Le regard de Nell fut attire par les eaux. De nuit, le centre de Pudong offrait le panorama urbain le plus spectaculaire qui soit, mais elle se surprenait toujours a regarder plus loin, vers la riviere Huangpu ou le Yangzi, plus au nord, voire la courbe de la cote pacifique, derriere New Chusan.

Elle s’apercut qu’elle avait reve. Ce n’etait pas une perturbation exterieure qui l’avait reveillee, mais un evenement survenu dans ce reve. Il fallait qu’elle se le rememore ; mais bien sur, elle en etait incapable.

Tout juste quelques bribes : un visage de femme, jeune et belle, peut-etre coiffee d’une couronne, mais qui restait brouille, comme vu a travers des eaux turbulentes. Et un objet qui scintillait dans ses mains.

Non, qui pendait sous ses mains. Un bijou au bout d’une chaine en or.

Une clef, peut-etre ? Nell etait incapable de recomposer l’image, mais son instinct le lui assurait.

Un autre detail encore : un eclair scintillant qui passait rapidement devant son visage, une, deux, trois fois. Quelque chose de jaune, tisse d’un motif repetitif : un blason compose d’un livre, d’une graine et de clefs entrecroisees.

Un drap d’or. Il y avait bien longtemps, quand les sirenes l’avaient apportee a son pere adoptif, elle avait ete enveloppee dans un drap d’or, et c’est pour cela qu’elle avait toujours su qu’elle etait une princesse.

La femme du reve, voilee d’eaux tourbillonnantes, devait etre sa mere. Le reve etait un souvenir de sa petite enfance perdue. Et avant de la confier aux sirenes, sa mere avait donne a la princesse Nell une clef doree accrochee au bout d’une chaine.

Nell se jucha sur l’appui de fenetre, se cala le dos contre la vitre, ouvrit le Manuel et le feuilleta pour revenir au tout debut. Il recommenca comme toujours sur la meme histoire, mais narree maintenant dans une prose plus adulte. Elle lut le recit expliquant comment son pere adoptif l’avait recue des sirenes, et le relut encore, extrayant de nouveaux elements, posant des questions, reclamant des illustrations toujours plus detaillees.

Et la, sur une des images, elle le vit : le coffre a secrets de son pere adoptif, une humble malle en bois aux ferrures rouillees, munie d’un lourd cadenas a l’ancienne et glissee sous son lit. C’etait dans cette malle qu’il avait range le drap d’or – et peut-etre egalement la clef.

Avancant dans les chapitres, elle tomba sur un recit, oublie depuis longtemps, qui narrait comment a la suite de la disparition de son beau-pere, sa mechante maratre avait emporte le coffre a secrets sur une haute falaise dominant la mer et l’avait jete dans les vagues, detruisant ainsi toute preuve que la princesse Nell fut de sang royal. Elle n’avait jamais su que sa fille adoptive l’observait derriere les branches d’un bosquet ou elle allait souvent se refugier lors des acces de colere de sa maratre.

Nell se porta a la derniere page du Manuel illustre d’education pour Jeunes Filles.

Comme la princesse Nell parvenait au bord de la falaise, progressant avec precaution dans l’obscurite, en prenant garde de ne pas accrocher aux ronces la traine de sa chemise de nuit, elle eut l’impression singuliere que l’ocean tout entier etait devenu vaguement luminescent. Elle avait souvent note ce phenomene du haut des fenetres de sa bibliotheque dans la tour et conclu que les vagues devaient refleter l’eclat de la lune et des etoiles. Mais le temps cette nuit etait nuageux, le ciel etait comme une coupe creusee dans l’onyx, ne laissant passer la moindre lumiere celeste. La lumiere qu’elle voyait devait emaner des profondeurs oceanes.

S’avancant avec precaution jusqu’au bord de la falaise, elle vit que sa conjecture etait exacte : l’ocean – la seule constante dans ce monde – le lieu d’ou elle etait sortie, nouveau-nee, celui ou le Pays d’Au-dela s’etait developpe a partir de la graine du roi Coyote, et au sein duquel il etait retourne se dissoudre – l’ocean etait vivant. Depuis le depart du roi Coyote, la princesse Nell s’etait toujours figuree qu’elle etait seule au monde. Mais, a present, elle discernait des cites de lumiere sous les vagues et comprit qu’elle n’etait solitaire que de son propre choix.

« “La princesse Nell saisit a deux mains l’ourlet de sa chemise de nuit et la leva par-dessus sa tete, laissant le vent froid caresser son corps et emporter la chemise”, lut Nell a haute voix. “Puis, inspirant a fond et fermant les yeux, elle flechit les jambes et sauta dans le vide.” »

Elle etait en train de lire la description des vagues illuminees se precipitant vers elle quand soudain la piece fut inondee de lumiere. Elle se retourna vers la porte, pensant que quelqu’un venait d’entrer et d’allumer, mais elle etait toujours seule, et la lumiere vacillait sur le mur. Elle tourna la tete de l’autre cote.

Le troncon central de la Chaussee n’etait plus qu’une boule de lumiere blanche projetant dans la nuit son bouclier marbre de matiere sombre et froide. La sphere s’etendit jusqu’a paraitre occuper presque tout l’intervalle entre New Chusan et la plage de Pudong, meme si entre-temps, la couleur s’etait assombrie pour devenir rouge orange et si l’explosion avait creuse sur les eaux un cratere d’envergure qui se muait en une onde circulaire de vapeur et d’embruns, filant maintenant sans obstacle a la surface de l’ocean comme le rond de lumiere jete par une lampe de poche.

Des fragments de la ligne d’Alim geante qui constituait l’essentiel de la masse de la Chaussee avaient ete projetes dans les airs par l’explosion et tourbillonnaient a present dans le ciel avec une lenteur qui trahissait leur masse ; ils brulaient avec ardeur, jetant sur la ville la lueur de flammes jaune soufre attisees par le vent de leur rotation. Cette lueur delimitait deux formidables colonnes de vapeur qui jaillissaient de l’ocean au nord et au sud de la Chaussee ; Nell realisa que les Poings avaient du faire sauter les Alims nippone et hindoustani au meme moment. Donc les Poings de la juste harmonie disposaient desormais d’explosifs nanotechnologiques ; ils avaient fait des progres depuis leur premiere tentative de destruction du pont enjambant le Huangpu a l’aide de quelques malheureuses bonbonnes d’hydrogene.

L’onde de choc ebranla la fenetre, reveillant brusquement plusieurs filles. Nell les entendit murmurer entre elles dans le dortoir. Elle se demanda si elle devait retourner les avertir que Pudong etait desormais coupee du monde, que l’assaut final des Poings avait commence. Mais meme si elle n’arrivait pas a comprendre ce qu’elles se disaient, le ton de leur voix etait sans equivoque : l’evenement ne les surprenait pas ; et ne les chagrinait pas non plus.

Elles etaient toutes des Chinoises qui deviendraient sujettes du Celeste Empire en enfilant simplement la tenue traditionnelle de cette tribu et en manifestant le respect du au premier mandarin qui se presenterait. Nul doute que ce serait leur attitude, sitot que les Poings auraient investi Pudong. Certaines subiraient peut-etre privations, emprisonnement ou viol, mais, d’ici un an, toutes se retrouveraient integrees au C.E. comme si la Republique cotiere n’avait jamais existe.

Mais si les infos venues de l’interieur disaient vrai, les Poings tueraient Nell a petit feu en lui tailladant et lui brulant la peau, une fois qu’ils se seraient lasses de la violer. Ces derniers jours, elle avait souvent vu de jeunes Chinoises discuter par petits groupes en lui jetant des regards a la derobee, et le soupcon l’avait prise que certaines aient pu etre averties de l’attaque a l’avance et n’aient decide de la livrer aux Poings comme preuve de leur loyalisme.

Elle entrouvrit la porte et vit deux de ces filles se diriger a petits pas vers le cagibi ou elle dormait d’habitude, munies de longs rubans de polymere rouge.

Des qu’elles se furent introduites dans sa chambre, Nell fila dans le couloir et gagna les ascenseurs. Elle attendit la cabine, en proie a une terreur comme elle n’en avait jamais connu : la vision des cruels rubans rouges dans les petites mains de ces filles avait, pour quelque raison, suscite chez elle une frayeur plus grande encore que la vue des couteaux dans les mains des Poings.

Un cri percant jaillit du cagibi.

La cloche de l’ascenseur retentit.

Elle entendit la porte du cagibi s’ouvrir a la volee, puis des pas precipites.

La porte de l’ascenseur s’ouvrit.

Une des filles surgit dans le hall, la vit et cria quelque chose aux autres avec un couinement de dauphin.

Nell penetra dans la cabine, pressa le bouton rez-de-chaussee et maintint le doigt sur la touche de fermeture de la porte. La fille reflechit un instant, puis s’avanca pour retenir la porte. Plusieurs autres arrivaient derriere elle. Nell lui expedia son pied dans la figure et elle bascula a la renverse dans une gerbe de sang. La porte de la cabine se refermait deja. Juste avant que les deux panneaux se rejoignent, par la fente qui se refermait elle vit l’une des filles plonger vers le bouton d’appel. Les portes se refermerent. Il y eut un bref temps

Вы читаете L'age de diamant
Добавить отзыв
ВСЕ ОТЗЫВЫ О КНИГЕ В ИЗБРАННОЕ

0

Вы можете отметить интересные вам фрагменты текста, которые будут доступны по уникальной ссылке в адресной строке браузера.

Отметить Добавить цитату