettes et magenta, vastes comme des chaudrons, d’ou emanait une suave odeur epicee, aux corolles recouvertes de nuees de colibris a gorge rouge et remplies d’eau ou vivaient des scarabees et de minuscules rainettes fluorescentes.

La Route des Messagers etait jalonnee de plaques de laiton poli encastrees entre les paves. Son itineraire empruntait un grand boulevard qui menait dans un parc encerclant la ville, puis une rue qui grimpait en spirale autour du promontoire central. Plus sa monture se rapprochait de la couche de nuages, plus la princesse Nell sentait ses oreilles claquer, et chaque coude de la route lui offrait un nouveau panorama sur la cite en contrebas et sur la constellation de courtines flottantes d’ou s’envolaient toujours les corbeaux sentinelles, allant et venant par compagnies et par escadrons pour rapporter des nouvelles des quatre coins de l’empire.

Elle passa devant un site ou le roi Coyote faisait proceder a des agrandissements ; mais, au lieu d’une armee de macons et de charpentiers, elle ne vit qu’un seul ouvrier, un gros bonhomme a barbe grise, qui tirait sur une longue pipe fine, un sac en cuir accroche a la ceinture. Arrive au centre du chantier de construction, il plongea la main dans son sac et en ressortit une graine de la taille d’une pomme qu’il planta dans le sol. Le temps de rejoindre le bord de la route en spirale, une grande hampe de cristal scintillant avait jailli du sol et montait deja loin au-dessus de leur tete, etincelante au soleil, pour se diviser en branches comme un arbre. Lorsque la princesse Nell le perdit de vue au coin de la route, le batisseur tirait sur sa pipe d’un air satisfait en contemplant une voute cristalline qui recouvrait a present presque entierement la parcelle.

La princesse Nell contempla tout cela, et bien d’autres prodiges, durant sa longue ascension sur la route en spirale. Les nuages se dissiperent et Nell decouvrit que la vue portait jusque fort loin dans toutes les directions. Le domaine du roi Coyote etait situe au c?ur meme du Pays d’Au-dela, et son chateau etait bati sur un haut plateau au centre de son domaine de sorte que, depuis ses fenetres, il pouvait voir jusqu’aux rives scintillantes de l’ocean ceignant l’ile. Nell ne cessait de scruter l’horizon tandis qu’elle grimpait vers le donjon interieur du Roi, esperant toujours apercevoir l’ile lointaine ou Harv se languissait, prisonnier du Chateau noir : mais il y avait quantite d’iles sur la mer au loin, et il etait difficile de distinguer les tours du Chateau noir des escarpements rocheux.

Enfin, la route devint plate et obliqua vers l’interieur pour franchir un autre porche, toujours non garde, perce dans une autre imposante muraille ; bientot la princesse Nell se retrouva dans une cour gazonnee et fleurie, sous le donjon du Roi – un haut palais qui semblait avoir ete taille dans un seul diamant de la taille d’un iceberg. Maintenant que le soleil s’enfoncait a l’ouest, ses rayons oranges enflammaient les murs de l’edifice en projetant une myriade de minuscules arcs-en-ciel, pareils aux eclats d’un vase en cristal brise. Une douzaine de messagers faisaient la queue aux portes du donjon. Ils avaient laisse leurs chevaux dans un coin de la cour ou se trouvaient un abreuvoir et une mangeoire. La princesse Nell fit de meme puis se joignit a la file.

« Je n’ai encore jamais eu l’honneur de porter un message au roi Coyote, dit la princesse Nell au messager qui la precedait dans la queue.

— Vous verrez, c’est une experience inoubliable, dit le messager, un jeune homme puant d’assurance, brun et barbichu.

— Pourquoi faut-il attendre dans cette queue ? Dans les stands du Marche aux Chiffreurs, on depose les livres sur la table et on passe son chemin. »

Plusieurs messagers se retournerent alors pour toiser la princesse Nell avec dedain. Le messager barbichu fit un visible effort pour maitriser son amusement et dit : « Le roi Coyote n’est pas un de ces moins-que-rien installes derriere un etal du Marche aux Chiffreurs ! D’ailleurs, vous ne tarderez pas a le constater par vous- meme !

— Mais ne prend-il pas ses decisions de la meme facon que tous les autres : en consultant un manuel de regles ? »

A ces mots, les autres messagers ne chercherent meme plus a retenir leur amusement. Le barbichu adopta un ton nettement sarcastique : « Dans ce cas, quel serait l’interet d’avoir un Roi ? Il n’a besoin de nul manuel pour inspirer ses decisions. Le roi Coyote a construit une puissante machine a penser, Magicien 0.2, qui contient toute la sagesse du monde. Quand nous lui apportons un livre, ses acolytes le dechiffrent et consultent Magicien 0.2. Parfois, il faut des heures au Magicien pour qu’il prenne sa decision. Je vous conseille de patienter respectueusement et d’observer le silence quand vous serez en presence de la grande machine !

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