— Je n’y manquerai pas », dit la princesse Nell, plus amusee que fachee par l’impertinence de cet humble messager.

La queue progressait regulierement et, tandis que le soir tombait et que s’eteignaient les rayons oranges du soleil, la princesse Nell nota des lumieres bariolees qui flamboyaient a l’interieur du donjon. Ces lumieres semblaient redoubler d’intensite chaque fois que Magicien 0.2 cogitait et scintiller d’un pale eclat le reste du temps. La princesse Nell essaya de distinguer d’autres details de ce qui se passait a l’interieur de la forteresse, mais les innombrables facettes brisaient la lumiere et la refractaient dans toutes les directions, de sorte qu’elle ne voyait que des fragments epars : tenter de voir a l’interieur du sanctuaire du roi Coyote etait comme chercher a vouloir se rememorer les details d’un reve oublie.

Finalement, le messager barbichu emergea, gratifia la princesse Nell d’un ultime sourire condescendant et lui rappela de faire preuve du respect voulu.

« Suivant ! » annonca l’acolyte d’une voix chantante, et la princesse Nell penetra dans le donjon.

Cinq acolytes se tenaient dans l’antichambre, chacun derriere un bureau encombre de piles de vieux registres poussiereux et de longs rouleaux de ruban de papier. Nell avait apporte trente livres du Marche aux Chiffreurs et, selon leurs instructions, elle les distribua aux divers acolytes pour qu’ils les dechiffrent. Les acolytes n’etaient ni jeunes ni vieux, mais au mitan de leur vie, et tous vetus de blouses blanches frappees des armes du roi Coyote brochees de fil d’or. Chacun portait en outre une clef autour du cou. La princesse attendit qu’ils aient dechiffre le contenu des registres qu’elle avait apportes et qu’ils aient inscrit les resultats en perforant les bandes de papier a l’aide de petites machines astucieusement integrees a leurs tables.

Alors, avec grande ceremonie, les treize bandes de papier furent enroulees et disposees sur un enorme plateau d’argent porte par un jeune enfant de ch?ur. Deux larges portes s’ouvrirent toutes grandes, et les acolytes, l’enfant de ch?ur et la princesse Nell formerent une maniere de procession qui s’introduisit a pas lents dans la Chambre du Magicien, une vaste salle voutee, et en descendit la longue allee centrale.

Tout au bout de la chambre se trouvait… rien. Une sorte de vaste espace vide entoure par tout un attirail complexe de machines et de mouvements d’horlogerie avec devant, un petit autel. Cela evoquait pour la princesse une scene de theatre, mais sans decor ni rideaux. A proximite de la scene se tenait un grand pretre, plus age que les autres, et vetu d’une robe blanche encore plus impressionnante.

Quand ils furent parvenus au bout de l’allee, le pretre accomplit un ceremonial de pure forme, pour louer la beaute du Magicien et requerir sa cooperation. Alors qu’il prononcait ces mots, des lumieres s’allumerent et la machinerie se mit a ronronner. La princesse Nell vit que cette cave n’etait en definitive que l’antichambre d’un espace bien plus vaste contenu a l’interieur et que cet espace etait rempli de tout un appareillage complexe : d’innombrables tringles fines et brillantes, a peine plus larges que des mines de crayon, disposees en un fin lacis, et qui coulissaient en avant et en arriere, mues par des cames montees sur des arbres de transmission qui traversaient la piece de part en part. Tout ce dispositif degageait de la chaleur en fonctionnant, et la temperature dans la salle etait passablement elevee, malgre le vigoureux courant d’air glace des montagnes chasse par des ventilateurs aussi grands que des moulins a vent.

Le pretre prit sur le plateau le premier des treize rouleaux de bande perforee et l’introduisit dans une fente au-dessus de l’autel. C’est a cet instant que Magicien 0.2 entra veritablement en action, et la princesse Nell constata que tous les bourdonnements, tous les vrombissements qu’elle avait percus jusqu’ici n’avaient ete qu’un prelude : le bruit de la machine tournant a l’extreme ralenti. Chacune de ses millions de cames etait minuscule, mais la force necessaire pour les mouvoir toutes en meme temps etait d’une amplitude sismique, et Nell percevait les vibrations formidables des arbres de transmission et des reducteurs a l’?uvre sous le robuste plancher du donjon.

Des lampes s’allumerent tout autour de la scene, certaines etant incorporees a sa surface meme, d’autres dissimulees dans la machinerie alentour. La princesse Nell vit avec surprise une sorte de forme lumineuse tridimensionnelle commencer a se concretiser au centre de la scene vide. Apparut graduellement une tete qui acquit de nouveaux details tandis que l’appareillage tonnait et sifflait de plus belle : c’etait un vieillard chauve a la longue barbe blanche, le visage profondement ride par la reflexion. Au bout de quelques instants, la barbe explosa en une nuee d’oiseaux blancs et la tete devint une montagne rocailleuse autour de laquelle tournoyaient les oiseaux, puis la montagne entra en eruption, crachant un fleuve de lave orange qui remplit graduellement le volume entier de la scene, jusqu’a former un cube massif et scintillant de lumiere orangee. C’est ainsi que chaque image se fondait en une autre, spectacle fort prodigieux qui se prolongea plusieurs minutes, et, durant tout ce temps, l’appareillage gemissait tout ce qu’il savait, au grand effroi de la princesse Nell qui suspectait que si elle n’avait pas deja eu l’occasion de voir a l’?uvre d’autres machines moins complexes au Castel Turing, elle aurait sans doute tourne les talons et pris la fuite.

Finalement, malgre tout, les images s’eteignirent, la scene redevint vide et l’autel cracha un ruban de papier perfore, que le pretre replia soigneusement avant de le confier a l’un de ses acolytes. Apres une breve priere d’action de graces, le pretre introduisit la deuxieme bande dans l’autel, et tout le processus recommenca, cette fois avec des images differentes mais tout aussi remarquables.

Et cela continua, bande apres bande. Quand la princesse Nell se fut accoutumee au bruit et aux vibrations du Magicien, elle se mit a prendre gout a ces images qui lui semblaient refleter une certaine qualite artistique – plus proche d’une creation de l’esprit humain, sans aucun caractere mecanique.

Le Magicien toutefois etait indeniablement une machine. Elle n’avait pas encore eu le loisir de l’etudier en detail, mais, apres toutes ses experiences dans les autres chateaux du roi Coyote, elle avait l’impression qu’il s’agissait encore une fois d’une machine de Turing.

Son etude approfondie du Marche aux Chiffreurs, et en particulier des livres de regles employes par ces derniers pour repondre aux messages, lui avaient en effet enseigne qu’en depit de toute sa complexite ce n’etait jamais qu’une nouvelle machine de Turing. Elle etait montee jusqu’au chateau du roi Coyote pour verifier si le Roi repondait a ses messages en se conformant a des regles analogues. Auquel cas, l’ensemble du systeme – l’ensemble du royaume – ne serait rien d’autre qu’une vaste machine de Turing. Et comme elle l’avait constate, durant son sejour au cachot, en communiquant avec le duc mysterieux par l’entremise de messages inscrits sur une chaine, une machine de Turing, si complexe soit-elle, n’avait rien d’humain. Elle n’avait pas d’ame. Elle etait incapable de faire ce que faisait un homme.

La treizieme bande fut introduite dans l’autel, et la machinerie se mit a gemir, puis a ronfler, puis a gronder. Les images apparaissant au-dessus de la scene se firent encore plus exotiques et delirantes, et, en contemplant les visages du pretre et des acolytes, la princesse Nell put constater que meme eux etaient surpris ; qu’ils n’avaient encore jamais rien vu de semblable. Plus les minutes passaient, et plus les images devenaient fragmentees et bizarres, pures incarnations de concepts mathematiques ; finalement, l’obscurite complete envahit la scene, seulement traversee de rares eclairs colores aleatoires. Le Magicien s’etait mis dans un tel etat que tous se sentaient pieges dans les entrailles d’une machine colossale capable a tout moment de les pulveriser. Le jeune enfant de ch?ur finit par craquer et s’enfuit par l’allee centrale. En moins d’une minute, les acolytes firent de meme, l’un apres l’autre, reculant pas a pas jusqu’a mi-longueur de l’allee, avant de faire demi-tour pour detaler au pas de course. Finalement, meme le grand-pretre tourna les talons et s’enfuit. Le grondement des machines avait atteint desormais une intensite propre a faire croire a un seisme memorable, et Nell dut se retenir en posant une main sur l’autel. La chaleur emanant de l’arriere de la machine etait comparable a celle d’une forge, et Nell apercevait un faible eclat emanant de ses entrailles, preuve que certaines bielles etaient chauffees au rouge.

Finalement, tout cessa. Le silence etait assourdissant. Nell realisa qu’elle s’etait faite toute petite et elle se redressa. La lueur rouge emanant des entrailles du Magicien s’eteignit peu a peu.

Une lumiere blanche se deversa soudain, venue de partout. La princesse Nell se rendit compte qu’elle provenait de l’exterieur des murs de diamant du donjon. Quelques minutes auparavant, c’etait encore la nuit. A present regnait la lumiere, mais ce n’etait pas celle du jour ; elle provenait de toutes les directions a la fois, et c’etait une lumiere froide et sans couleur.

Nell se precipita dans l’allee pour ouvrir la porte de l’antichambre mais elle n’etait plus la. Il n’y avait plus rien. L’antichambre avait disparu. Et plus loin, le jardin fleuri egalement, et les chevaux, et le mur d’enceinte, et la route en spirale, la cite du roi Coyote, et le Pays d’Au-dela. Ne restait plus a la place que cette douce lumiere blanche.

Elle se retourna. La chambre du Magicien etait toujours la.

Tout au bout de l’allee, elle avisa un homme assis sur l’autel, qui la contemplait. Il portait une couronne. Autour de son cou etait une clef – la douzieme clef du Chateau noir.

Вы читаете L'age de diamant
Добавить отзыв
ВСЕ ОТЗЫВЫ О КНИГЕ В ИЗБРАННОЕ

0

Вы можете отметить интересные вам фрагменты текста, которые будут доступны по уникальной ссылке в адресной строке браузера.

Отметить Добавить цитату