La colonne passa devant Hackworth bien plus vite qu’il ne l’avait redoute ; elle glissait sur la route comme un piston. Chaque bataillon avait sa banniere, modeste etendard improvise avec un drap de lit peint. Chaque banniere arborait le numero du bataillon et un blason qu’Hackworth connaissait bien, car il jouait un role important dans le Manuel. Au total, il compta deux cent cinquante-six bataillons.
Soixante-cinq mille filles etaient passees devant lui au pas de course, foncant a toute allure sur Shanghai.
La princesse Nell aurait pu user de tous les pouvoirs qu’elle avait acquis durant sa grande quete pour creuser la tombe d’Harv ou bien confier la tache a l’Armee desenvoutee, mais cela ne lui semblait pas convenable, aussi alla-t-elle plutot denicher une vieille pelle rouillee accrochee dans l’un des communs du Chateau noir. Le terrain etait sec, rocailleux et veine de racines de buissons epineux et, plus d’une fois, sa pelle cogna contre des ossements anciens. La princesse Nell creusa la fosse toute la journee, ramollissant de ses larmes le sol aride, mais elle ne relacha pas ses efforts tant qu’elle n’y fut pas enfoncee jusqu’au cou. Alors, elle retourna dans la petite chambre du Chateau noir ou Harv etait mort de phtisie, enveloppa delicatement son corps emacie d’un linceul de soie blanche et le porta en terre. Comme elle avait trouve des lis sauvages qui avaient envahi le jardin d’agrement pres du cottage du petit pecheur, elle en jeta une brassee dans la tombe avec lui, en meme temps que le petit livre de contes pour enfants qu’Harv lui avait offert en cadeau bien des annees plus tot. Harv ne savait pas lire, et bien souvent, la nuit, alors qu’ils etaient assis aupres du feu dans la cour du Chateau noir, Nell lui avait lu ces contes, et elle se dit qu’il aimerait peut-etre les avoir avec lui, quelle que puisse etre a present sa destination.
Remplir la tombe ne prit pas longtemps : la terre emiettee emplissait sans peine le trou. Nell deposa d’autres lis au-dessus du tertre bas et allonge qui marquait desormais la derniere demeure de son frere. Puis elle tourna les talons et penetra dans le Chateau noir. Les murs de granite terne avaient accroche les reflets saumon du ciel au crepuscule, et elle soupconnait qu’un superbe soleil couchant devait etre visible depuis la chambre au sommet de la haute tour ou elle avait installe sa bibliotheque.
Lente etait l’ascension par l’escalier humide et moisi qui montait en colimacon a l’interieur de la plus haute tour du Chateau noir. Dans la chambre circulaire amenagee au sommet et dotee tout autour de fenetres a meneaux, Nell avait range tous les ouvrages qu’elle avait reunis durant sa quete : des livres offerts en cadeau par Pourpre, des livres de la bibliotheque personnelle du Souverain des Pies, le premier Roi des Fees qu’elle ait vaincu, et d’autres livres encore, venus du palais du djinn, de Castel Turing, et de quantite d’autres bibliotheques secretes ou salles au tresor qu’elle avait decouvertes ou pillees en cours de route. Et, bien sur, il y avait la librairie entiere du roi Coyote, qui contenait tant de livres qu’elle n’avait meme pas encore eu le temps d’y jeter un ?il.
Il y avait tant de travail a faire. Realiser des copies de l’ensemble de ces ouvrages pour les distribuer a toutes les filles de l’Armee desenvoutee. Le Pays d’Au-dela avait disparu et la princesse Nell voulait le recreer. Elle voulait consigner par ecrit sa propre histoire dans un grand livre destine aux jeunes filles. Et il lui restait encore a accomplir une quete qui lui avait occupe l’esprit ces derniers temps, durant son long voyage sur la mer vide pour rallier l’ile du Chateau noir : elle voulait resoudre l’enigme de ses propres origines. Elle voulait retrouver sa mere. Meme apres la destruction du Pays d’Au-dela, elle avait decele la presence de quelqu’un d’autre aupres d’elle, quelqu’un qui avait toujours ete la. Le roi Coyote en personne le lui avait confirme. Il y avait bien longtemps, elle avait ete offerte a son pere adoptif, le gentil pecheur, par des sirenes ; mais ou les sirenes l’avaient-elles trouvee ?
Elle soupconnait que la reponse etait inaccessible sans la sagesse contenue dans la bibliotheque. Elle entreprit donc d’etablir un catalogue, debutant par les premiers livres qu’elle avait recus lors de ses aventures initiales avec ses Amis de la Nuit. Dans le meme temps, elle installa dans la grande salle du chateau un atelier de copie, ou des milliers de filles, assises a de longues tables, recopiaient scrupuleusement tous les ouvrages.
L’essentiel des livres du roi Coyote avait trait aux secrets de l’atome et a leur methode d’assemblage pour construire des machines. Naturellement, tous etaient des livres magiques : les illustrations etaient animees, et on pouvait leur poser des questions et obtenir des reponses. Certains etaient des manuels d’initiation et d’exercices pour debutants, et la princesse Nell consacra quelques jours a etudier l’art d’assembler des atomes pour constituer des machines simples, puis a les regarder fonctionner.
Venait ensuite une vaste collection d’ouvrages assortis contenant simplement des listes d’articles : un catalogue de milliers de paliers manchonnes, un autre d’ordinateurs a barrettes, un autre d’appareils de stockage d’energie, et tous etaient ractifs, de sorte qu’elle pouvait s’en servir pour adapter les diverses machines a ses propres specifications. Puis, il y avait d’autres manuels, traitant des principes generaux d’assemblage de tels appareils pour constituer des systemes.
En dernier, la bibliotheque du roi Coyote possedait plusieurs ouvrages rediges de la main meme du souverain et qui contenaient les plans de ses plus grands chefs-d’?uvre. Parmi ceux-ci, les deux plus beaux etaient le Livre du Livre et le Livre de la Graine. C’etaient de superbes infolio, aussi epais que la main de la princesse etait large, relies d’un cuir somptueux, enlumine de motifs entrelaces aux filets dores fins comme des cheveux et dotes de lourdes ferrures et de robustes fermoirs en laiton.
Le fermoir du Livre du Livre cedait a la clef que la princesse Nell avait prise au roi Coyote. Elle s’en etait apercue au tout debut de son exploration de la bibliotheque, mais n’avait pas ete capable de saisir le contenu de ce volume tant qu’elle n’avait etudie les autres et appris les secrets de ces machines. Le Livre du Livre contenait un jeu complet de plans pour un livre magique qui racontait des histoires a une jeune personne, les adaptant aux besoins et aux interets de l’enfant – allant meme jusqu’a lui apprendre a lire si necessaire. C’etait un travail redoutablement complexe, et la princesse Nell se contenta de le parcourir au debut, consciente qu’en saisir les details pourrait requerir des annees d’etude.
Le fermoir du Livre de la Graine refusait de ceder a la clef du roi Coyote comme a toutes les autres clefs en sa possession, et comme ce livre avait ete construit atome par atome, il etait plus solide que toute autre substance mortelle et etait donc Impossible a forcer. La princesse Nell ignorait donc de quoi il traitait ; mais sa couverture etait illustree en incrustation d’une graine denudee, analogue a la graine grosse comme une pomme qu’elle avait vu utiliser pour batir un pavillon de cristal dans la cite du roi Coyote, et cet indice presageait assez clairement du sujet de l’ouvrage.
Nell ouvrit les yeux et se redressa sur un coude. Le Manuel se referma et glissa de son ventre sur le matelas. Elle s’etait assoupie en le lisant.
Les filles dormaient etendues sur leurs couchettes tout autour d’elle ; elles respiraient avec regularite et sentaient bon le savon. Cela lui donna envie de s’etendre pour dormir a son tour. Mais pour quelque raison, elle etait la, relevee sur un coude. Un vague instinct lui avait dicte de se lever.
Elle se redressa, remonta les genoux contre sa poitrine, degageant de sous les draps l’ourlet de sa chemise de nuit, puis elle pivota et sauta sur le plancher sans un bruit. Ses pieds nus la menerent en silence entre les rangees de lits jusqu’au petit espace amenage a l’angle de la salle, ou les filles pouvaient s’asseoir pour boire du the, se recoiffer, regarder de vieux passifs. L’endroit etait vide a cette heure, les lampes etaient eteintes, et les fenetres d’angle revelaient un vaste panorama : au nord-est, les lumieres de New Chusan et des concessions hindoustani et nippone, situees a quelques kilometres au large, et celles des faubourgs de Pudong. Le centre de Pudong les entourait de toutes parts, avec ses gratte-ciel mediatroniques flottants, pareils a de bibliques colonnes de feu. Au nord-ouest, c’etaient le Huangpu, Shanghai, ses faubourgs et, plus loin, les terres ravagees des plantations de the et des cultures de soie. Plus aucun incendie n’etait visible : toutes les lignes d’Alim avaient brule jusqu’aux portes de l’agglomeration, et les Poings s’etaient arretes a la peripherie de celle-ci ou ils restaient tapis, attendant de trouver un moyen de penetrer les lambeaux du rideau de securite.
