La princesse Nell redescendit l’allee vers lui. Le roi Coyote etait un homme d’age mur, aux cheveux blond pale et decolores, aux yeux gris, portant une barbe un rien plus foncee que les cheveux, et pas franchement bien taillee. Alors que la princesse approchait, il parut prendre conscience de la presence de la couronne sur sa tete. Il eleva la main, l’ota et la jeta negligemment sur l’autel.
« Tres drole, dit-il, vous avez reussi a glisser une division par zero a travers toutes mes defenses. »
La princesse Nell refusa de se laisser entrainer par cette decontraction etudiee. Elle s’immobilisa a quelques pas de lui. « Puisque je ne vois personne ici pour proceder aux presentations, je prendrai la liberte de le faire moi-meme. Je suis la princesse Nell, duchesse de Turing », sur quoi elle lui tendit la main.
Le roi Coyote parut legerement embarrasse. Il descendit d’un bond de l’autel, s’approcha de la princesse Nell et lui baisa la main. « Le roi Coyote, pour vous servir.
— Ravie de faire votre connaissance.
— Tout le plaisir est pour moi. Desole ! j’aurais du me douter que le Manuel vous aurait enseigne les bonnes manieres.
— Je n’ai pas l’heur de connaitre le Manuel auquel vous faites reference, dit la princesse Nell. Je ne suis qu’une princesse lancee dans une quete : obtenir les douze clefs du Chateau noir. Je note que l’une d’elles est en votre possession. »
Le roi Coyote leva les mains, les paumes en avant. « N’en dites pas plus. Un combat singulier ne sera pas necessaire. Vous avez deja la victoire. » Il ota de son cou la douzieme clef et la tendit a la princesse Nell. Elle la prit avec une legere reverence ; mais, au moment ou la chaine glissait autour de ses doigts, le roi resserra brusquement son etreinte, de sorte que tous deux se trouvaient lies par la chaine. « A present que votre quete est achevee, pouvons-nous mettre bas les masques ?
— Je ne suis pas sure de comprendre ce que vous voulez dire, Majeste. »
Il fit mine de controler son exasperation. « Quelle etait votre intention reelle en venant ici ?
— Obtenir la douzieme clef.
— A part ca ?
— En savoir plus sur Magicien 0.2.
— Ah.
— Decouvrir que c’etait, en fait, une machine de Turing.
— Eh bien, vous tenez votre reponse. Magicien 0.2 est assurement une machine de Turing – la plus puissante jamais construite.
— Et le Pays d’Au-dela ?
— Integralement cree a partir de graines. Des graines inventees par moi.
— Et c’est donc egalement une machine de Turing ? Entierement controlee par Magicien 0.2 ?
— Non, dit le roi Coyote. Geree par Magicien. Controlee par moi.
— Mais les messages du Marche aux Chiffreurs controlent bien tous les evenements qui se produisent au Pays d’Au-dela, n’est-ce pas ?
— Vous etes fort perspicace, princesse Nell.
— Ces messages transmis a Magicien… encore une machine de Turing.
— Ouvrez l’autel », dit le roi Coyote, en indiquant une large plaque de laiton percee en son centre d’un trou de serrure.
La princesse Nell utilisa sa clef pour ouvrir la serrure et le roi Coyote rabattit le couvercle de l’autel. A l’interieur, se trouvaient deux petites machines, une pour lire les bandes, l’autre pour les ecrire.
« Suivez-moi », dit le roi Coyote et il rabattit une trappe encastree dans le sol derriere l’autel.
La princesse Nell descendit derriere lui un escalier en colimacon qui accedait a une petite salle. Les tringles de liaison sortant de l’autel y descendaient pour aboutir a une petite console.
« Magicien n’est meme pas raccorde a l’autel ! Il ne fait rien, s’etonna la princesse Nell.
— Oh, mais Magicien en fait beaucoup. Il m’aide a garder la trace des choses, il fait des calculs, et ainsi de suite. En revanche, tout ce cinema, la-haut sur la scene, n’est la que pour la galerie – juste pour impressionner les gens du commun. Quand un message arrive ici du Marche aux Chiffreurs, je le lis moi-meme et j’y reponds de meme.
« Vous pouvez donc constater, princesse Nell, que le Pays d’Au-dela n’est en fait pas du tout une machine de Turing. C’est en realite une personne – plusieurs personnes, pour etre precis. Maintenant, elle est tout a vous. »
Le roi Coyote reconduisit la princesse Nell au c?ur de son donjon et lui offrit une visite guidee des lieux. Le clou en etait la bibliotheque. Il lui montra les livres contenant les regles de programmation de Magicien 0.2, et d’autres expliquant comment amener les atomes a s’organiser pour creer des machines, des batiments, des univers entiers.
« Vous voyez, princesse Nell, vous venez aujourd’hui de conquerir ce monde et, maintenant que vous l’avez conquis, vous n’allez pas tarder a decouvrir que c’est un endroit passablement ennuyeux. Votre responsabilite dorenavant sera de creer, pour les autres, d’autres mondes a leur faire explorer et conquerir. » D’un geste de la main vers la fenetre, le roi Coyote indiqua le vaste espace vide occupe naguere par le Pays d’Au- dela. « Ce n’est pas la place qui manque…
— Qu’allez-vous faire, roi Coyote ?
— Appelez-moi John, Votre Altesse Royale. Dorenavant, je n’ai plus de royaume.
— John, qu’allez-vous faire ?
— Je me suis, moi aussi, lance dans une quete.
— Et quelle est-elle ?
— Retrouver l’Alchimiste, qui qu’il puisse etre.
— Et y a-t-il… »
Nell suspendit un instant sa lecture du Manuel. Ses yeux s’etaient emplis de larmes.
« Y a-t-il quoi ? demanda la voix de John sortant du livre.
— Y a-t-il quelqu’un d’autre ? une autre personne qui m’aurait accompagnee tout au long de ma quete ?
— Oui, effectivement », dit John, tranquillement, apres une breve pause. En tout cas, j’ai toujours senti sa presence.
— Est-elle la en ce moment ?
— Seulement si tu lui fais une place, dit John. Lis les livres, et ils te montreront comment faire. »
Sur quoi, John, ex-roi Coyote et empereur du Pays d’Au-dela, s’evanouit dans un grand eclair, laissant la princesse Nell seule dans la grande bibliotheque poussiereuse. La princesse Nell posa la tete sur un vieux grimoire relie de cuir et huma son parfum intense. Une larme de joie roula de chacun de ses yeux. Mais elle maitrisa l’envie de pleurer et ouvrit plutot le grimoire.
Tous ces livres etaient des livres magiques, et ils absorberent a tel point la princesse Nell que, durant de longues heures, et meme des jours peut-etre, elle oublia tout ce qui l’entourait ; ce qui n’importait guere, car rien ne subsistait du Pays d’Au-dela. Mais a la longue, elle finit par sentir quelque chose lui chatouiller le pied. Machinalement, elle tendit la main pour se gratter. Quelques instants plus tard, le chatouillement reprit. Cette fois, elle baissa les yeux et decouvrit avec surprise que le plancher de la bibliotheque etait integralement recouvert d’un tapis gris-brun, mouchete ca et la de taches blanches et noires.
C’etait un tapis mobile et vivant. C’etait en fait, l’Armee des souris. Tous les autres edifices, lieux et creatures vus par la princesse Nell au Pays d’Au-dela avaient ete des inventions produites par Magicien 0.2 ; mais, apparemment, les souris constituaient une exception, car elles existaient independamment des machinations du roi Coyote. Quand le Pays d’Au-dela avait disparu, tous les obstacles divers qui avaient tenu l’Armee des souris eloignee de la princesse Nell avaient disparu en meme temps, et sous peu, elles avaient reussi a la situer et converger sur leur Reine tant recherchee.
« Que voulez-vous me voir faire ? » demanda la princesse Nell. Car elle n’avait encore jamais ete reine et elle ignorait tout du protocole.
