stands de fruits et legumes : un cul-de-sac ou des trafiquants vendaient des antiquites posees sur des charrettes a bras, l’un specialise dans les ecrins en cinabre, l’autre dans le kitsch maoiste. Chaque fois que la densite faisait mine de decroitre et qu’il pensait avoir atteint les limites de la ville, il retombait sur un nouveau faubourg compose de galeries marchandes miniatures serrees sur trois niveaux, et tout recommencait.
Mais, alors que la journee tirait a sa fin, il parvint quand meme par atteindre les limites de la ville et poursuivit sa route vers l’ouest : des lors, il devint evident qu’il etait fou et les passants se mirent a le considerer avec une crainte respectueuse en s’ecartant sur son passage. Velos et pietons se firent plus rares, remplaces par des engins militaires, plus lourds et plus rapides. Hackworth n’aimait pas chevaucher sur le bas-cote des grandes voies de communication, aussi demanda-t-il a Kidnappeur de lui trouver un itineraire moins direct pour Suzhou, qui emprunterait des routes plus etroites. On etait en plein delta du Yangzi, a quelques centimetres seulement au- dessus du niveau des eaux, ou les canaux de transport, d’irrigation et de drainage etaient plus nombreux que les routes. Les canaux se ramifiaient dans ce terrain noir et puant comme des vaisseaux sanguins irriguant les tissus du cerveau. La plaine etait frequemment ponctuee de petits tumulus contenant les cercueils de tel ou tel ancetre, disposes juste assez haut pour rester hors d’atteinte des inondations regulieres. Plus a l’ouest, des collines escarpees s’elevaient au-dessus des rizieres, noires de vegetation. Les postes de controle installes par la Republique cotiere aux carrefours etaient gris et floconneux, telles des plaques de moisissure grandes comme des maisons, tant etait forte la densite du reseau fractal de defense et, lorsque son regard voulut transpercer le nuage d’aerostats macro et microscopiques, Hackworth eut du mal a distinguer les hoplites postes en leur centre, avec les ondes de chaleur qui s’elevaient des radiateurs accroches dans leur dos et faisaient vibrer cette soupe aerienne. Ils le laisserent passer sans encombre. Hackworth s’attendait a rencontrer d’autres postes de controle, a mesure qu’il s’enfoncerait en territoire controle par les Poings, mais le premier devait etre le dernier ; la Republique cotiere n’avait pas les moyens d’assurer une defense en profondeur et ne pouvait mobiliser qu’un barrage unidimensionnel.
Quinze cents metres apres le poste, a une autre petite intersection, Hackworth decouvrit deux croix improvisees taillees fort recemment dans des troncs de murier – des feuilles vertes flottaient encore sur les branches. Deux jeunes Blancs avaient ete ligotes aux croix par des serre-cables en plastique gris, brules a plusieurs endroits puis methodiquement evisceres. A leur coupe de cheveux, aux strictes cravates noires qu’on leur avait ironiquement laissees autour du cou, Hackworth jugea qu’il devait s’agir de Mormons. Un long echeveau d’intestin trainait de l’un des ventres jusque dans la poussiere du chemin, au milieu duquel un porc efflanque tirait dessus avec obstination.
Hackworth vit peu d’autres cadavres mais leur odeur impregnait l’air moite et chaud. Il crut a un moment entrevoir un reseau de barrieres de defense nanotechnologique jusqu’au moment ou il realisa qu’il s’agissait d’un phenomene naturel : chaque voie d’eau d’un epais rideau noir de grosses mouches lymphatiques. Des lors, il sut que s’il tirait legerement sur les renes de sa monture pour la guider vers les berges de l’un ou l’autre canal, il decouvrirait que ses eaux charriaient des monceaux de corps ballonnes.
Dix minutes apres avoir passe le poste frontiere de la Republique cotiere, il traversa le centre d’un campement du Poing. N’ayant detourne le regard ni a gauche ni a droite, il ne put vraiment en estimer la taille ; les Poings avaient investi un village aux batiments bas de brique stuquee. Une longue balafre noire rectiligne courant au sol marquait la trace d’une ligne d’Alim brulee et, en la franchissant, Hackworth s’imagina que c’etait un meridien grave a meme la chair du globe par quelque cartographe astral. La plupart des Poings allaient sans chemise, vetus d’un pantalon indigo, retenu par une large ceinture ecarlate passee a la taille, avec parfois un bandeau de meme couleur noue autour du cou, du front, ou du biceps. Ceux qui n’etaient pas occupes a filmer ou dormir faisaient des exercices d’arts martiaux. Hackworth traversa lentement leurs rangs, et ils firent mine de ne pas le remarquer, sauf un type isole qui sortit en courant d’une maison, brandissant un couteau et criant
Sur les soixante kilometres du trajet jusqu’a Suzhou, rien ne changea dans le paysage, sinon que les ruisseaux devinrent des rivieres et les etangs des lacs. Les camps des Poings devenaient de plus en plus vastes et resserres. Quand, trop rarement, l’air lourd daignait souffler en brise, il decelait la puanteur moite et metallique des eaux stagnantes, preuve qu’il etait proche du grand lac de Tai Wu – ou Taifu comme le prononcaient les habitants de Shanghai. Un dome d’ecaille grise s’elevait au-dessus des rizieres a quelques kilometres de distance, et Hackworth devina qu’il devait s’agir de Suzhou, aujourd’hui place forte du Celeste Empire, drapee sous son ecran de protection aerienne comme une courtisane derriere un voile translucide en soie du pays.
A l’approche des rives du grand lac, il rejoignit une route importante qui descendait vers le sud en direction de Hangzhou. Il fit obliquer Kidnappeur vers le nord. Suzhou avait lance des vrilles d’urbanisation le long des grands axes et, a mesure qu’il s’approchait du centre, il vit apparaitre allees marchandes et concessions commerciales, aujourd’hui detruites, abandonnees ou colonisees par des refugies. La plupart de ces etablissements s’adressaient aux chauffeurs routiers : motels, casinos, maisons de the et de restauration rapide. Mais plus un seul camion desormais ne parcourait la route, et Hackworth chevauchait au beau milieu de la chaussee, transpirant d’abondance sous ses grands habits noirs et se desalterant frequemment a la gourde refrigeree rangee dans la boite a gants de Kidnappeur.
Un panonceau McDonald gisait, decapite, en travers de la route, telle une monstrueuse barriere de peage ; quelque chose avait carbonise le pylone unique qui naguere encore le dressait en l’air. Deux jeunes etaient postes devant, cigarette au bec, et, comme Hackworth le comprit bientot, ils guettaient son arrivee. Des qu’il fut assez pres, ils ecraserent leurs cigarettes, s’avancerent vers lui et s’inclinerent. Hackworth effleura son chapeau melon. L’un des jeunes saisit les renes de Kidnappeur, geste purement ceremonial dans le cas d’un cheval-robot, tandis que son compagnon invitait Hackworth a descendre de sa monture. Les deux hommes etaient vetus de combinaisons pesantes mais souples, munies de tout un reseau de tubes et de cables traversant l’etoffe : la couche interieure d’une armure. Ils pouvaient a tout moment se transformer en hoplites prets au combat en encliquetant les elements de blindage les plus massifs, sans doute planques quelque part a portee de main. Leur bandeau ecarlate les designait comme des Poings. Hackworth devait etre un des rares membres des Tribus exterieures a se trouver en presence de rebelles qui ne se ruaient pas sur lui, le couteau brandi en glapissant « Tue ! Tue ! », et il trouva interessant de les voir d’humeur plus indulgente. Ils se montraient dignes, compasses et pleins de retenue, comme de vrais soldats, en s’abstenant de ces hennissements paillards tant a la mode en Republique cotiere chez les jeunes de leur age.
Hackworth gagna le McDonald en traversant le parking, suivi a distance respectueuse par un des soldats. Un autre lui ouvrit la porte, et Hackworth poussa un soupir de soulagement quand un courant d’air sec et froid lui baigna le visage, commencant a chasser la chaleur moite des fibres de ses vetements. L’endroit avait subi un debut de pillage. Il decela une odeur graisseuse froide, presque clinique, emanant de derriere le comptoir ou les conteneurs de matiere grasse avaient ete deverses sur le sol et s’etaient figes comme de la neige. L’essentiel en avait ete recupere par les pillards : Hackworth distingua les traces paralleles de doigts feminins. La decoration de la salle s’inspirait du theme de
Le Dr X etait installe dans une stalle d’angle, visage rayonnant dans la lumiere froide du soleil aux UV filtres. Il etait coiffe d’un bonnet de mandarin, avec des dragons brodes en fil d’or, et vetu d’une somptueuse robe de brocart. La robe etait ouverte a l’encolure et dotee de manches courtes, devoilant a Hackworth la sous- combinaison d’une tenue de hoplite. Le Dr X etait en guerre, il avait quitte le perimetre sur de Suzhou et devait etre pret a une attaque. Il buvait dans une tasse McDonald geante du the vert prepare selon la tradition locale : grands nuages de grosses feuilles vertes nageant dans un gobelet d’eau bouillante. Hackworth ota son melon et s’inclina a la mode victorienne, ce qui etait parfaitement approprie en la circonstance. Le Dr X lui rendit son salut et, lorsque sa tete s’inclina, Hackworth remarqua le bouton de son bonnet : il etait rouge, couleur des echelons les plus eleves de la hierarchie, mais en corail, le designant comme un mandarin de second rang. Un bouton de rubis l’aurait place tout en haut de l’echelle. Suivant la terminologie occidentale, cela faisait du Dr X l’equivalent approximatif d’un secretaire d’Etat ou d’un general de corps d’armee. Hackworth supposa que c’etait l’echelon le plus eleve que les Mandarins daignaient conferer a des barbares.
Hackworth s’assit en face de lui. Une jeune femme sortit a petits pas des cuisines et posa devant lui un autre gobelet de the vert. La regardant s’eloigner en se dandinant dans ses chaussons de soie, Hackworth fut a peine choque de voir que ses pieds ne mesuraient guere plus d’une vingtaine de centimetres. Il devait exister des moyens moins brutaux de proceder de nos jours, peut-etre par regulation de la croissance des tarsiens durant
